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Full text of "Socialisme théorique et social democratie pratique;"

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SOCIALISME  THÉORIQUE 


ET 


SOCIALDEMOCRATIE  PRATIQUE 


L"aulcur  cl  rL-dilcur  rléclaroiil  rt'scr\c'r  leurs  droits  «le  Iraduclion  et 
de  reproduction. 

Ce  volume  a  été  déposé  au  Ministère  de  llntéricur  (section  de  la 
librairie)  en  décembre  1899. 


Il  a  été  tiré  à  part  de  cet  ouvrage   sept  exemplaires  su?" 
paxjier  de  Hollande. 


n 


RKOHEUCIIES    SOCIALES.  —  N»   1 
ED^  BERNSTEIN 


SOCIALISME  îHÉOmOUE 


ET 


SOGIALDÉMOCRATIE  PRATIQUE 


Traduction.  d'ALEXANDRE  COHEN 

«  Et  c'est  pourquoi  la  loi  des  dix 
heures  était  non  seulement 
un  grand  résultat  pratique, 
mais  encore  la  victoire  d'un 
principe.  » 

Karl  Marx.  Adresse  inaugurale 
de  l'Internationale. 


PARIS 
P.-V.    STOCK,    ÉDITEUR 

(Ancienne  librairie  TRESSE  &  STOCK) 

8,    9,     lO,     ]I,    GALHRIE    DU   THÉÂTRE-FRANÇAIS 

PAL;tlS-ROYAr 

1900 

Tous  droits  de  traduction,  de  reproduction  et  d'analyse  réservés  pour  tous 
les  pays,  y  compris  la  Suède  et  la  Norvège. 


REPONSE  A  iMES  CRITIQUES   SOCIALISTES 


PRÉFACE  POUR  L'ÉDITION  FR\NÇAISE 


Dans  sa  lettre  sur  Proudhon  adressée  à  J.-R. 
vou  Schweitzer,  Karl  Marx  dit  du  livre  de  celui- 
ci  «  Qu'est-ce  que  la  Propriété?  »  que,  dans  une 
histoire  scientifique  de  l'économie  politique,  il  ne 
mériterait  presque  pas  d'être  mentionné.  »  Mais, 
ajoute-t-il,  «  de  pareils  écrits  sensationnels 
jouent  leur  rôle  aussi  bien  dans  les  sciences  que 
d^ns  la  littérature  romancière  ». 
(  Si  l'auteur  du  présent  livre  peut  assurer  au 
lecteur  unech  «se,  c'est  qu'il  ne  l'a  pas  écrit  pour 
provoquer  de  la  sensation) C'est  siu-  la  demande, 
on  pourrait  dire  sous  la  pression,  de  mes  amis 
politiques  que  je  me  suis  décidé  à  développer 
dans  un  livre  des  idées  émises  dans  quelques  ar- 
ticles de  revue  et  qui  commençaient  à  attirer 
l'attention  d'une  manière  tout  à  fait  imprévue. 

Le  titre  coliectif  de  ces  articles  était  :  «  Pro- 
blèmes du  Socialisme».  J'y  discutais  des  ques- 
tions auxquelles  la   croissance  continuelle  du 


VIII  PREFACE   POUR   I/EDITION    FRANÇAISE 

monvemenl  socialiste  en  Allemagne  et  des  forces 
politiques  qu'elle  met  à  la  disposition  de  la  so- 
ciaklémocratie  commencent  à  donner  de  l'ac- 
tualité, et  par  le  sous-titre  :  «  Idées  personnelles 
et  idées  traduites  »,  j'indiquais  déjà  que  j'étais 
bien  loin  de  prétendre  à  une  originalité  particu- 
lière. Je  savais  trop  bien  que  presque  toutes  ces 
questions  avaient  été  discutées  déjà  par  d'autres, 
et  que  le  peu  de  nouveau  que  je  pouvais  mettre 
dans  la  discussion  était  de  les  traiter  par  rapport 
à  la  théorie  socialiste  qui  est  aujourd'hui  accep- 
tée dans  presque  tous  les  pays  par  la  majorité 
des  socialistes  militants  et  qu'on  connaît  sous  le 
nom  de  «  marxisme  »  ou  «  socialisme  scienti- 
fique ». 

On  s'était  accoutumé  à  rea^arder  le  marxisme 
comme  une  doctrine  immuable  ou  définitive,  et 
les  conclusions  établies  par  ses  auteurs  ou  leurs 
disciples  comme  indissolublement  liées  à  sa  base 
théorique.  Toute  réfutation,  même  partielle,  de 
ces  conclusions  semblait,  par  conséquent,  mena- 
cer tout  l'édifice.  Et  cela  d'autant  plus  que,  de 
leur  côté,  quelques  représentants  autorisés  du 
marxisme  ont  un  peu  trop  pris  l'habitude  de 
traiter  toute  critique  de  la  doctrine  du  maître, 
qu'elle  soit  dirigée  contre  l'idée  fondamentale,  ou 
bien  contre  de  simples  hypothèses  secondaires 
de  la  doctrine,  avec  une  même  hostilité.  Or,  mes 
recherches  m'amenèrent  à  douter  de  la  validité 
de  quelques-unes  de  ces  hypothèses,  et  à  for- 
muler quelques  hypothèses  plus  ou  moins  oppo- 


PREFACE    POUR    L  EDITION    FRANÇAISE  IK 

sées.  D'où  ce  cri  :  le  marxisme  est  démoli  par 
un  des  siens J 

De  là  aussi  rinvitation  d'expliquer  mes  idées 
dans  un  livre. 

Ce  n'est  pas  sans  avoir  tout  d'abord  sérieuse- 
ment résisté,  que  je  me  suis  mis  à  l'œuvre.  Je 
croyais,  en  effet,  qu'il  serait  difficile  de  ne  pas 
accentuer  encore  l'impression  qu'avaient  causée 
les  articles  épars.  Un  recueil  d'observations  cri- 
tiques doit,  forcément,  paraître  beaucoup  plus 
comme  une  attaque  dirigée  contre  l'ensemble 
d'une  théorie,  que  des  remarques  en  elles-mêmes. 
Et  je  n'avais  rien  à  rétracter.  Au  contraire,  à  la 
liste  de  mes  hérésies  déjà  publiées,  j'avais  encore 
à  ajouter  quelques  autres,  non  publiées  encore. 

Tous  mes  efforts  pour  éviter  le  rôle  qu'on 
avait  commencé  à  m'attribuer  ont  été  vains. 
Le  livre  fit  sensation.  11  a  eu  pour  résultat 
toute  une  nuée  d'articles  de  journaux  et  de  re- 
vues, ainsi  que  d'autres  livres  et  pamphlets. 
Adversaires  et  adhérents  du  marxisme  étaient  de 
nouveau  d'accord  sur  son  caractère  vis-à-vis  de 
cette  doctrine  ;  pour  eux,  c'était  une  œuvre  de 
destruction.  Seulement,  tandis  que  les  uns  pro- 
clamaient  l'efficacité  de  cette  œuvre  de  critique 
destructive,  les  autres  affirmaient  qu'elle  avait 
complètement  échoué.  De  là  des  éloges  compro- 
mettants d'un  côté,  et  des  attaques  amères  de 
l'autre.  Il  faut  pourtant  bien  reconnaître  que 
dans  les  deux  camps  il  y  a  aussi  bon  nombre  de 
gens   qui   se  sont  réservé    un  jugement  plus 


4 


X  PREFACE   POUR   L  ÉDITION   FRANÇAISE 

calme,  et  qui  ont  pris  mon  livre  pour  ce  qu'il  est 
en  vérité  :  un  essai  de  revision,  de  reconnais- 
sance et  de  débrouillement. 

J'ose  espérer  que  la  critique  française  aussi 
l'interprétera  dans  ce  sens. 


♦  * 


De  tout  ce  qu'on  a  écrit  en  critique  du  présent 
livre,  j'admets  comme  justifiées  deux  observa- 
tions qui,  surtout  en  France,  seront  considérées 
comme  des  reproches  très  g-raves.  L'une  est 
qu'il  manque  de  méthode,  l'autre  que  les  con- 
clusions y  sont  plutôt  indiquées  qu'exposées  avec 
clarté.  Dans  le  pays  classique  de  l'esprit  de  mé- 
thode, où  la  pi'écision  et  la  clarté  de  pensée  sont 
si  hautement  goûtées,  les  défauts  qui,  sous  ce 
rapport,  sont  inhérents  à  mon  livre,  seront  sans 
doute  doublement  ressefitis.  Qu'on  me  permette 
donc  de  répéter  que  le  livre  est  plutôt  devemi 
qu'il  n'a  été  fait,  et  que  l'intention  de  l'auteur  a 
été  plutôt  de  poser  que  de  résoudre  les  pro- 
blèmes. On  m'a  reproché  de  ne  pas  suivre  ma 
pensée  jusqu'au  bout.  Ainsi  entre  autres  M.  le 
docteur  Weisengrün,  dans  un  pamphlet  intitulé 
La  fin  du  marxisme.  Il  est  vrai  que  je  ne  suis 
pas  parvenu  jusqu'ici  à  voir  comment,  par  la  lec- 
ture de  mon  hvre,  on  peut  conclure  à  ce  cata- 
clysme théorique.  Mais  à  part  cela  il  n'était  pas 
du  tout  nécessaire,  pour  ma  besogne  à  moi,  de 


PRÉFACE    POUR   L'ÉDITION    FRANÇAISE  XI 

mener  à  fin  toutes  les  dt^duclions  contenues  dans 
oeuvre. 

[jl  ne  s'agit  pas  d'opposer  à  la  doctrine  dite 
marxiste  une  autre  doctrine  ou  théorie  sociolo- 
giqueTjll  ne  s'agit  pas  non  plus  de  réfuter  le 
marxisme.  Sous  ce  rapport,  je  suis  d'avis  que  le 
professeur  W.  Sombart,  qui  est  généralement 
considéré  comme  un  des  plus  spirituels  socio- 
logues de  l'Allemagne  contemporaine,  a  dit  le 
mot  décisif  en  écrivant  que  le  progrès  de  la 
science  sociale  n'est  pas  dans  la  réfutation,  mais 
dans  l'assimilation  et  le  développement  des  con- 
séquences de  l'œuvre  scientifique  de  Marx,  mais 
que  cette  continuation  ne  peut  pas  être  menée  à 
fin  si  on  ne  fait  pas  d'abord  l'inventaire  critique 
de  la  théorie.  C'est  ce  que  Sombart  écrivit  en 
1895,  et  les  événements  ont  depuis  prouvé  qu'il 
avait  raison. 

Mais  nulle  part  on  ne  se  montre  moins  disposé, 
je  ne  dis  pas  à  entreprendre,  mais  même  à  admet- 
tre celte  œuvre  d'inventaire,  que  chez  nombre 
de  ceux  qui  forment  plus  spécialement  l'école 
marxiste,  et  cela  s'explique  par  deux  raisons. 

L'une  est  essentiellement  sentimentale.  11  est 
toujours  pénible  pour  les  disciples  d'un  penseur 
de  critiquer  son  œuvre.  Et  cela  d'autant  plus 
qu'une  pareille  critique  évoque  trop  facilement 
le  soupçon  d'une  présomption  personnelle. 

L'autre  raison  est  que  sous  le  terme  marxisme 
on  n'entend  pas  seulement  une  théorie  scienti- 
fique mais  encore  une  doctrine  politique.  11  est 


XII  PREFACE   POUR   L  EDITION    FRANÇAISE 

donc  tout  naturel  que  ceux  qui  regardent  les 
deux  comme  absolument  liées  et  qui  tiennent 
fermement  à  la  doctrine  politique  arrivent  à  re- 
garder la  critique,  même  partielle,  de  la  théorie 
scientiûque  comme  une  attaque  politique,  comme 
un  acte  d'animosité  à  l'égard  de  la  classe  dont  la 
doctrine  politique  marxiste  exalte  comme  force 
dominatrice  :  le  prolériat. 

Cependant  il  est  clair  qu'avec  une  pareille 
conception  la  théorie  doit  finir  par  perdre  sa  na- 
ture scientifique  et  devenir  un  credo  sectaire, 
qui,  à  un  moment  donné,  peut,  de  son  côté,  de- 
venir fatal  au  développement  de  la  doctrine  poli- 
tique, c'est-à-dire  s'opposer  à  son  ad^iplation 
aux  conditions  économiques  et  politiques  modi- 
fiées. On  arrive  ainsi  à  stérihser  de  la  théorie. 
Et,  il  faut  le  dire,  c'est  justement  cet  esprit 
de  stérilisation  qui  prévaut  dans  la  critique  que 
m'ont  opposée  mes  coreligionnaires  marxistes. 
Tandis  que  Marx  et  Engels  ont  vivement  com- 
battu l'idée  d'une  vérité  définitive  (voir  par 
exemple  l'anti-Dühring)  ces  critiques  ont  traité 
même  les  parties  très  inférieures  de  la  théorie 
marxiste  comme  des  dogmes  sacro-saints,  aux- 
quels on  ne  p^ut  toucher  sans  ébranler  l'édifice 
tout  entier. LEtait-ce  l'applaudissement  un  peu 
bruyant  par  lequel  des  adversaires  du  socialisme 
saluaient  ma  critique  qui  les  étourdissait?  Etait- 
ce  la  crainte  que  mon  exposé  décourageât  ou 
déconcertât  les  ouvriers  ?  Le  groupe  ou  la 
communauté  des   gens  qui  crurent  la  théorie 


PREFACE    POUR    L  EDITION    FRANÇAISE  XllI 

menacée  dans  ses  hases  mêmes,  prit  l'aspect 
d'une  véritable  ésrlise  orthodoxe.  \ 

La  critique  et  les  attaques  venues  de  ce  côté 
se  reflètent  ou  se  centralisent  dans  les  articles 
que  K.  Kautsky  m'a  opposés  dans  le  «  Vor- 
waerts  »  et  la  «  Neue  Zeit  »,  et  qu'il  a  recueillis  et 
complétés  dans  un  livre  intitulé  «  Bernstein  und 
das  socialdemokratische  Programm  »  (Stutt-gard, 
Dietz).  Ce  livre  de  Kautsky  a  été  acclamé  par 
tous  ceux  qui  me  combattent  comme  marxistes, 
et  il  a  formé  la  base  théorique  d'un  discours 
de  six  heures  qu'au  congrès  de  Hanovre  Bebel 
a  fait  contre  mon  livre,  et  c'est  pourquoi  la  cri- 
tique de  ce  livre  est  en  même  temps  la  critique  de 
presque  tout  ce  qui,  de  ce  côté,  m'a  été  reproché. 

Or,  le  titre  déjà  du  livre  de  Kautsky  est  carac- 
téristique pour  les  tendances  de  sa  critique... 
Bernstein  et  le  programme  socialdémocrate.  Le 
programme  socialdémocrate  en  question  c'est  le 
programme  d'Erfurtqui,  en  majeure  partie,  a 
été  rédigé  par  Kautsky  et  dont  l'auteur  de  ces 
lignes  doit  confesser  d'avoir  été  un  peu  l'accou- 
cheur. J'en  partage  donc  la  responsabilité  d'au- 
teur. Ce  programme  se  divise  en  deux  parties: 
Tune  contient  les  conceptions  théoriques  et  les 
principes  et  buts  du  parti,  l'autre  ses  revendica- 
tions immédiates.]  Ce  sont  les  cinq  ou  six  pre- 
miers considérants  de  la  partie  théorique  aux- 
quels je  suis  accusé  (et  je  l'ai  confessé)  d'être 
réfractaire  aujourd'hui.  Elles  forment  la  partie 
la  plus  abstraite  du  programme. 


XIV  PRÉFACE   POUR   L  ÉDITION   FRANÇAISE 

Mais  ce  n'est  pas  contre  la  forme  abstraite  que 
je  me  révolte.  Les  considérants  du  programme 
minimum  du  parti  ouvrier  français  sont  encore 
beaucoup  plus  abstraits,  mais  ils  sont,  à  mes  yeux, 
à  tous  les  points  de  vue,  supérieurs  aux  paragra- 
phes en  question  du  programme  d'Erfurt.  Ils  se 
bornent  à  caractériser  les  tendances  générales 
de  Tindustiie  moderne,  l'élimination  de  la  forme 
individuelle  par  la  forme  collective,  et  à  cons- 
tater, en  aussi  peu  de  mots  que  possible  ctd'une 
manière  très  prudente,  le  but  général  du  parti 
et  les  conditions  économiques  nécessaires  à  la 
réalisation  de  ce  but. 

Les  paragraphes  tjiéoriques_du_jirogramme 
jÜEifurTsönt  assez cbffus.  Ce  n'est  plus  une  expo- 
sition circonspecte  des  faits  ou  des  tendances, 
mais  une  description  dramatique  des  résultats. 
Le  langage  en  est  plutôt  emphatique,  c'est  un 
réquisitoire  plein  de  verve,  un  appel  aux  senti- 
ments, à  la  passion.  C'est  un  excellent  morceau 
pour  l'agitation,  où  l'exagération  est  justifiée  par 
la  nécessité  de  remuer  les  esprits  lourds.  Mais  il 
ne  reste  plus  dans  les  faits,  il  n'est  plus  de  la 
science. 

Un  exemple  : 

Tandis  que  les  considérants  du  programme 
français  constatent  simplement  que,  par  le  déve- 
loppement mêuje  delà  société  capitaliste,  la  forme 
de  possession  individuelle  des  moyens  de  produc- 
tion est  de  plus  en  plus  éliminée  et  de  plus  en  plus 
formés  les  éléments  matériels  et  intellectuels  de 


PREFACE    POUR    L  ÉDITION    FRANÇAISE  XV 

possession  colleclive,  le  programme  d'ErCurt  pro- 
clame que  ce  développement  conduit  forcément 
à  lii  ruine  des  petits  ateliers,  que  tous  les  avan- 
tages de  cette  transforuiation  sont  monopolisés 
par  les  capitalistes  et  les  grands  propriétaires, 
que,  pour  le  prolétariat  et  les  couches  moyennes 
qui  disparaissent  —  petits  bourgeois  et  paysans  — 
il  signifie  accentuation  de  tout  «  l'incertain  »  de 
leurexistence,  de  la  misère,  de  l'oppression,  de  la 
servitude,  de  la  déchéance,  de  l'expluitation. 

[Personne  ne  niera  que  tout  cela  es!  en  grande 
partie  vrai,  et  il  faut  certainement  reconnaître 
que  la  tendance  du  régime  capitaliste  est  dans 
cette  direction?]  Mais  si  la  tendance  existe,  les 
laits  de  la  société  actuelle  n'y  correspondent  pas 
sous  tous  les  rapports.  Ni  les  petits  bourgeois  ni  ^* 
les  [)aysans  ne  disparaissent. 

Aussi  ne  peut-on  pas  dire  qu'actuellement  la 
misère,  la  servitude,  la  déchéance  s'accroissent 
dans  les  pays  avancés.  Car  la  contre-action  so- 
cjaJe  confréries  tendances  ruineuses  du  régime 
capitaliste  a  déjà  commencé  et  empêche  la  réa- 
lisation des  conséquences  extrêmes  de  ces  ten-  (^ 
dances.  On  peut  admettre  cela  sans  compro-  ~~ 
mettre  en  rien  l'idée  socialiste.  Pour  moi  du 
moins,  la  justification  et  la  réalisation  du  socia- 
lisme ne  dépendent  pas  de  la  réalisation  extrême 
de  ces  tendances.  11  y  a  d'autres  forces  —  forces 
économiques  et  forces  idéologiques  —  qui  pous- 
sent dans  la  direction  du  socialisme.  Gomme  je  l'ai 
dit  dans  mon  livre,  la  victoire  du  socialisme  ne 


XVI  PREFACE    POUR    L  EDITION    FRANÇAISE 

dépend  pas,  à  mon  avis,  de  sa  nécessité  économi- 
que immanente.  Je  ne  vois  ni  la  possibilité  ni  la 
nécessité  de  lui  donner  une  base  purement  ma- 
térialiste. 

Tout  cela  est,  d'après  Kautsky,  en  contradic- 
tion flas^rante  avec  les  dits  paragraphes  du  pro- 
gramme d'Erl'urt,  et  dans  son  livre  il  s'efforce 
de  le  prouver. 

D'un  côté  il  discute  l'exactitude  de  mon  inter- 
prétation du  programme,  et  de  l'autre  Texacti- 
tude  de  mon  interprétation  des  faits  économi- 
ques. 

Quant  à  la  première  preuve,  elle  ne  peut  avoir 
qu'un  intérêt  très  médiocre  pour  le  lecteur  fran- 
çais. Elle  roule  sur  le  sens  des  notions  a  maté- 
riel »,  «  matérialiste,  »  «  nécessité  immanente,  » 
etc.,  etc.  Jusqu'ici  la  discussion  n'a  prouvé 
qu'une  chose  :  que  Kautsky  les  comprend  autre- 
ment que  \ùo\. 

Aussi  bien  à  la  page  155  de  son  livre,  il  s'en 
réfère  à  un  paragraphe  du  programme  d'Erfurt, 
où  la  nécessité  du  socialisme  est  déduite  des  be- 
soins de  la  classe  ouvrière  et  il  dit  :  «  voilà  ce 
que  vaut  l'opposition  que  Bernstein  fait  à  l'idée 
de  la  nécessité  économique  du  socialisme.  » 
Mais  si  l'on  compare  mon  livre,  on  trouvera  que 
mon  opposition  se  dirige  contre  l'idée  de  fonder 
le  socialisme  exclusivement  sur. sa  nécessité  his- 
■\  torique  objective. 

Or,,  le  besoin  d'amélioration  d'un  groupe  spé- 
cial de  la  communauté  n'est  jamais  une  chose 


PREFACE    POUR    L  EDITION    FRANÇAISE  XVII 

objective.  On  pourrait  bien  affirmer  qu'il  n'est  pas 
permis,  dans  les  raisons  des  transformations  éco- 
nomiques, d'employer  le  mol  «  objectif»  puisque 
les  choses  ne  s'y  font  jamais  sans  l'intervention 
de  l'agent  humain.  Mais  une  fois  qu'on  fait  cette 
distinction  entre  forces  objectives  et  forces  sub- 
jectives, on  doit  aussi  s'en  tenir  au  critérium 
caractéristique  de  cette  distinction. 
[Ce  qui  forme  ce  critérium  c'est  l'élément 
conscient,  volontaire,  intentionné  de  l'action  hu- 
maine. Le  besoin  général  de  se  nourrir  est  une 
force  objective,  mais  le  désir  d'un  changement 
de  nourriture  est  une  force  subjective.  Ce  qui  est 
nécessaire  pour  réaliser  une  idée  ou  un  but 
voulu,  en  dehors  des  habitudes  courantes  de  la 
vie,  n'est  pas  objectivement  nécessaire,  n'est  pas 
basé  sur  une  nécessité  objective,  j 

Là  où  la  volonté  humaine  n'indique  pas  la  di- 
rection —  comme  par  exemple  dans  la  concur- 
rence —  on  peut  bien  parler  de  force  objective. 
Mais  où  elle  forme  l'élément  déterminant,  nous 
avons  la  force  subjective.  De  même  en  ce  qui 
concerne  ces  besoins  de  la  classe  ouvrière  dont 
parle  le  paragraphe  en  question  du  programme 
d'Erfurt. 

On  peut  encore  poser  la  question  ainsi  :  là  où 
il  s'agit  de  buts  voulus  collectivement ,  il  y  a  dans 
les  mouvements  historiques  ou  sociaux  des  forces 
subjectives.  Mais  là  où  il  s'agit  des  résultats  so- 
ciaux qui  ne  sont  que  le  produit  no7i  intentionné 
des  agissements  d'individus  ou  même  de  collée- 


XV[1I  PREFACE    POUR   L  EDITION  FRANÇAISE 

tivilés,  nous  avons  devant  nous  des  forces  objec- 
tives. Dans  la  concurrence  économique,  chaque 
individu  a  en  vue  des  buts  voulus,  mais  le  ré- 
sultat général  est  toujours  autre  chose  que  ce 
que  les  individus  en  question  ont  voulu.  Donc 
le  mot  objectif  est  justifié  ici  (1). 

Mais  on  voit  aussi  qu'avec  une  pareille  dis- 
tinction —  et  je  n'en  vois  pas  d'autres  si  les 
notions«  objectif  et  subjectif  »  doivent  avoir  un 
sens  défini^  —  il  devient  impossible  de  donner 
au  socialisme  une  base  de  nécessité  purement 
objective.  Si  le  socialisme  est  une  nécessité  histo- 
rique objective,  les  efforts  des  partis  socialistes 
sont  la  chose  la  plus  superflue  qu'on  puisse 
imaginer,    une    véritable   dissipation    d'efforts. 


(1)  Que  cette  explication  ne  soit  pas  superflue,  cela  a  été 
démontré  par  quelques  passages  du  discours  de  Bebel  où 
V-  nécessité  objective  »  et  «  nécessité  en  vue  de  buts  dé- 
terminés »  sont  plusieurs  fois  confondues.  Ainsi  Bebel 
me  reproche  d'être  plus  réactionnaire  que  le  professeur 
«  bourgeois  »,  Sonibart,  qui,  dans  une  conférence  faite 
à  Breslau,  s'est  prononcé  contre  le  maintien  artificiel  des 
petits  établissements  de  commerce.  Mais  on  ne  trouvera 
pas  une  seule  ligne  dans  mon  livre  où  je  recommande  un 
semblable  maintien  artificiel.  Je  dis  seulement  —  et  c'est 
ce  que  Sombart  confirme  — que  ces  établissements  ne  dis- 
paraissent pas  automatiqiicment  par  nccessilé  économique 
objective. 

Un  autre  quiproquo,  qu'on  trouve  du  reste  aussi  chez 
Kautsky,  c'est  que  Rehel  confond  ce  que  je  constate  de  la 
en  distribution  du  produit  surplus  social  avec  une  apologie 
de  la  distribution  du  produit  de  la  production  totale.  Au 
moins  les  trois  quarts  du  discours  de  Bebel  sont  basés 
sur  des  erreurs  pareilles. 


PRKFAr.F    l'(H'H    [.  KIHTlO.N    FRANÇAISE  XIX 

Mais  qui  peut  prouver  cette  nécessité  objective? 
Pensen  ne  ! 

Qj  va  sans  dire  que  la  volonté  humaine  n'est 
jamais  une  chose  absolument  individuelle  ou 
subjective;  c[u^e dépend  de  beaucoup  de  con- 
ditions physiologiques,  historiques  ou  sociales. 
X^influence  du  milieu  est  une  chose  entendue 
chez  tous  les  hommes  raisonnables.  Le  milieu, 
les  conditions  sociales  et  naturelles  forment  la 
base  objective  de  la  volonté  subjective.  Mais  déjà 
cette  base  .objective  n'est  pas  chose  purement 
matérielle^.RLes  conceptions  de  morale  ou  de 
droit,  les  croyances  relis^ieuses  et  les  théories 
scientifii]ues  y  jouent  un  grand  rôle|  Et  quelle  que 
soit  leur  généalogie  ou  leur  relation  avec  les  fac- 
teurs économiques,  eljei^oniloujoursdes  forces 
idéologiques  qui  de  leur  côté  influent  sur  les 
"Facteurs  économiques  et  cela  souvent  d'une  ma- 
nière très  énergique  et  avec  des  résultats  consi- 
dérables. 

Cette  influence  des  forces  idéologiques  est 
méconnue  dans  les  premiers  écrits  de  Marx 
et  Engels.  Du  moins,  n'y  est-elle  pas  assez 
clairement  définie.  Engels  lui-même  l'admis 
dans  sa  lettre  de  1890.  J'ai  constaté  cela  en 
ajoutant  que  quiconque  voudra  aujourd'hui  ap- 
pli([uer  le  matérialisme  historique  de  Marx  et 
Engels  devra  se  tenir  à  la  forme  mûrie  et  élabo- 
rée qu'Eni<els  lui  donne  dans  ses  derniers  écrits. 
Dans  une  polémique,  queje  peux  d'autant  moins 
qualifier  ici  qu'elle  est  basée  sur  des  interpréta- 


XX  PREFACE   POUR   L  EDITION    FRANÇAISE 

tions  et  des  suppositions  plutôt  que  sur  des  cita- 
tions faciles  à  vérifier,  Kaätsky  termine  le  cha- 
pitre qui  traite  de  ce  sujet  par  la  déclaration  : 
que  ma  «  correction  de  la  méthode  marxiste 
consiste  en  un  matérialisme  inconséquent!  » 

A  ce  reproche,  j'ai  à  répondre  1"  que  je  ne 
peux  pas  découvrir  dans  uion  livre  une  autre 
correction  de  la  méthode  marxiste  que  celle  faite 
par  Engels  lui-même,  et  que  2°  j'ai  des  doutjas, 
sérieux,  quant  à  l'existence  dans  ce  monde  im- 
parfait, d'un  «  matérialisme  conséquent  ».  Je  ne 
l'ai  pas  pu  découvrir  jusqu'ici. 

Kautsky  s'oppose  aussi  à  ma  déclaration  qu'à 
mesure  que  les  hommes,  par  la  connaissance  des 
lois  naturelles  et  sociales  de  leur  existence  et  des 
organisations  correspondantes^  arrivent  à  subju- 
guer la  nature  et  à  diriger  l'évolution  économique, 
la  notion  «  nécessité  d'airain  de  l'histoire  », 
subit  des  restrictions.  Cette  déclaration  est  pour 
lui  une  tentative  coupable  de  «  réconcilier  la  né- 
cessité historique  avec  la  liberté  de  l'utopisme.  » 

Malheureusement  pour  mon  critique  si  sévère, 
ce  fut  Engels  lui-même  qui,  d'accord  avec  Marx^ 
qualifia  dans  son  anti-Diihring  la  réalisation  du 
Socialisme  comme  «  le  saut  du  régime  de  la  né- 
cessité dans  le  régime  de  la  liberté  ».  On  admet- 
tra que  cette  appréciation  est  beaucoup  plus  abso- 
lue que  la  mienne.  J'ai  demandé  à  Kautsky  de 
concilier  sa  condamnation  de  ma  thèse  avec  le 
maintien  de  celle  d'Engels,  et  j'attends  encore  sa 
réponse. 


l'KÉFACE    l'OUU    LÉDITlOiN    Fl'.ANCAlSE  XXI 


(( 


Selon  qu'on  conçoit  le  socialisme  comme  une 
nécessité  objective  —  c'est-à-dire  indépendante 
de  la  volonté  humaine  —  ou  comme  une  néces- 


sité en  vue  de  certains  buts,  les  questions  de" 
"concentration  économique  deviennent  plus  im- 
portantes. Voilà  la  raison  pourquoi  les  adhérents 
de  la  première  conception  persistent  avec  une 
inquiétude  passionnée,  à  ne  voir  partout  que 
la  concentration,  et  cela  dans  la  forme  où  la 
virent  Marx  et  Engels  aux  temps  de  l'élabora- 
tion du  manifeste  communiste.  De  là  aussi  cette 
polémique  fiévreuse  contre  les  chiffres  que  j'ai 
donnés  pour  prouver  que  dans  l'industrie  et  le 
commerce  où  la  concentration  est  un  fait  incon- 
testable, eiïe  n'est  pas  encore  si  avancée  que 
le  suppose  la  doctrine,  que  dans  ^agriculture 
nous  assistons  même  dans  plusieurs  pays  à  un 
processus  de  décentralisation,  et  que,  dans  la  dis- 
tribution des  fortunes,  la  réalité  diffère  de  beau- 
coup de  ridée  d'une  concentration  ininterrom- 
pue des  capitaux  dans  les  mains  d'une  classe 
toujours  moins  nombreuse  de  grands  capitalistes. 
Ce  que  mes  adversaires  m'opposent  sous  ce  rap- 
port est  tout  à  fait  insignifiant  et  plein  de  con- 
tradictions. Après  s^être  épuisé  en  vains  efforts 
pour  prouver  que  ces  chiftres  ne  correspondaient 
pas  aux  faits,  on  a  fini  par  m'objecler  que  Marx 
lui-môme  avait  déjà  reconnu  l'augmentation  du 
nombre  des  capitalistes.  C'est  vrai,  je  l'ai  cons- 
taté moi-même.  Mais  il  ne  s'agit  pas  de  ce  que 
Marx  a  dit  ici  ou  ià,  mais  de  la  théorie  basée  sur 


/ 


XXII  PRÉFACE   POUR   L'ÉDITION   FRANÇAISE 

l'idée  de  la  diminution  du  nombre  des  possé- 
dants. 

Bien  plus  raisonnables  sont  les  objections 
ayant  traità^nmportance  croissante  de  Hnclus- 
trie  vis-à-vis  de  l'agnculture  dans  les  états  mo- 
de rn  es,"  et  au^rôle  pré^pondérant  que  joue  la 
grande  industrie  vis-à-vis  de  l'industrie  moyenne 
et  petite  —  faits  que  du  reste  j'ai  moi-même 
sôïïveïït  constïités.  Mais  ici  aussi  il  y  a  beaucoup 
"^exagération,  il  est  vrai  que  si  l'on  analyse  la 
'productivité  des  grandes  entreprises  industrielles 
—  bien  qu'inférieure  encore  en  ce  qui  concerne 
le  nombre  des  personnes  occupées,  elle  repré- 
sente une  production  beaucoup  plus  grande  ;  et 
il  n'est  pas  moins  vrai  qu'un  grand  nombre 
d'établissements,  petits  et  moyens,  ne  sont  que 
des  succursales  des  grands  établissements  ou 
des  compagnies  capitalistes.  Il  est  vrai  aussi,  — 
ce  que  Kautsky  relève  dans  son  livre  sur  la  ques- 
tion agraire  —  que  beaucoup  d'entreprises  agri- 
coles ne  sont  que  des  dépendances  des  établisse- 
ments industriels.  Cependant,  ici  aussi,  il  faut 
bien  se  garder  d'exagérer  les  choses  j_Dans  beau- 
coup de  cas,  les  étabbssements  industriels  sont 
des  dépendances  des  associations  agricoles,  et  le 
fait,  que  la  grande  industrie  représente  une  plus 
grande  masse  de  production  que  la  petite  et  la 
moyenne  industrie,  ne  prouve  pas  encore  la  su- 
periluité  de  celle-ci.  Au  congrès  de  Hanovre, 
où  il  a  relevé  les  arguments  de  Kautsky,  Bebel 
a  dit,  pour  prouver  que  la  petite  industrie  n'a 


PREFACE    POUR    L  EDITION    FRANÇAISE  Will 

qu'une  existence  apparente,  que  le  maître  ser- 
rurier moderne  ne  fait  pas  hii-mênie  les  serrures, 
mais  qu'il  les  fait  venir  de  la  fabrique.  C'est  un 
peu  exagéré,  uiais,  même  si  cela  était  une  vérité 
absolue,  cela  ne  prouverait  pas  encore  la  super- 
fluité  sociale  du  dit  maître  serrurier.  Sa  fonction 
ne  s'arrête  pas  à  la  fabrication  des  serrures. 
Comme  agent  intermédiaire  entre  la  grande  fa- 
brique et  le  consommateur,  il  peut  bien  être  en- 
core indispensable,  —  pour  ne  pas  dire  «  objecti- 
vement nécessaire.  »  Du  reste,  j'ai  moi-même 
constaté  -que  la  petite  industrie  change  visible- 
ment de  caractère.// 

À  part  l'exagération  de  la  concentration  réa- 
lisée, on  ne  se  rend  pas  encore  compte  du  pro- 
blème administratif  dont  il  s'agit  ici.  C'est  une 
question  qui  ne  peut  pas  être  résolue  d'avance. 
Nous  savons  seulement  quqjß  domaine  adminis- 
tratif de  l'Etat  et  des  communes  ne  peut  pas 
être  étendu  tout  d^un  coup  au  degré  que  coni=- 
p 0 rtemHa^s^ajjsation  de  la  production  et  de 
la  distribution  des  produits,  et  il  en  est  de  même 
quant  aux  associations  coopératives  de  produc- 
tion. Rien  d'aussi  instructif  sous  ce  rapport  que 
l'hésitation  —  pour  ne  pas  me  servir  d'une  ex- 
pression plus  forte  —  de  la  grande  Wholesale- 
Society  (Société  centrale  d'achats)  des  coopéra- 
tives anglaises,  qui  dispose  d'un  capital  presque 
illimité  et  d'une  clientèle  énorme,  lorsqu'il  s'agit 
d'entreprendre  une  production  nouvelle. 

Tout  le  monde  sait  que  c'est  en  grande  partie 


XXIV        l'RÉt.xE  POUR  l'Édition  française 

la  difficulté  croissante  de  diriger  et  de  contrôler 
tant  de  branches  de  production  qui  est  la  cause 
de  cette  hésitation.  Et  pourtant,  quelle  partie 
infime  de  la  production  nationale  représente  la 
Wholesale  Society  !  En  1897,  elle  employait 
en  tout  5.663  ouvriers. 

D'autre  part,  lorsque  l'Etat  ou  les  communes 
socialisent  des  industries  ou  des  services  publics, 
ils  ne  subordonnent  point  leurs  décisions  au  de- 
gré de  centralisation  des  industries  ou  des  ser- 
vices en  question,  mais_à_des  raisons  d'utilité 
publique. 

jPour  toutes  ces  raisons,  je  n'attache  pas  autant 
d'importance  à  la  centralisation  dite  automa- 
tique des  établissements  industriels  que  les  adhé- 
rents de  la  doctrme  de  la  nécessité  objective  du 
socialisme.  Certes,  il  y  a  des  forces  qui  poussent 
dans  cette  direction,  etil  n'est  pas  douteux  que 
sans  cette  tendance  évidente  à  la  centralisation 
industrielle,  sans  la  création  et  la  croissance  des 
grands  centres  industriels,  il  n'y  aurait  .pas  de 
mouvement_socialiste  sérieux.  Il  n'est  pas  pos- 
sible de  nier  cettè^^asë  économique  ou,  si  l'on 
veut,  matérialiste  du  mouvement  socialiste.  Mais 
le  désir  ou  la  volonté  d'un  nombre  croissant 
d'ouvriers  et  de  leurs  partisans  de  voir  abolie  la 
domination  capitaliste,  l'esprit  démocratique  et 
socialiste,  s'il  est  basé  en  grande  partie  sur  ce 
mouvement  économique,  n'est  pas  pour  cela 
rien  qu'un  produit.  11  est  aussi  force  créatrice  de 
soO-QÔté.  Nous  le  constatons  chaqu^our  daTîs 


rUEFACE    POUR    L  EDITION    ER.VNr.AlSE  XXV 

la  vie  politique  des  peuples  avancés.  L'instruction 
{j^Libliipie,  par  exemple,  est  aussi  iTn  iiii portant 
facteur  du  mouvement  socialiste  ;  elle  aide  à 
faire  connaître  aux  hommes  les  avantages  des 
institutions  collectivistes,  et  j3lle  les  incite  à  en 
créer  sans  être  poussés  par  la  contrainte  des  forces 
objectives)  J'ai  même  osé  dire,  que  du  point  de 
vue  de  la  nécessité  économique,Cla  socialisation 
des  industries  s'effectue  presque  en  raison  inverse 
de  leur  centralisation)  Ce  sont  des  raisons  extra- 
techniques qui,  dans  la  plupart  des  cas,  con- 
duisent à  leur  socialisation. 

Kautsky  voit  dans  cette  conception  la  preuve 
de  l'esprit  éclectique,  lequel  esprit  est  pour  lui 
un  véritable  spectre  noir.  Partout  où  je  me  re- 
fuse à  ne  regarder  les  questions  que  d'un  seul 
côté,  il  constate  les  conséquences  funestes  de  ce 
maudit  éclectisme.  Aussi  bien  est-il  ôïï  n ë~pëïï t 
plus  choqué  de  ce  que  jVImets  la  théorie  anglo- 
autrichienne  (Jevons-Bœhm)  de  la  valeur,  à  côté 
de  la  théorie  ricardo-marxienne.  Admettre  deux 
théories  contradictoires  de  la  valeur  et  parler 
néanmoins  du  besoin  d'établir  l'unité  dans  la 
théorie  mai:xiste,  cola  lui  paraît  le  comble  de  la 
confusion^Il  ne  voit  pas  que  la  théorie  marxiste 
de  la  valeur  telle  que  nous  la  connaissons,  n  est 
unitaire  qu'en  apparence.  Elle  est  basée  sur  la 
fusion  de  deux  principes  tout-à-fait  incommen- 
surables :  temps  de  travail  nécessaire  j^  la 
production^  et  utilité  sociajerMaî^x7"pÔîjF  analy- 
ser  les  lois  de  la  plus-value,  fait  abstraction  de 


XXVI  PRÉFACE    POUR   L  ÉDITION    FRANÇAISE 

la  question  de  l'utilité  —  c'est-à-dire,  il  présup- 
pose une  égalisation  moyenne  de  l'offre  et  de  la 
demande  au  cours  de  certaines  périodes.  Mais  il 
admet  ou  il  constate  lui-même  à  maintes  re- 
prises, dans  le  troisième  volume  du  «  Ca[)ital  », 
la  nécessité  d'une  analyse  plus  approfondie  de 
l'utilité  sociale.  Or,  il  est  évident  que  si  l'analyse 
de  la  valeur  de  travail  ne  peut  pas  être  faite  sans 
abstraction  de  l'offre  et  de  la  demande,  oude  l'uti- 
lité sociale,  l'analyse  de  celle-ci  nécessite  la  pré- 
supposition des  frais  de  production,  c'est-à-dire 
du  travail  cristallisé  dans  les  denrées.  D'où  il  ré- 
sulte ({u'en  principe  l'une  de  ces  analyses  n'est 
pas  plus  juste  ou  plus  fausse  que  l'autre.  Leur 
justification  di'pend  du  but  en  vue  duquel  l'ana- 
lyse est  faite.  Et,  à  ce  point  de  vue,  je  suis  plus 
que  jamais  d'avis  que  si,  pour  les  recherches  de 
Marx,  son  abstraction  était  parfaitement  justifiée,' 
elle  n'est  plus  permise  lorsqu'il  s'agit  d'analyser 
la  valeur  comme  le  facteur  déterminant  des  prix. 
Cette  constatation  signifie-t-elle  le  sacrifice  de 
l'uriiléjeja^pensée?  Je  ne  le  crois  pas.  Je  croîs 
"pTuloTqu'elle  la  rétablit.  On  ne  peut  pas  parler 
ici  d'éclectisme.  Le  progrès  de  la  science  consiste 
dans  la  distinction  de  ce  qui  est  de  nature  dif- 
férente. Kautsky  lui-même  admet  que  la  théorie 
delà  valeur  de  Marx  laisse  des  vides.  Il  me  re- 
proche de  vouloir  les  combler  par  une  introduc- 
tion d'idées  étrangères  et  hostiles  à  la  théorie 
marxiste,  et  élaborées  dans  un  but  de  réiutalion 
du  marxisme.  Et  après?  Le  marxisme  n'est  pas 


PREFACE    POUR    L  EDITION    FRANÇAISE  XWll 

un  système  dt^finitif  ;  il  aspire  à  être  une  science, 
et  {)oiir  la  science  la  question  n'est  pas  de  savoir 
dans  quel  but  ou  avec  quelle  intention  politique 
une  théorie  a  été  élaborée,  mais  bien  si  elle  est 
exacte  ou  non.  La  contradiction  absolue  qui 
existe  entre  la  théorie  de  la  valeur  de  travail  et 
la  théorie  de  la  valeur  d'utilité,  pouvait  bien  exis- 
ter dans  l'idée  des  économistes  qui  ont  élaboré 
la  dernière  pour  réfuter  la  première,  mais  elle  ne 
doit  pas  pour  cela  exister  forcément  dans  la  réa- 
Hté.  Il  est  souvent  arrivé,  dans  l'histoire  des 
sciences,  qu'une  hypothèse  formulée  originelle- 
ment à  titre  de  réfutation  d'une  autre,  finissait 
par  être  reconnue  comme  son  complément. 

Le  lecteur  constatera  la  différence  qui  existe 
entre  ma  manière  de  scruter  les  problèmes  du 
socialisme,  et  celle  de  la  critique  que  Kautsky 
m'a  opposée.  Ce  n'est  pas  à  moi  de  qualifier 
cette  dernière  ;  il  me  suffit  de  signaler  la  diffé- 
rence pour  faire  comprendre  au  lecteur  français 
comment  Kautsky  a  pu  arriver  à  dénoncer  mon 
livre  comme  un  abandon  complet  du  marxisme. 
^^ Quant  aux  questions  pratiques  dont  je  parle, 
je  prie  le  lecteur  de  ne  pas  perdre  de  vue  que  je 
ne  voulais  jejer  qu'un  rapide  coup  d'œil  sur  les" 
ÏÏëvoTrF  présents  de  la  socialdémoçratie  alle- 
mande. EtT^ën  ce  qui  concerne  les  questions  de 
tactique,  il  n'oubliera  pas  que  mes  remarques  se 
rapportent  à  la  situation  politique  actuelle  de 
l'Allemagne  et  surtout  de  la  Prusse. 

On  sait   qu'Engels,  quelques  mois  avant  sa 


xxviJi       pri;fa(:e  pour  l  édition  française 

mort,  a  dit  que  l'intérêt  de  la  socialdémocratie 
allemande  est  d'éviter  autant  que  possible  des 
conflits  entre  ses  forces  et  la  force  armée  de 
l'Etat.  Or,  si  l'on  admet  cette  thèse,  il  faut  bien 
aussi  en  tirer  les  conséquences.  C'est  pourquoi 
j'ai  cru  utile  de  me  prononcer  contre  l'emploi 
d'un  langage  qui  laisserait  supposer  que  le  parti 
désire,  au  contraire,  provoquer  ces  conflits.  Ces 
remarques  passagères,  adressées  à  quelques  col- 
lègues de  la  presse  allemande  socialiste,  ont  été 
considérées  comme  une  critique  générale  du 
parti,  et  elles  m'ont  attiré  plus  d'attaques  peut- 
être  que  tous  mes  péchés  de  doctrine. 

De  même  pour  mes  remarques  concernant  le 
libéralisme.  Bien  que  j'eusse  établi  une  très  nette 
distinction  entre  le  mouvement  historique  géné- 
ral et  les  partis  contemporains  qui  s'appellent 
«  libéraux  »,  j'ai  été  accablé  de  critiques  pour 
avoir  défendu  «  les  libéraux  »  et  pour  avoir 
voulu  faire  du  parti  socialiste  une  simple  annexe 
des  partis  bourgeois.  Je  regrette  ce  malentendu, 
mais  je  ne  peux  rien  rétracter  de  ce  que  j'ai 
écrit  à  ce  sujet.  Et  si  on  a  découvert  dans  les  re- 
marques en  question  une  espèce  de  concession  à 
l'anarchie,  j'ai  à  répondre  que  si  je  suis  l'ad- 
versaire acharné  de  l'anarchie  qui  prêche  le 
vol  et  l'assassinat,  je  suis  aussi  adversaire  de 
l'anarchie  qui  méconnaît  l'importance  de  l'ac- 
tion politique  de  la  classe  ouvrière  et  de  l'emploi 
de  la  législation.  Mais  je  reconnais,  et  j'ai  re- 
connu depuis  longtemps,  dans  l'anarchisme  li- 


PRKF.Vr.E    POUR    f,  KDITION    FRANÇAISE  XXIX 

bertaire,  une  réaction  naturelle  et  saine  contre 
l'étatisme  outré.  Il  y  a  plus  de  quatre  ans  j'écri- 
vis dans  la  «  Neue  Zeit  »  que,  d'après  moi,  ce  ne 
peut  pas  être  la  mission  de  la  socialdémocratie 
de  préparer  une  humanité  qui  regarde  l'Etat 
comme  le  grand  dispensateur  de  toutes  choses. 
On  trouvera  dans  la  section  III  du  4*^  chapitre 
de  mon  livre,  une  proposition  datant  de  l'année 
1890,  et  conçue  dans  le  même  esprit.  Je  suis 
fermement  convaincu  que  les  créations  écono- 
miques de  la  classe  ouvrière  ont  une  impor- 
tance plus  grande  que  de  n'être  que  les  soutiens 
de  son  action  politique. 

Je  répète  que  je  ne  présente  pas  mes  idées 
comme  nouvelle  dans  leur  essence.  D'autre  part, 
ce  serait  d'une  modestie  immodérée  de  vou- 
loir renoncer  à  tout  mérite.  Je  crois  avoir  rendu 
des  services  par  la  manière  dont  je  pose  les  pro- 
blèmes, et  je  crois  aussi  avoir  dit  quelque  chose 
de  nouveau  sur  l'une  et  l'autre  des  questions 
théoriques.  Mais  je  sais  très  bien  que  la  plupart 
de  mes  remarques  ne  sont  que  la  répétition  de 
choses  dites  déjà  par  d'autres.  J'aurais  voulu 
éuumérer  les  auteurs  qui  m'ont  précédé  dans  la 
direction  que  je  suis,  mais  j'y  renonce.  La  liste 
serait  trop  longue.  On  y  trouverait  des  socia- 
listes de  tous  les  pays  et  de  toutes  les  écoles,  des 
socialistes  contemporains  et  des  socialistes  de 
générations  antérieures.  Si  Ton  traite  la  plupart 
de  mes  observations  de  lieux  communs,  je  ne 
pourrai   que    m'en   réjouir.   Si   l'on    m'accuse 


XXX  PRÉFACE   POUR    l'îÎDITIOX    FRANÇAISE 

d'éclpctisme,  je  ne  me  défemlrai  que  mollement. 
Je  reconnais  parCaitement  l'itnportaDce  de  la  re- 
clierclie  mélhodi(|ne  el  de  la  classiûcatiou  systé- 
matique des  faits,  et,  à  mes  yeux,  une  grande 
faute  du  marxisme,  tel  qu'il  a  été  formulé  par 
ses  fondateurs,  est  dans  son  manque  d'exposi- 
tions systématiques.  Mais  je  constate  aussi  que 
la  vie  des  nations  modernes  est  trop  complexe 
pour  pouvoir  être  enfermée,  pour  ainsi  dire, 
dans  les  limites  d'un  principe  unique.  Si  pour 
des  recherches  spéciales,  les  méthodes  déductive 
ou  spéculative  peuvent  rendre  de  grands  services 
elles  sont  pour  la  conception  exacte  du  touty 
absolument  insuffisantes. 

Je  l'ai  dit  d'autre  part  :  Unité  n'est  pas  pour 
moi  uniformité.  Même  si  nous  réussissions  à 
établir  d'une  manière  irréfutable  la  loi  dernière 
et  la  forme  la  plus  simple  de  ce  que  nous  appe- 
lons la  substance  du  monde,  et  si  nous  pouvions 
dissoudre  dans  nos  laboratoires  tous  les  autres 
éléments  dans  cette  forme  dernière,  nous  ne  se- 
rions pour  cela  pas  dispensés  de  la  nécessité  de 
tenir  compte,  pour  notre  action  pratique,  des 
formes  développées  de  cette  substance  et  des 
formes  développées  de  ses  qualités.  — Dans  leur 
domaine  déterminé,  elles  restent  pour  moi  descau- 
salités distinctes.  De  même  pour  les  éléments  de 
notre  vie  sociale  (Neue  Zeit.  XVll,  2,  p.  851). 
Pour  saisir  cette  vie  dans  toutes  ses  forujes  mul- 
tiples, il  faut  recourir  à  la  méthode  syucrélique 
ou  éclectique. 


PRÉFACE    POUR    L  ÉDITION    FRANÇAISE  XXXI 

Praliquement,  nous  le  faisons  tons.  En  ma- 
tière de  ihéorie,  cela  est  souvent  rendu  impos- 
sible par  la  nécessité  de  faire  ressortir  distincle- 
ment  l'influence  d'un  principe,  respectivement 
à  une  force.  Voilà  pourquoi  les  théories  sont  si 
souvent  contradictoires,  en  apparence  plutôt 
qu'en  réalité.  Basées  sur  les  mêmes  faits,  mais 
envisageant  ces  faits  sous  un  autre  aspect,  les 
unes  ne  sont  pas  plus  fausses  ou  plus  justes  que 
les  autres.  Elles  ne  s'excluent  pas,  elles  se 
suppléent. 

Mais  de  cela  les  esprits  doctrinaires  ne  veu- 
lent jamais  convenir.  De  là  cette  exclamation  hor- 
riûée  de  quel(|ues  marxistes  à  mon  intention  :  Il 
ressuscite  Proiid'hon!  Je  leur  ai  répondu  <jue  ce 
n'est  pas  moi  mais  bien  la  réalité  des  choses  qui  l'ait 
revivre  l'auteur  de  Les  capacités  politiques  de  la 
classe  ouvrière  .  La  critique  que  Marx  a  faite  de 
Proud'hon  n'est  pas  pour  cela  désavouée.  Seule- 
ment, elle  ne  frappe  pas  ce  penseur  en  tout  ce 
qu'il  a  dit.  De  même  pour  d'autres  socialistes 
considérés  comme  surannés  ou  même  complè- 
tement oubliés.  Le  grand  mouvement  socialiste 
d'aujourd^hui  les  fait  renaître  dans  la  réalisation 
partielle  de  leurs  idées. 

«  11  est,  assez  facile  d'écraser  un  écrivain  dans 
une  polémique.  Mais  tout  au  plusfieut-on  réussir 
à  annihiler  ses  marottes  et  ses  faiblesses.  Ce 
qu'il  a  émis  d'idées  viables  ne  peut  pas  être 
anéanti  par  la  polémique  la  plus  spirituelle 
même.  » 


XXXII         PREFACE   POUR    L  EDITION    FRANÇAISE 

C'est  ainsi  que  je  m'exprimais  à  ce  sujet,  il  y 
a  cinq  mois.  Et  ce  qui  s'est  passé  depuis  n'est 
pas  de  nature  à  me  faire  douter  de  la  vérité  de 
ces  paroles. 

Pendant  que  j'écrivais  cette  préface, le  congrès 
du  parti  socialdémocrate  allemand  tenait  ses 
assises  à  Hanovre.  On  y  a  consacré  un  temps  con- 
sidérable au  présent  livre.  Des  esprits  passionnés 
lui  avaient  prédit  un  verdict  écrasant  et  les  dis- 
cours, calculés  pour  provoquer  un  verdict  sembla- 
ble, n'ont  pas  fait  défaut.  Mais  le  bon  sens  et  l'ex- 
périence pratique  du  parti  ont  remporté  la  victoire 
sur  l'esprit  de  chapelle,  et  la  fin  a  été  une  résolu- 
lion  dont  une  partie  frappe  tout  au  plus  la  forme 
que  l'auteur  a  donnée  à  ses  idées,  tandis  que 
l'autre  formule  des  concessions  considérables  à 
leur  essence  même.  Ceci  se  rapporte  à  l'admis- 
sion des  compromis  électoraux,  à  la  reconnais- 
sance de  l'utilité  des  associations  coopératives 
pour  l'œuvre  de  l'émancipation  ouvrière,  et  à 
l'abandon  de  l'idée  que  le  programme  actuel  du 
parti  soit  obligatoire  au-delà  delà  proclamation 
des  principes  et  des  revendications  fondamen- 
tales. Accusé  d'hérésie  contre  les  cinq  premiers 
considérants  du  programme  d'Erfurt,  je  recon- 
nais que  le  congrès  a  été  assez  raisonnable  pour 
n'en  pas  parler  dans  la  dite  résolution. 

Il  ne  serait  ni  de  bon  goût  ni  même  juste  de 
chanter  victoire. 

Mais  on  concédera  bien  à  l'auteur  le  droit  de 
dire,  en  terminant,  qu'il  ne  se  sent  pas  ébranlé 


IMIEFAGI^    POUR    L  lU)lT10N    l  r.AJNÇAISI':         XXXIll 

du  tout  dans  les  convictions  qu'il  a  exprimées 
dans  le  présent  livre. 

Ed.  Bernstein. 

Londres,  le  14  octobre  1809. 

iV.  B.  —  L'édition  française  n'est  pas  partout 
une  traduction  textuelle  de  l'édition  allemande. 
Çà  et  là  des  passages  qui  sont  d'un  intérêt  trop 
spécial  à  l'Allemagne  ou  des  notes  de  polémique 
d'un  intérêt  secondaire  ont  été  Omis  à  un  ou 
deux  endroits  ;  l'auteur  a  aussi  tenu  compte  de 
la  critique  de  son  livre  en  donnant  à  sa  pensée 
une  expression  plus  correcte.  Mais  rien  n'a  été 
changé  en  matière  de  principe. 

E.  B. 


AVANT-PROPOS 

DE 

V ÉDITION  ALLEMANDE 


Le  présent  travail  a  pour  but  de  justifier  les 
conceptions  développées  par  fauteur  dans  une 
lettre  adressée  au  congrès  de  la  Socialdémocratie 
allemande,  siégeant  à  Stuttgart  du  3  au  8  oc- 
tobre 1898. 

Nous  donnons  ci-dessous  les  principaux  passages 
de  cette  lettre  : 

«  Les  idées  émises  par  moi  dans  la  série  d'arti- 
cles intitulée  Problèmes  du  Socialisme  ont  été  dis- 
cutées récemment  dans  des  journaux  et  dans  des 
réunions  socialistes,  et  on  a  demandé  que  le  congrès 
de  la  Socialdémocratie  allemande  se  prononçât  à 
ce  sujet.  Pour  le  cas  où  cela  arriverait,  je  dois 
dire  ce  qui  suit  : 

«  Certaines  personnes  ont  prétendu  que  la  con- 
clusion pratique  de  ma  façon  de  voir,  serait  le  re- 
noncemtnt  à  la  conquête  du  pouvoir  politique  par 
le  prolétariat  politiquement  et  écouoiiiHjunneut 
organisé. 

C^est  là  une  conclusion  absolument  arbilraire, 
dont  je  nie  catégoriquement  la  justesse. 

Je  me  suis  opposé  à  la  propagation  de  Cidée  que 


XXXVl  AVANT-PROPOS 

r écroulement  de  la  société  bourgeoise  fût  proche, 
que  la  Social  démocratie  doive  régler  sa  tactique 
sur  cetle  grande  catastrophe  sociale  imminente  et, 
éventuellement,  l'y  subordonner.  Je  m'y  tiens  en- 
tièrement. 

Les  partisans  de  cette  théorie  du  cataclysme  in- 
voquent,  à  V appui  de  leur  façon  de  voir,  le  «  Ma- 
nifeste communiste  ».  A  tort,  sous  tous  les  rap- 
ports. 

V  hypothèse  de  V  évolution  de  la  société  moderne, 
exposée  dans  le  «  Manifeste  communiste  »,  était 
exacte,  en  ce  qu'elle  caractérisait  les  tendances  gé- 
nérales de  cette  évolution.  Mais  elle  était  erronée 
en  plusieurs  conclusions  spéciales,  et  notamment 
en  ce  qui  concerne  V  évaluation  du  temps  que  né- 
cessiterait cette  î'volution.  Cette  dernière  erreur  a 
été  reconnue,  sans  réserve,  par  Frédéric  Engels, 
le  co-rédacteur  du  «  Manifeste  »,  dans  V  avant- 
propos  de  «  Les  luttes  de  classe  en  France  ».  Et  il 
est  de  toute  évidence  que,  puisque  révolution  éco- 
nomique apris  un  temps  beaucoup  plus  considérable 
qu'on  ne  le  croyait  tout  d'abord,  elle  devait  aussi 
revêtir  des  formes  et  conduire  à  des  situations  non- 
prévues  et  impossibles  à  prévoir  à  l'époque  de  la 
rédaction  du  «  Manifeste  ». 

L'aggravation  de  la  situation  économique  ne 
s'est  pas  effectuée  comme  l'avait  prédit  le  «  Mani- 
feste ».  //  est,  non  seulement  inutile,  mais  très  sot 
même  de  dissimuler  ce  fait.  Le  nombre  des  possé- 
dants n'a  pas  diminué,  mais  grandi.  E énorme  ac- 
croissement de  la  richesse  sociale  n'est  pas  accom- 


AVAMT-l'UOl'OS  NNW  II 

paynê  par  la  diminulion  du  nombre  des  maynats 
du  capital^  mais,  au  contraire,  par  L'augmenlalion 
du  nombre  des  capitalistes  de  tout  degré.  Les 
couches  m,oyennes  modifient  leur  caractère,  mais 
elles  ne  disparaissent  pas  de  V échelle  sociale. 
ILa  concentration  de  la  production  ne  s'effectue 
pas  partout,  de  7ios  jours,  avec  une  force  et  une 
rapidité  toujours  égales.  Dans  nombre  de  branches 
de  production,  elle  justifie,  il  est  vrai,  toutes  les 
prévisions  de  la  critique  socialiste,  mais  dans  beau- 
coup d'autres  elle  ny  répond  pas  encore  actuelle- 
ment. Plus  lent  encore  est  le  processus  de  la  con- 
centration dans  l'agriculture.  La  statistique  de 
Vindustrie  révèle  une  articulation  infinie  des  entre- 
prises. Aucune  catégorie  nen  fait  mine  de  vouloir 
disparaître.  Les  importantes  modifications  sur- 
venues dans  la  structure  interne  des  entreprises  et 
leurs^  rapports  réciproques  ne  changent  rien  à  ce 
fait,  i 

Dans  le  domaine  politique,  nous  voyons  dispa- 
raître petit  à  petit  les  privilèges  de  la_  bourgeoi- 
sie capitaliste  devant  les  progrès  des  institutions 
démocratiques.  Sous  rinfluence  de  celles-ci  et  la 
pression  toujours  plus  forte  du  mouvement  ou- 
vrier, une  contre-action  sociale  a  commencé  contre 
les  tendances  exploitrices  du  capital,  contre-action 
encore  hésitante  et  tâtonnante  aujourd'hui,  mais 
qui,  néanmoins,  étend  de  plus  en  plus  le  champ  de 
ses  opérations.  La  législation  sur  les  fabriques,  la 
démocratisation  des  administrations  municipales 
et  l'élargissement  de  leur  champ  d'action  ;  l'émanci- 


-K 


XXXVIII  AVANT-PROPOS 

pation  des  institutions  syndicales  et  coopératives  de 
toute  entrave  légale  et  la  prise  en  considération 
des  organisations  ouvrières  pour  tous  les  travaux 
exécutés  pour  le  compte  de  V administration,  carac- 
térisent celte  phase  de  révolution  sociale.  QiCen 
Allemagne^  on  puisse  encore  songer  à  entraver 
l'action  des  syndicats,  cela  ne  caractérise  pas  l'état 
avancé  mais  l'état  arriéré  de  V évolution  politique 
de  ce  pays. 

Mais  plus  les  institutions  politiques  des  nations 
modernes  se  démocratisent,  plus  aussi  la  nécessité 
et  r éventualité  des  grandes  catastrophes  politiques 
disparaissei'it.  Celui  qui  s'en  tient  à  la  théorie  des 
catastrophes  devra,  logiquement,  combattre  à  ou- 
trance et  chercher  à  entraver  révolution  constatée 
ici,  comme  d^ailleurs  les  partisans  logiques  de 
cette  théorie  l'ont  fait  jadis. (Mais  est-ce  que  la 
conquête  du  pouvoir  politique  par  le  prolétariat 
est,  en  réalité,  autre  chose  que  la  conquête  de  ce 
pouvoir  par  une  catastrophe  politique?  Est-ce 
qu'elle  signifie  la  conquête  et  rutilisation  exclusi- 
vistes  du  pouvoir  politique  par  le  prolétariat 
envers  et  contre  l'univers  non-prolétarien  tout 
entier?...^ 

Si  non,  on  ne  peut  pas  non  plus  raisonnablement 
se  formaliser  lorsque  quelqu'un  dit  que  ce  que  la 
Socialdémocralie  aura,  pendant  longtemps  encore, 
à  faire,  au  lieu  de  spéculer  sur  «  la  grande  catas- 
trophe »,  c'est  «  d'' organiser  politiquement  et  de 
préparer,  pour  la  démocratie,  la  classe  ouvrière,  et 
delutter  pour  toutes   les   réformes  dans  l'Etat, 


\ 


AVAM-rnui'Os  \\\i\ 

propresù  relever  la  classe  ouvrière  et  à  transformer 
rinstilidion  deVElat  dans  un  sens  démocratiq^ue.  » 
C'est  là  ce  que  j'ai  dit  dans  mon  article  tant 
incriminé  et  ce  que^  maintenant  encore,  je  main- 
tiens intégralement.  Pour  la  question  qui  nous  oc- 
cupe, cela  aboutit  à  l'assertion  d'Engels.  Car 
la  démocratie  signifie  toujours  :  juste  autant  de 
pouvoir  exerce  par  la  classe  ouvrière,  que  celle-ci 
est  capable  d'en  exercer,  conformément  à  sa  matu- 
rité intellectuelle  et  au  degré  de  développement 
de^'évolution  économique.... 
([Et  comme  je  suis  absolument  convaincu  qiiil 
est  impossible  de  sauter  des  périodes  importantes  \/ 
dans  révolution  des  peuples,  j'attache  la  plus 
gravide  signification  aux  devoirs  présents  de  la 
Socialdémocratie,  à  la  lutte  pour  les  droits  poli- 
tiques des  ouvriers,  à  l'activité  polTtïque  desoit- 
^riers  dans_  ITlntérêi  de  leur  classe,  ainsi  quji 
V œuvre  de  leur  organisation  économique^ C est  en 
ce  sens  que  j^ ai  écrit  à  un  moment  donné  que,  pour 
moi,  le  mouvement  était  tout  et  que  ce  qiCon  appelle 
habituellement  le  but  final  du  socialisme__n.MaJ,t  -K 
rien.  Et  dans  ce  sens,  je  répète  cela  encore  aujour- 
d'hui. Même  si  le  mot  habituellement  ^l'avait  pas 
indiqué  que  ma  phrase  devait  être  interprétée  co7i- 
ditionnellement,  il  était  de  toute  évidence  quelle 
ne  pouvait  pas  signifier  de  r indifférence  en  ce  qui 
concerne  la  réalisation  finale  des  principes  socia- 
listes, mais  seulement  de  V indifférence  ou,  mieux  : 
de  l'insouciance  quant  au  «  comment  »  de  ï a.s'pect 
final  des  choses. 


\I.  AVANT-PROrOS 

Il  La  conquête  du  pouvoir  politique  par  la  classe 
ouvrière,  r expropriation  des  capitalistes,  ne  sont 
pas^  en  elles,  des  buts  finaux,  mais  des  moyens 
seulement  pour  la  réalisation  de  certains  efforts  et 
buts  détermines.  Comme  telles,  elles  font  partie 
du  programme  de  la  Socialdémocratie  et  ne  sont 
combattues  par  personyie.  On  ne  peut  rien  prédire, 
quant  aux  circonstances  dans  lesquelles  se  fera 
leur  réalisation.  Œi  ne  peut  que  combattre  pour 
cette  réalisation. \  Mais  pour  pouvoir  conc[uérir  le 
pouvoir  politique,  il  f autres  droits  politiques.^ et 
la  plus  importante  des  ciuestions  de  tactique,  que 
la  socialdémocratie  allemande  a  à  résoudre  ac- 
tuellement, me  parait  être  celle  du  meilleur  moyen 
d'élargir  les  droits  politiques  et  économiques  des 
ouvriers  allemands.  Et  jusqu'à  ce  qu'une  solution 
satisfaisante  soit  trouvée  à  cette  question,  V accen- 
tuation des  autres  ne  saurait  être,  finalement,  qxie 
de  la  déclamation . 

A  la  suite  de  cette  déclaration,  f  ai  eu  une  courte 
polémique  avec  Karl  Kautsluj,  à  laquelle  s^est  mêlé 
aussi  Victor  Adler,  dans  la  Wiener  Arbeiterzei- 
tung. Cette  polémique  nécessita  une  seconde  décla- 
ration de  ma  part,  que  je  publiai  dans  le  Vor- 
waerls  du  23  octobre  18US,  et  dont  voici  un  ex- 
trait : 

Il  résulte  des  réponses  faites  par  Karl  Kautsky 
et  Victor  Adler,  dans  le  Vorwaerts,  à  mon  article 
sur  «  La  conquête  du  pouvoir  politique,  »  ([u'un 
exposé,  en  forme  de  livre,  de  ma  façon  de  voir, 
exprimée  dans  mes  «  Problèmes  du  socialisme  », 


.VVAM-PROrOS  \n 

leur  parait  désirable.  Jusqii'ici  f  avais  résisté  à  ce 
désir  de  mes  amis,  étant  donné  qiià  mon  avis  la 
tendance  de  ces  articles  concordait  entièrement  avec 
l'évolution  générale  de  la  socialdémocratie.  Et  je 
crois  cela  maintenant  encore.  Mais  comme  ils 
ont  répété  ce  désir  et  ([ue  nombre  d autres  amis  me 
Vont  manifesté  également,  je  me  suis  décidé  à  les 
écouter  et  à  développer  systématiquement,  sous 
forme  d'étude,  mes  conceptions  sur  le  but  et  les  de- 
voirs de  la  socialdémocratie... 

{//  //  eut  un  temps  où  la  conception  développée  plus 
haut  n'aurait  pas  rencontré  d'opposition  dans  le 
parti.  El  s'il  en  est  autrement  aujourd'hui,  je  ne 
vois  en  celac/u'une  compréhensible  réaction  contre 
certains  phénomènes  du  jour,  réaction  qui  disparaU 
tra  en  même  temps  ([ue  ces  phénomènes  et  fera  place 
à  la  reconnaissance  de  cette  vérité,Cqu'avec  l'exten- 
sion des  institutions  démocratiques ,  la  pensée  plus 
Immaine,  cßii,  de  plus  en  plus,  se  manifeste  dans 
l'ensemble  de  notre  vie  sociale,  ne  peut  pas  s'ar- 
rêter même  devant  les  luttes  de  classe  plus  consi- 
dérables, mais  qu'ici  comme  ailleurs,  elle  créera 
des  formes  de  réalisation  j) lus.  adoucies.  De  nos 
jourSf  nous  réalisons,  au  moyen  du  bulletin  de 
vote,  de  manifestations^  et  d'autres'rriöyem  ana- 
logues, des  réformes  c[ui,  il  y  a  cent  ans,  auraient 
nécessité  des  révolutions  sang  tantes  A 

Voilà  les  raisons  du  présent  travail. 
Je  sais  fort  bien  que,  sur  plusieurs  points  impor- 
tants, il  diffère  des  conceptions  théoriques  de  Marx 


XLII  AVANT-PROPOS 

et  d'Engels  —  des  hommes  de  qui  les  écrits  ont 
grandement  influence  ma  pensée  socialiste  et  dont 
Vun,  Engels,  m'a  non  seulement  honoré  jusqu'à 
sa  mort  de  son  amitié  personnelle ,  mais  qui  enco7'e, 
par  des  dispositions  testamentaires  et  d^outre- 
tombe,  m'a  témoigné  sa  grande  confiance.  Cette 
déoiation  ne  date  pas,  en  vérité,  de  peu  de 
temps.  Elle  est  le  produit  d'une  lutte  intérieure 
de  plusieurs  années,  connue  d" Engels  —  comme 
je  puis  le  prouver.  D'ailleurs,  Engels  n'était  pas 
si  borné  d' exiger,  de  ses  amis,  une  soumission  sans 
réserve  à  ses  idées  à  lui.  Mais  on  comprendra,  après 
tout  ce  que  je  viens  de  dire,  pourquoi  jusqu'ici 
j'ai  autant  que  possible  évité  de  donner  à  l'exposé 
de  mes  conceptions  la  forme  d'une  critique  de  la 
doctrine  marxo-engelsienne.  Et,  jusqu'ici,  cela 
était  d' autant  plus  facile  à  éviter  que,  en  ce  qui 
concerne  les  questions  pratiques  dont  il  s'agit, 
Marx  et  Engels  eux-mêmes  avaient  considérable- 
7nent  modifié  leur  façon  de  voir  daiis  le  courant 
des  annéesA 

Maintenant  il  en  est  différemment.  Aujourd'hui, 
j^ai  à  polémiser  avec  des  socialistes ,  sortis,  comme 
înoi,  de  l'école  marxo-engelsienne,  et  vis-à-uis 
d'eux  je  suis  obligé,  pour  défendre  mes  concep- 
tions, d'indiquer  les  poiiits  où,  la  doctrine  marxo- 
engelsienne  me  semble  erronée  ou  contradic- 
toire. 

Je  ne  me  suis  pas  écarté  de  ma  tâche,  qui,  pour 
les  raisons  personnelles  que  j'ai  indiquées,  ne  m'a 
pas  été  légère,  f  avoue  cela  franchement,  afin  que 


AVANT-PROPOS  \LlIi 

le  lecteur  ne  voie  pas  dans  la  (orme  irrésolue  et 
lourde  des  premiers  chapitres,  une  hésitation  quant 
au  fond  de  la  question;  ce  que  fai  ècrit^Je_le 
maintiens  énergiquement.  Mais  je  nai  pas  tou- 
jours réussi  à  choisir  la  forme  et  les  arguments 
qui  auraient  donné  à  mes  conceptions  leicr  expres- 
sion la  plus  tranchante.  Soies  ce  rapport,  mon  tra- 
vail est  certainement  inférieur  à  tant  d'autres  pu- 
bliés sur  le  même  sujet.  Certaines  choses,  omises 
dans  les  premiers  chapitres,  ont  été  dites  à  la  fin 
de  mon  étude.  Quant  au  chapitre  sur  les  associa- 
tions, vu  le  retard  apporté  dans  la  publication  de 
mon  livre,  j^y  ai  ajouté  certaines  parties,  ce  qui 
explique  quelques  repétitions. 

Pour  le  reste, le  livre  par  1er  a  pour  lui-même.  Jene 
suis  pas  assez  naïf  pour  m^ imaginer  qu'il  conver- 
tira sur-le-champ  ceux-là  qui  ont  combattu  mes  ar- 
ticles précédents  et  je  ne  suis  pas  assez  sot  pour 
exiger  que  ceux  qui,  en  principe,  partagent  mon 
point  de  vue,  souscrivent  à  tout  ce  que  je  dis. 
L'objection  la  plus  sérieuse  qiion  pourrait  faire  à 
la  présente  étude  est  qu'elle  discute  trop  de  sujets. 
Dès  que  j'avais  à  parler  des  devoirs  présents,  je 
devais,  pour  ne  pas  me  perdre  dans  des  généralités, 
entrer  en  toutes  espèces  de  questions  isolées  au 
sujet  desquelles  il  y  a  des  divergences  d'apprécia- 
tion inévitables  même  parmi  ceux  qui  sous  tout 
autre  rapport,  pensent  de  la  même  façon.  En 
même  temps,  j'étais  obligé,  pour  ne  pas  faire  un 
livre  trop  volumineux,  de  me  boriwr  à  l'exposé 
de  quelques  points  principaux  et  à  plutôt  indiquer 


\LIV 


AVANT-PIiOPOS 


que  prouver.  Mais  il  ne  s'agit  pas  de  savoir  si  l'on 
est  d accord  avec  moi  sur  toutes  les  questions 
isolées.  Ce  qui  rniînporte  et  ce  qui  est  le  but  prin- 
cipal de  cette  étude,  cest  de  fortifier  Velement 
réaliste  en  même  temps  que  l'élément  idéaliste  dans 
le  mouvement  socialiste,  en  combattant  les  der- 
niers vestiges  de  la  pensée  utopique  daiis  la  théo' 
rie  socialiste. 

Londres,  janvier  1899. 


Ed.  Bernsteik. 


SOCIALISME  THÉORIQUE 


ET 


SOCIALDÉMOCRATIE  PRATIQUE 


CHAPITRE   I  '^• 

LES   BASES   FONDAMENTALES   DU   SOCIALISME 
MARXISTE 

a)  Les  éléments  scientifiques  du  marxisme. 

«  Avec  eux  le  socialisme  devint 
une  science  qu'il  s'agit  mainte- 
nant de  développer  plus  ample- 
ment avec  toutes  ses  particula- 
rités et  connexités  ». 

Engels  :  «  La  révolution 
de  la  science  faite  par 
M.  Eugène  Dühring.  » 

Lasocialdémocratie  allemande  reconnaît  au- 
jourd'hui, comme  base  théorique  de  son  action, 
la  doctrine  sociologique  développée  par  Marx 
et  Engels,  et  par  eux  dénommée  :  socialisme 
scientifique.  Ce  qui  veut  dire  que,  tandis  que  la 
social-démocratie,  en  tant  que  parti  d'action, 
représente  certains  intérêts  et  certaines  ten- 
dances, et  lutte  pour  des  fins  par  elle-même 
fixées,  elle  part  en  déterminant  ces  fins,  en  der- 

1 


"2  SOCIALISME   THEORIQUE 

nier  lieu  et  de  façon  définitive,  d'une  notion 
initiale  dont  la  solidité  est  prouvée  par  des  dé- 
monstrations objectives,  basées  exclusivement 
sur  l'expérience  et  la  logique.  Car  tout  ce  qui 
ne  peut  pas  être  démontré  de  cette  façon  n'est 
pas  de  la  science  et  n'est  basé  que  sur  des  opi- 
nions subjectives  et  de  vagues  suppositions. 

Dans  toutes  les  sciences  on  peut  distinguer 
entre  la  doctrine  pure  et  la  doctrine  appliquée. 
La  première  consiste  en  formules  axiomatiques, 
découlant  d'un  ensemble  expérimental  indiscu- 
table, et  conséquemment  considérées  comme 
universellement  reconnues.  Elles  constituent, 
dans  la  théorie,  l'élément  immuable.  De  l'ap- 
plication de  ces  formules  aux  phénomènes  isolés 
ou  dans  les  cas  particuliers  de  la  pratique, 
se  constitue  la  science  appliquée  :  les  notions 
qui  en  découlent,  condensées  en  maximes,  de- 
viennent les  formules  de  la  science  appliquée. 
Elles  constituent,  dans  la  doctrine,  l'élément 
variable. 

Les  expressions  imimmble  et  variable  doivent 
être  comprises  d'une  manière  relative.  Même 
les  formules  de  la  science  pure  sont  sujettes  à 
des  variations,  qui,  cependant,  se  manifestent  le 
plus  souvent  par  des  restrictions.  A  mesure  que 
la  science  se  répand,  des  formules,  considérées 
auparavant  comme  absolument  exactes,  sont  re- 
connues n'être  plus  que  d'une  précision  appro- 
ximative, complétées  par  des  formules  nou- 
velles qui  en  limitent  la  valeur  .tout  en  élar- 
gissant le  domaine  de  la  science  pure.  Inverse- 
ment, dans  la  science  appliquée,  les  formules 
isolées  conservent  pour  des  cas  spéciaux  une  va- 


ET    SÜCIALDE.MÜCKATIL;    l'IlAllOLE  '> 

leur  durable.  Une  formule  de  la  chimie  agri- 
cole ou  de  1  électro-technique,  une  fois  vérifiée, 
reste  valable  dès  que  les  prémisses  sur  les- 
quelles elle  est  construite  se  trouvent  répétées. 
Mais  la  multiplicité  des  éléments  hypothéti- 
ques et  de  leurs  connexités  possibles  produit 
une  quantité  infinie  de  ces  formules,  en  même 
temps  qu'un  déplacement  ininterrompu  de 
leur  valeur  comparative  réciproque.  Sans 
cesse,  la  pratique  crée  de  nouvelles  notions  de 
savoir,  en  changeant  l'aspect  général  des 
choses,  et  elle  fait  passer,  d'une  façon  ininter- 
rompue, dans  la  rubrique  des  méthodes  démo- 
dées ce  qui,  à  tel  moment,  fut  une  découverte 
toute  nouvelle. 

Jusqu'ici,  et  bien  que  d'importants  travaux 
préparatoires  ne  fassent  pas  défaut,  la  décorti- 
cation  systématique  de  la  science  pure  du  so- 
cialisme marxiste  n^a  pas  été  entreprise  encore. 
L'exposé  bien  connu  de  sa  conception  de  l'his- 
toire par  Marx,  contenu  dans  l'avant-propos 
ée  Critique  de  f  économie  politique  Qi\di  troisième 
partie  du  livre  d'Engels  :  Le  développement  du 
socialisme  d'utopie  en  science  doivent  être  en 
premier  lieu  mentionnés  ici.  Dans  l'avant-propos 
en  question,  Marx  expose  les  bases  générales 
de  sa  philosophie  de  l'histoire  ou  sa  socio- 
logie en  des  formules  d'une  netteté  et  d'une 
lucidité  extraordinaires.  Une  manque  là  aucun 
élémentessentielde  la  conception  philosophico- 
historique  marxienne. 

L'ouvrage  d'Engels  est  en  partie  une  rédac- 
tion moins  aride,  en  partie  une  amplification 
des  formules  marxistes.  L'auteur  y  traite  des 


4  SOCIALISME   THEORIQUE 

phénomènes  particuliers  de  l'évolution  de  la 
société  moderne  —  bourgeoise  suivant  l'expres- 
sion de  Marx  —  et  il  y  développe  plus  large- 
ment le  cours  de  cette  évolution,  de  sorte  qu'à 
plusieurs  endroits  du  livre  on  pourrait  parler 
déjà  de  :  science  appliquée.  Certains  passages 
pourraient  être  supprimés  sans  que  pour  cela 
l'idée  fondamentale  soit  entamée.  Mais  dans  ces 
formulations  principales,  l'exposé  est  encore 
assez  général,  pour  pouvoir  être  revendiqué 
par  la  science  pure  du  marxisme.  Et  cette  re- 
vendication est  justifiée  par  le  fait  que  le  mar- 
xisme veut  être  plus  qu'une  abstraite  théorie 
historique.  Il  prétend  être  à  la  fois  une  théorie 
de  la  société  moderne  et  de  son  évolution.  On 
pourrait  à  la  rigueur  qualifier  cette  partie  de 
la  doctrine  marxiste  de  doctrine  appliquée. 
Mais  pour  le  marxisme  elle  constitue  une  ap- 
plication absolument  essentielle,  sans  laquelle 
cette  doctrine  perdrait,  ou  à  peu  près,  toute  si- 
gnification comme  science  politique.  Aussi 
bien  les  formules  générales  ou  principales  de 
cet  exposé  de  la  société  moderne  doivent-elles 
être  considérées  comme  faisant  partie  de  la 
pure  doctrine  marxiste.  Si  l'ordre  social  actuel, 
basé  juridiquement  sur  la  propriété  privée  et  la 
libre  concurrence,  n'est  dans  l'histoire  de  l'hu- 
manité qu'une  phase  particulière,  il  est  cepen- 
dant, pour  le  monde  civilisé  contemporain,  la 
phase  générale  et  durable.  Tout  ce  qui,  dans 
la  caractérisation  marxiste  de  la  société  bour- 
geoise et  de  son  évolution,  revendique  la  re- 
connaissance sans  conditions  (c'est-à-dire  :  in- 
dépendante de  particularités  nationales  ou  lo- 


ET  SOCIALDÉMOCRATIR    PRATIQUE  5 

cales)  ferait  oonséquemment  partie  du  domaine 
de  la  doctrine  pure,  tandis  que  tout  ce  qui  a 
rapport  aux  pliénomènes  temporaires  et  locaux 
et  aux  conjectures,  toutes  les  formes  spéciales 
de  l'évolution,  appartiendrait  à  la  science 
appliquée.  11  est  de  mode,  depuis  quelque 
temps,  de  discréditer  toute  critique  tant  soit 
peu  analytique  de  la  doctrine  marxiste,  par  le 
mot  :  scolastique.  Cette  façon  de  faire  est  très 
commode.  Mais  à  notre  avis  l'examen  des  idées 
et  la  séparation  de  l'accidentel  du  réel  sont  tou- 
jours nécessaires  si,  du  moins,  on  ne  veut  pas 
que  les  idées  s'affaiblissent  ou  que  les  dé- 
ductions n'en  deviennent  des  dogmes  pétrifiés. 
La  scolastique  n'a  pas  fait  que  couper  des  che- 
veux en  quatre.  Elle  n'a  pas  exclusivement  fait 
le  jeu  de  l'orthodoxie.  Elle  a  aussi,  en  ana- 
lysant avec  netteté  les  dogmes  de  la  théologie, 
aidé  beaucoup  à  la  défaite  du  dogmatisme.  Elle 
a  miné  les  remparts,  dont  l'orthodoxie  dogma- 
tique s'entourait  contre  le  libre  esprit  de  la  cri- 
tique philosophique.  Sur  le  terrain  préparé  par 
la  scolastique  a  poussé  la  philosophie  de  Des- 
cartes et  de  Spinoza.  Car  il  y  a  deux  sortes  de 
scolastique  :  l'apologétique  et  la  critique.  Cette 
dernière  a  toujours  fort  déplu  à  toutes  les  ortho- 
doxies. 

En  divisant  ainsi  la  doctrine  marxiste  de  la 
façon  indiquée,  nous  trouvons  un  critérium 
d'appréciation  de  certaines  formules  pour  le 
système  tout  entier.  Avec  chaque  formule  de  la 
science  pure  une  pierre  fondamentale  serait 
arrachée,  et  une  grande  partie  de  l'édifice, 
privée  de  ses  bases,  menacerait  ruine.  Il  n'en 


6  SOCIALISME   THÉORIQUE 

est  pas  de  même  des  formules  de  la  science 
appliquée.  Celles-là  peuvent  tomber  sans  que  le 
fondement  en  soit  le  moins  du  monde  ébranlé. 
D'entières  séries  de  formules  de  la  science  ap- 
pliquée pourraient  disparaître,  sans  entraîner 
dans  leur  chute  les  autres  parties.  Ce  qu'il  fau- 
drait prouver  c'est  que,  dans  la  construction  des 
parties  moyennes,  des  fautes  aient  été  com- 
mises. Mais  où  ces  fautes-là  n'apparaissent  pas, 
il  faut  bien  conclure,  fatalement,  que  dans  les 
bases  mêmes  il  y  ait  quelque  chose  qui  cloche. 

Il  est  en  dehors  du  but  du  présent  livre  d'en- 
treprendre ce  triage  systématique  jusque  dans 
ses  particularités  de  détail.  Il  ne  s'agit  pas  d'un 
exposé  définitif  et  d'une  critique  de  la  doctrine 
marxiste.  Il  me  suffit  de  caractériser  —  comme 
formant  les  éléments  principaux  de  ce  qui,  à 
mon  avis,  constitue  l'édifice  de  la  pure  science 
marxiste  —  le  programme  déjà  mentionné  du 
matérialisme  historique,  la  doctrine  de  la  lutte 
des  classes  en  général  et  la  lutte  de  classe  entre 
bourgeoisie  et  prolétariat  en  particulier,  ainsi 
que  la  théorie  de  la  plus-value  avec  la  théorie 
du  mode  de  ijroduction  de  la  société  bourgeoise, 
et  les  tendances  évolutionnistes  qu'elle  com- 
porte. Tout  comme  les  formules  de  la  science 
appliquée,  celles  de  la  science  pure  diffèrent 
entre  elles,  quant  à  leur  valeur  par  rapport  au 
système. 

Ainsi  nul  ne  niera  que  l'élément  le  plus  im- 
portant dans  les  bases  du  marxisme,  pour  ainsi 
dire  :  la  constitution  qui  anime  le  système  tout 
entier,  soit  sa  spécifique  théorie  de  Vhistoire, 
connue  sous  le  nom  de  :  conception  matéria- 


ET    SOCIALDÉMUCRATIE    rr.ATIQLE  7 

liste  de  l'histoire.  Avec  elle  se  maintient  —  ou 
tombe  —  le  principe  môme.  Et  à  mesure  qu'elle 
subit  des  restrictions,  les  autres  éléments  cons- 
titutifs en  ressentent  le  contre-coup.  Tout  exa- 
men de  sa  valeur  doit  donc  avoir  pour  point  de 
départ  la  question  si,  et  si  oui,  jusqu'où  cette 
théorie  est  admissible. 


b)  La.  théorie  matérialiste  de  l'histoire  et  la  nécessité 
historique. 

«  Nous  RAdons,  envers  nos  adver- 
saires, à  prouver  le  principe 
essentiel  (le  côté  économique) 
par  eux  nié,  et  alors  nous 
n'avions  pas  toujours  le  temps, 
la  facilité  et  Toccasion  pour 
faire  ressortir  suffisamment  les 
autres  facteurs  participant  à 
l'action  réciproque  ». 

F.  Engels,  Lettre  de  1890, 
publiée  dans  le  «  Soz. 
Akademiker,  »  octobre 
1895). 

La  question  de  l'exactitude  de  la  conception 
matérialiste  de  l'histoire  est  la  question  de  la 
nécessité  historique  et  de  ses  causes.  Etre  maté- 
rialiste signifie,  en  premier  lieu,  dériver  la  né- 
cessité de  tout  ce  qui  arrive  du  mouvement  de 
la  matière. 

Le  mouvement  de  la  matière,  d'après  la  doc- 
trine matérialiste,  obéit  nécessairement  à  cer- 
taines lois.  Nul  événement  sans  son  effet  néces- 
saire, nul  effet  sans  cause  matérielle.  Mais 
comme  le  mouvement  de  la  matière  détermine 
réclusion  des  idées  et  des  tendances  de  volonté, 


8  SOCIALISME   THEORIQUE 

celles-là  aussi,  et  avec  elles  tout  ce  qui  arrive, 
sont  nécessaires  dans  l'humanité.  Ainsi  le  maté- 
rialiste est-il  un  calviniste  sans  Dieu.  S'il  ne 
croit  pas  à  la  prédestination  ordonnée  par  un 
Dieu,  il  croit  pourtant — ei'ûdoit  croire  — qu'à 
partir  de  n'importe  quel  moment  tout  ce  qui 
arrive  désormais  est  déterminé  d'avance  par 
l'ensemble  delà  matière  existante  et  par  les  re- 
lations réciproques  des  forces  qu'elle  engendre. 

L'application  du  matérialisme  dans  l'inter- 
prétation de  l'histoire  signifie  donc,  en  premier 
lieu,  l'affirmation  de  la  nécessité  de  toutes  les 
phases  et  évolutions  historiques  passées  et  à 
venir.  La  question,  pour  le  matérialiste,  est 
uniquement  :  de  quelle  façon  se  manifeste,  dans 
l'histoire  de  l'humanité,  cette  nécessité  ?  quel 
élément  ou  quels  facteurs  moteurs  y  sont  déci- 
sifs? quelle  est  la  relation  réciproque  de.  ces 
divers  facteurs  et  quel  est  le  rôle  qui  incombe, 
dans  l'histoire^  à  la  nature,  à  l'économie,  aux 
institutions  juridiques  et  aux  idées  ? 

Marx,  à  l'endroit  déjà  indiqué,  dit  qu'il  consi- 
dère comme  le  facteur  déterminant  les  forces 
productives  matérielles  et  les  conditions  de  pro- 
duction humaines  de  tout  temps.  «  Le  mode  de 
production  de  la  vie  matérielle  détermine  tout 
d'abord  le  processus  social,  politique  et  spiri- 
tuel de  la  vie.  Ce  n'est  pas  la  conscience  des 
hommes  qui  détermine  leur  être.  C'est  au  con- 
traire leur  être  social  qui  détermine  leur  cons- 
cience. 

«  Arrivées  à  un  certain  degré  de  leur  dévelop- 
pement, les  forces  productives  matérielles  de  la 
société  se  trouvent  en  contradiction  avec  les 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  9 

conditions  de  production  existantes,  ou,  pour 
employer  le  terme  juridique,  avec  les  conditions 
de  propriété  au  milieu  desquelles  elles  s'étaient 
mues  jusque  là.  De  formes  d'évolution  des  forces 
productives  qu'elles  étaient,  ces  conditions  se 
changent  en  entraves.  C'est  alors  que  le  monde 
entre  dans  l'ère  d'une  révolution  sociale.  Avec 
la  modification  des  bases  économiques,  le  co- 
lossal édifice  social  (  les  institutions  juridiques 
et  politiques,  auxquelles  répondent  certaines 
formes  de  la  conscience  sociale)  évolue  plus  ou 
moins  rapidement...  Une  forme  sociale  n'est  ja- 
mais détruite  avant  que  toutes  les  forces  pro- 
ductives qu'elle  peut  comprendre  ne  soient 
arrivées  à  leur  développement,  et  des  rela- 
tions de  production  nouvelles  ne  les  rem- 
placent pas,  tant  que  leurs  conditions  maté- 
rielles d'existence  ne  sont  pas  écloses  dans  le 
sein  même  de  l'ancienne  société...  Les  condi- 
tions de  production  bourgeoises  sont  la  der- 
nière forme  antagoniste  de  l'évolution  de  la 
production  sociale...  mais  les  forces  produc- 
tives qui  se  développent  dans  le  sein  de  la  so- 
ciété bourgeoise  engendrent  en  même  temps  les 
conditions  matérielles  nécessaires  à  la  solution 
de  cet  antagonisme.  Avec  cette  ère  sociale,  la 
phase  préhistorique  de  la  société  humaine  est 
donc  close  »  (Avant-propos  à  Critique  de  V écono- 
mie politique). 

Je  veux  remarquer  en  passant  que  la  phrase 
finale,  et  le  mot  u  dernière,  »  dans  la  phrase 
précédente,  ne  sont  que  de  simples  affirmations 
dont  la  valeur  n'est  pas  à  prouver.  Et  pour  la 
théorie  aussi  elles  sont  insignifiantes.  Elles  font 


10  SOCIALISME   THÉORIQUE 

plutôt  partie  déjà  des  applications  et  nous  pou- 
vons ici  passer  outre. 

Quant  aux  autres  passages  — sans  mention- 
ner maintenant  le  «  plus  ou  moins  rapidement  » 
(fort  significatif  d'ailleurs  !)  —  ce  qui  attire  le 
plus  l'attention,  c'est  leur  forme  apodictique. 
Ainsi,  dans  la  seconde  phrase  de  la  citation,  le 
mot  «  conscience  »  et  le  mot  «  être  »  sont  op- 
posés l'un  à  l'autre  d'une  façon  tellement  bru- 
tale^ que  l'on  serait  tenté  de  croire  que  l'auteur 
considère  les  hommes,  purement  et  simplement, 
comme  des  agents  vivants  de  puissances  histo- 
riques,dont  ils  exécutent,  bon  gré  mal  gré, l'œu- 
vre. Et  cette  impression  n'est  que  quelque  peu 
modifiée  par  une  phrase  pas  reproduite  ici 
où  Marx  affirme  la  nécessité  de  distinguer, 
dans  les  révolutions  sociales,  entre  la  révolution 
matérielle  dans  les  conditions  de  la  production 
et  les  «  formes  idéologiques...  »  où  les  hommes 
deviennent  conscients  de  ce  conflit  et  le  vident 
par  les  armes.  Dans  l'ensemble,  la  conscience  et 
la  volonté  des  hommes  apparaissent  comme  un 
facteur  absolument  subordonné  à  l'évolution 
matérielle. 

Nous  trouvons  une  phrase  d'une  nature  non 
moins  dé.terministe  dans  l'avant-proposdu  pre- 
mier volume  du  «  Capital  ».  «  11  s'agit  —  dit 
l'auteur,  en  traitant  des  lois  naturelles  de  la 
production  capitaliste  —  de  ces  tendances  qui 
se  manifestent  et  se  réalisent  avec  une  nécessité 
de  fer.  »  Et  cependant  là  où  tantôt  il  était  parlé 
encore  de  «  loi  »,  il  surgit  à  la  fin,  et  au  lieu  de 
cette  conception  rigide,  une  autre,  plus  souple  : 
la  (e?idance.  Et  en  tournant  la  page  on  rencontre 


ET    SOCIALDEMOCRATrn:    PRATIQUE  11 

cette  affirmation  si  fréquemment  citée,  que 
la  société  peut  «  abréger  et  adoucir  »  les  maux 
de  l'enfantement  des  phases  de  l'évolution  na- 
turelle. 

Beaucoup  plus  conditionnel  apparaît  l'assu- 
jettissement des  hommes  aux  conditions  de  pro- 
duction, dans  l'exposé  que  F.  Engels  (pendant 
la  vieencorede  Marx etd'accord  avec  lui)  donne, 
dans  sa  brochure  contre  Dühring,  du  matéria- 
lisme historique.  11  dit  là,  que  «  les  causes  der- 
nières »  (déterminantes)  de  tous  les  change- 
ments sociaux  et  des  révolutions  politiques  ne 
doivent  pas  être  cherchées  dans  les  têtes  dés 
hommes,  mais  dans  les  changements  des 
formes  de  la  production  et  de  l'échange.  «  Der- 
nières causes.  )>  Cela  comporte  pourtant  des 
causes  coopérantes  d'une  autre  essence,  des 
causes  de  deuxième,  troisième  degré  et  il  est 
évident  que,  plus  longue  est  la  série  de  ces 
causes^  plus  —  quantitativement  et  qualitati- 
vement —  limitée  est  la  force  déterminatrice 
des  causes  dernières.  Le  fait  de  leur  action  reste 
acquis,  mais  la  formation  finale  des  choses  ne 
dépend  pas  que  de  lui.  Une  action  qui  est  le 
résultat  de  plusieurs  forces  combinées  ne  peut 
être  évaluée  avec  exactitude  que  si  toutes  ces 
forces  sont  connues  et  peuvent  être  mises  en 
compte  d'après  leur  valeur  intégrale.  Le  fait  de 
ne  pas  connaître  une  force,  de  valeur  même 
minime,  peut  —  tout  mathématicien  le  sait  — 
avoir  pour  conséquences  des  déviations  fort  con- 
sidérables. 

Dans  ses  écrits  ultérieurs,  Engels  a  davan- 
tage encore  limité  la  force  déterminatrice  des 


12  SOCIALISME   THÉORIQUE 

conditions  de  production.    Notamment    dans 
deux  lettres,    publiées   dans    le   Sozialistische 
Akademiker  du  mois  d'octobre  1895,  et  dont 
Tune   date  de   1890,  l'autre  de    1S94.   Là  sont 
énumérées   des   «  formes  de  droit  »,  des  théo- 
ries politiques,  juridiques,  philosophiques,  des 
considérations    religieuses,     c'est-à-dire     des 
dogmes,   comme    autant  de   facteurs   qui   in- 
fluencent le  cours  des  luttes  historiques  et  qui, 
souvent,  en  déterminent,  «  d'une  façon  prépon- 
I  devante,  l'aspect.  »  «  Ce  sont  donc  d'innombra- 
\bles  forces,  se  croisant  sans  cesse  ;  un  groupe 
iinfinide  parallélogrammes  de  forces  (Kräftepa- 
|rallelogramme),  qui  engendrent  une  résultante 
I —  l'événement  historique  —  laquelle,  à  son  tour, 
■peut  être  considérée  comme  le  produit  d'un  fac- 
teur agissant  comme  une  entité  inconsciente 
et  sans  volonté.   Car  ce  que  chacune   de  ces 
forces  veut  est  empêché  par  toutes  les  autres, 
et  la  résultante  de  leur  action  combinée  est  une 
chose   qu'aucune    d'elles    na  voulue.   »  (Lettre 
de  1890).  «  L'évolution  politique,  juridique,  phi- 
losophique, religieuse,  littéraire,  artistique,  etc., 
a  pour  base  l'évolution  économique.  Mais  toutes 
elles  réagissent  l'une  sur  l'autre  et  sur  la   base 
économicjue.  »  (Lettre  de  1895).  On  reconnaîtra 
que  ceci  diffère  quelque  peu  de  ce  que  Marx  dit 
dans  les  passages  cités  plus  haut. 

Personne  ne  prétendra  cependant  que  Marx 
et  Engels,  à  un  moment  donné,  aient  perdu  de 
vue  le  fait  que  des  facteurs  non-économiques 
influent  sur  la  marche  de  l'histoire.  On  pourrait 
invoquer  d'innombrables  passages  de  leurs  pre- 
miers   écrits   contre   une  pareille   prétention. 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    l'HATloUE  iÔ 

Mais  il  s'agit  ici  de  gradations  et  non  pas  de 
savoir'si  l'existence  des  facteurs  idéologiques  est 
reconnue.  Il  s'agit  de  savoir  daiis  quelle  propor- 
tion leur  influence  6^wetleur  signification  pour 
l'histoire  sont  reconnues.  Et  sous  ce  rapport-là 
il  est  impossible  de  nier  que  Marx  et  Engels,  à 
leur  début,  aient  attribué  aux  facteurs  non-éco- 
nomiques une  beaucoup  moindre  influence  sur 
l'évolution  des  sociétés,  une  réaction  de  beau- 
coup inférieure  sur  les  conditions  de  la  produc- 
tion, que  dans  leurs  écrits  ultérieurs.  Ceci  s'ex- 
plique par  l'évolution  naturelle  de  toute  nouvelle 
théorie.  D'abord  ces  théories  se  formulent  en 
des  termes  brutaux,  apodictiques.  Pour  se  faire 
admettre  elles  doivent  démontrer  la  caducité 
des  théories  anciennes,  et  dans  cette  discussion 
la  partialité  et  l'exagération  s'expliquent  par- 
faitement. 

Dans  la  citation  qui  figure  comme  épigraphe  en 
tête  de  ce  chapitre,  Engels  reconnaît  le  fait  sans 
détours  etil  ajoute  :  «  Malheureusement  il  arrive 
trop  souvent  que  l'on  pense  avoir  entièrement 
compris  une  théorie  et  que  l'on  croit  pouvoir  la 
défendre  telle  quelle,  dès  qu'on  s'est  familiarisé 
avec  ses  principales  formules.  »  Celui  qui,  de 
notre  temps,  applique  la  théorie  matérialiste  de 
l'histoire,  doit  l'appliquer  dans  sa  forme  la  plus 
développée  et  non  pas  dans  sa  forme  primitive, 
c'est-à-dire  qu'il  est  obligé  de  tenir  compte  — 
à  côté  de  l'évolution  des  forces  productives  et 
des  conditions  de  la  production  —  des  concep- 
tions juridiques  et  morales,  des  traditions  histo- 
riques et  religieuses  de  chaque  époque,  des  in- 
fluences géographiques  et  des  influences  natu- 


14  SOCIALISME    THÉORIQUE 

relies  autres  dont,  après  tout,  la  nature  humaine 
elle-même  et  ses  aptitudes  spirituelles  font  par- 
tie. 11  faut  d'autant  moins  perdre  de  vue  cette 
obligation  qu'il  ne  s'agit  plus  uniquement  d'ex- 
plorer les  époques  passées  de  l'histoire,  mais 
déjà  de  l'ébauchage  d'évolutions  futures  où 
la  conception  matérialiste  de  l'histoire  doit  ser- 
vir de  poteau  indicateur  de  l'avenir. 

Eq  face  des  théories  qui  traitent  la  nature 
humaine  comme  une  chose  déterminée,  im- 
muable, la  critique  socialiste  a  démontré  les 
grands  changements  que  la  nature  humaine  a 
subis  aux  cours  des  âges  dans  les  contrées  di- 
verses, ainsi  que  la  disposition  au  changement 
que  manifestent  les  hommes  d'une  époque  dé- 
terminée lorsqu'ils  sont  placés  dans  d'autres 
conditions  de  vie.  De  fait,  la  nature  humaine 
est  très  malléable  en  ce  qui  concerne  sa  facilité 
d'adaptation  aux  conditions  naturelles  et  aux 
milieux  sociaux  nouveaux. 

Mais  il  ne  faut  pas  oublier  une  chose  :  là  où 
il  est  question  de  masses  aussi  énormes  que  les 
nations  modernes,  avec  leurs  mœurs  et  leurs 
habitudes  —  produits  d'évolutions  millénaires 
—  on  peut  s'attendre  d'autant  moins  à  un  ra- 
pide changement  de  la  nature  humaine,  même 
à  la  suite  de  très  sérieuses  révolutions  écono- 
miques, que  les  conditions  économiques  et  de 
propriété  ne  constituent  qu'une  partie  du  mi- 
lieu social  qui  influe  d'une  façon  déterminante 
sur  le  caractère  humain. 

Ici  encore  il  faut  tenir  compte  d'une  multi- 
tude de  facteurs,  et  aux  conditions  de  la  pro- 
duction  et   de   l'échange  que  le  matérialisme 


ET    SOCIALDÉMOCRAÏIE    PRATIQUE  15 

historique  invoque  en  premier  lieu  comme  fac- 
teurs d'influence,  il  faudrait  joindre  les  condi- 
tions de  groupement  territoriales  ou  d'agglo- 
mération, c'est-à-dire  la  répartition  locale  de  la 
population  et  les  relations  internationales.  Il 
est  vrai  que  tous  ces  facteurs  sont  déterminés 
parles  deux  premiers,  mais,  une  fois  donnés, 
ils  exercent  une  réaction  propre. 

Dans  une  lettre  à  Conrad  Schmidt,  datée  du 
27  octobre  1890,  Friedrich  Engels  a  démontré 
d'une  manière  admirable  comment  des  institu- 
tions sociales  se  transforment,  de  produits  de 
l'évolution  économique,  en  facteurs  sociaux 
ayant  un  mouvement  propre,  et  qui  à  leur  tour 
réagissent  sur  celles-ci,  dont,  suivant  les  cas, 
ils  peuvent  hâter  ou  retarder  l'évolution  ou 
bien  qu'ils  peuvent  guider  dans  d'autres  direc- 
tions. Gomme  exemple,  il  cite  en  premier  lieu 
l'Etat,  en  complétant  la  définition  habituelle 
de  cette  institution  ===  organe  de  la  domination 
des  classes  et  de  l'oppression,  par  cette  qualifi- 
cation très  significative  :  produit  de  la  division 
du  travail  social. 

Le  matérialisme  historique  ne  nie  donc  nul- 
lement le  mouvement  propre  des  facteurs  poli- 
tiques et  idéologiques.  Il  combat  uniquement 
l'inconditionnalité  de  ce  mouvement  individuel, 
et  démontre  que  l'évolution  des  bases  écono- 
miques de  la  vie  sociale  —  conditions  de  pro- 
duction et  évolution  des  classes  —  exerce  fina- 
lement, sur  révolution  de  ces  facteurs,  une  in- 
fluence prépondérante. 

Néanmoins  la  multiplicité  des  facteurs  de- 
meure un  fait  acquis,  et  il  n'est  pas  toujours  fa- 


16  SOCIALISME   THÉORIQUE 

eile  de  démontrer  leurs  relations  mutuelles  d'une 
façon  suffisamment  détaillée  pour  qu'il  soit  pos- 
sible d'affirmer  exactement  d'où,  dans  un  cas 
donné,  émane  la  plus  considérable  force  d'impul- 
sion. Les  causes  purement  économiques  ne  font 
que  créer  les  prédispositions  nécessaires  à 
l'adaptation  de  certaines  idées,  mais  il  dépend 
de  la  coopération  de  toute  une  série  d'influences 
de  quelle  façon  ces  idées  se  répandront  à  la 
suite  et  quelle  forme  elles  adopteront.  On  fait 
plus  de  mal  que  de  bien  à  l'idée  du  matéria- 
lisme historique  en  récusant  dédaigneusement 
et  a  priori^  en  les  taxant  d'éclectisme,  la  dé- 
monstration positive  des  influences  autres  que 
celles  d'une  nature  purement  économique  et 
la  considération  des  facteurs  économiques 
autres  que  la  technique  de  la  production  et  son 
développement  prévu.  L'éclectisme  —  sélection 
parmi  les  différents  exposés  et  explications  des 
phénomènes,  n'est  souvent  que  la  réaction  na- 
turelle contre  la  prétention  doctrinaire  de  vou- 
loir tout  faire  dériver  d'une  cause  unique  et  de 
tout  traiter  suivant  une  même  méthode.  Dès 
qu'une  semblable  prétention  se  manifeste,  l'es- 
prit de  l'éclectisme  se  fait  jour  avec  une  vio- 
lence élémentaire.  11  constitue  la  rébellion  du 
bon  sens  contre  la  tendance  innée  de  toute 
doctrine  à  rigoureusement  comprimer  la  pen- 
sée  humaine  dans  une  camisole  de  force. 

Or,  plus  les  facteurs  d'essence  autre  —  à  côté 
des  facteurs  purement  économiques —  influent 
sur  la  vie  sociale,  plus  aussi  se  modifie  l'action 
de  ce  que  nous  appelons  la  nécessité  historique. 
Dans  la  société  moderne  nous  distinguons  sous 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  17 

ce  rapport  deux  courants  capitaux.  D'un  côté  se 
manifeste  une  compréhension  toujours  plus 
nette  des  lois  de  l'évolution,  et  notamment  de 
l'évolution  économique.  A  cette  compréhension 
se  joint  —  partiellement  comme  étant  sa  cause 
même,  partiellement  comme  étant  sa  consé- 
quence—  la  faculté  croissante  de  diriger  l'évo- 
lution économique.  Au  même  titre  que  le  phy- 
sique, le  facteur  naturel  économique  devient,  à 
mesure  que  son  essence  est  comprise,  de  maître 
qu'il  était,  le  serviteur  des  destinées  humaines. 
Théoriquement  la  société  se  trouve,  vis-à-vis 
de  la  force  d'impulsion  économique,  plus  libre 
que  jamais,  et  seule  l'antagonisme  des  intérêts 
entre  ses  éléments  divers  —  la  puissance  des 
intérêts  privés  et  des  groupes  —  empêche  de 
convertir  en  liberté  pratique  cette  liberté  théo- 
rique. Cependant  l'intérêt  collectif  empiète  de 
plus  en  plus  sur  l'intérêt  particulier,  et,  propor- 
tionnellement et  partout  où  cela  a  lieu,  l'ac- 
tion inconsciente  des  facteurs  économiques  di- 
minue. Son  évolution  s'efTectue  de  plus  en  plus 
vite  et  de  plus  en  plus  facilement.  C'est  ainsi 
que  des  individus  et  des  peuples  soustraient 
une  partie  toujours  plus  considérable  de  leur 
existence  à  l'influence  d'une  nécessité  contraire 
ou  indépendante  de  leur  volonté. 

C'est  parce  que  les  hommes  prêtent  une  at- 
tention toujours  grandissante  aux  facteurs  éco- 
nomiques, qu'il  semble  que  ceux-ci  jouent  ac- 
tuellement un  rôle  plus  considérable  que  jadis.  11 
n'en  est  rien  pourtant.  Cette  erreur  est  engen- 
drée par  le  fait  que,  de  nos  jours,,  le  motif  éco- 
nomique se  manifeste  ouvertement,  tandis  que 


18  SOCIALISME   THÉORIQUE 

jadis  il  était  rendu  méconnaissable  sous  toutes 
sortes  d'affublements  autoritaires  et  idéolo- 
giques. 

En  idéologies  non-déterminées  par  l'écono- 
mie et  par  la  nature  agissant  comme  facteur 
économique,  la  société  moderne  est  plutôt  plus 
riche  que  ne  l'étaient  les  sociétés  du  passé.  Les 
sciences,  les  arts,  un  plus  grand  nombre  de  re- 
lations sociales  sont  aujourd'hui  beaucoup  plus 
indépendants  de  l'économie  qu'à  n'importe 
quelle  époque  passée.  Ou,  plus  exactement  :  le 
degré  de  l'évolution  actuellement  atteint  laisse 
aux  facteurs  idéologiques,  et  plus  particulière- 
ment aux  éthiques,  le  champ  plus  libre  qu'au- 
paravant pour  une  activité  indépendante.  Gon- 
séquemment  la  connexité  causale  entre  l'évolu- 
tion technicoéconomique  et  l'évolution  des 
autres  institutions  sociales  devient  toujours 
plus  indirecte,  et  c'est  ainsi  que  les  nécessités 
naturelles  de  la  première  déterminent  de  moins 
en  rnoins  le  développement  de  la  dernière. 

Le  a  le  faut  d'airain  de  l'histoire,  subit  ainsi 
une  restriction  qui,  disons-le  tout  de  suite,  si- 
gnifie pour  la  pratique  de.  la  social-démocratie 
non  pas  une  diminution,  mais  une  augmenta- 
tion et  une  qualification  de  ses  devoirs  politico- 
sociaux. 

Quoiqu'il  en  soit,  nous  voyons  aujourd'hui  la 
conception  matérialiste  de  Thistoiresous  un  as- 
pect autre  qu'elle  n'avait  au  début,  quand  elle  fut 
présentée  par  ses  promoteurs.  Dans  l'esprit  de 
ceux-ci  mêmes  elle  a  subi  une  évolution  et  ils  ont 
restreint  sa  signification  absolutiste.  C'est  là, 
nous  l'avons  démontré,  le  sort  de  toute  théorie. 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    IT.ATIQUE  19 

Ce  serait  faire  un  grand  pas  en  arrière  que  de  se 
détourner  de  la  forme  plus  mûre  que  leur  a 
donnée  Engels  dans  ses  lettres  —  lettres  que 
publia  le  Sozialistische  Akademiker  —  pour 
en  revenir  aux  définitions  originales  et  leur 
donner,  en  invoquant  ces  définitions,  un  sens 
«  monistique  ».  11  faudrait  plutôt  compléter, 
par  ces  lettres,  les  définitions  primitives.  L'idée 
fondamentale  de  la  théorie  ne  perdrait  pour  cela 
rien  de  son  unité,  tandis  que  la  théorie  elle- 
même  y  gagnerait  en  valeur  scientifique.  Par 
ses  compléments  mêmes  elle  devient  réellement 
une  théorie  de  conception  historique  scienti- 
fique. Dans  sa  forme  première  elle  pouvait  de- 
venir, dans  la  main  d'un  Marx,  la  clé  pour  de 
grandioses  découvertes  historiques,  mais  son 
génie  même  eût  été  entraîné  par  elle  dans  toutes 
sortes  d'erreurs.  A  plus  forte  raison  tous  ceux 
qui  ne  disposent  ni  de  son  génie,  ni  de  son  sa- 
voir. Comme  base  scientifique  de  la  théorie  so- 
cialiste, la  conception  matérialiste  de  l'histoire 
ne  peut  plus  aujourd'hui  valoir  qu'élargie,  et 
toutes  ses  applications  éventuellement  projetées 
sans  égards,  ou  avec  des  égards  insuffisants 
pour  sa  signification  intégrale  —  influence  ré- 
ciproque de  causes  et  d'effets  des  facteurs  ma- 
tériels et  idéologiques  —  sont,  par  conséquence, 
à  corriger,  soit  qu'elles  émanent  des  promo- 
teurs mêmes  de  la  théorie,  soit  de  personnes 
autres. 


20  SOCIALISME    THÉORIQUE 


Ce  qui  précède  était  écrit  déjà  quand  je  reçus 
le  fascicule  d'octobre  1898  des  Deutschen 
Worte,  contenant  un  article  de  Wolfgang 
Heine  sur  La  Philosopliie  de  lliistolre  de  Paul 
Barlli  et  ses  objections  contre  le  marxisme. 
Heine,  dans  son  article,  défend  la  conception 
de  l'histoire  marxienne  contre  le  professeur 
de  Leipzig,  qui  reproche  à  Marx  d'avoir  donné 
à  la  conception  du  «  matériel  »  une  signification 
restrictive  exclusivement  technico-économique^ 
de  sorte  qu'elle  devrait  plutôt  être  définie  :  con- 
ception économique  de  l'histoire.  A  cette  re- 
marque dy  professeur  Barth,  Heine  oppose  les 
lettres  sus-mentionnées  d'Engels  (lettres  datées 
de  1890  et  de  1895),  et  il  les  complète-  par 
quelques  observations  personnelles  fort  remar- 
quables concernant  les  preuves  isolées  du 
marxisme  et  l'origine,  le  développement  et  les 
facultés  actives  des  idéologies.  A  son  avis,  la 
théorie  marxiste  pourrait  faire  à  l'idéologie  des 
concessions  plus  considérables  qu'elle  n'en  a 
fait  jusqu'ici,  sans  pour  cela  perdre  de  son 
unité  de  conception,  et  elle  devra  lui  faire  ces 
concessions  afin  de  conserver  son  rang  de 
théorie  scientifique,  rendant  aux  réalités  l'hom- 
mage qui  leur  est  dû.  Il  ne  s'agit  pas  de  savoir 
si  les  auteurs  marxistes  ont  partout  reconnu  et 
démontré  de  façon  satisfaisante  l'indéniable 
connexité  entre  l'influence  des  idées  tradition- 


ET   SOCIALDÉMOCRÂTIE   PRATIQUE  ""li 

nelles  et  les  phénomènes  économiques  nou- 
veaux, mais  si  cette  reconnaissance  incondition- 
nelle est  à  sa  place  dans  le  système  de  la 
conception  matérialiste  de  l'histoire. 

Au  point  de  vue  du  principe  la  question  est  in- 
contestablement posée  correctement.  Il  s'agit 
ici,  comme,  de  fait,  partout  en  matière  de 
science,  d'une  question  limitative.  De  même 
façon  Karl  Kautsky  pose  la  question  dans  son 
étude  :  Qu'est-ce  que  la  conception  matérialiste 
de  [histoire  peut  accomplir  ?  Cependant  il  faut 
toujours  garder  en  vue  qu'originellement  la 
question  ne  fut  pas  posée  dans  cette  forme  res- 
trictive^ et  qu'on  attribua  au  facteur  technico- 
économique  une  force  déterminatrice  quasi- 
illimitée  dans  l'histoire. 

D'après  Heine  il  s'agit  uniquement  de  la 
connexité  quantitative  entre  ces  facteurs  déter- 
minateurs,  et,  ajoute-t-il,  la  solution  a  «  plus 
d'importance  pratique  que  théorique  ». 

Je  proposerais  de  remplacer  «  plus  que  »  par 
«  autant  que  ».  Pour  le  reste,  je  partage  l'opinion 
qu'il  s'agit  ici  d'une  question  d'une  importance 
pratique  considérable.  11  est  de  grande  impor- 
tance pratique,  en  effet,  derectifier  —  en  propor- 
tion des  connexités  quantitatives  connues  des 
autres  facteurs  —  des  sentences  formulées  à  la 
suite  d'une  portée  historique  exagérée  attribuée 
au  facteur  technico-économique.  Il  ne  suffit 
pas  que  la  pratique  rectifie  la  théorie  ;  la  théorie, 
si  elle  veut  avoir  la  moindre  valeur,  doit  s'ha- 
bituer à  reconnaître  la  valeur  de  la  rectifica- 
tion. 

Finalement  la   question   se   pose  de    savoir 


22  SOCIALISME   THÉORIQUE 

jusqu'à  quel  point  la  conception  matérialiste  de 
Fhistoirea  droit  encore  à  ce  nom, si  Ton  continue 
à  l'élargir  de  la  façon  indiquée  en  y  introduisant 
d'autres  facteurs.  De  fait  elle  n'est  plus,  depuis 
les  explications  données  par  Engels^  purement 
matérialiste  et,  moins  encore  purement  écono- 
mique. Je  ne  nie  pas  que  le  nom  et  la  chose  ne 
s'adaptent  pas  complètement.  Mais  je  cherche 
le  progrès  non  pas  dans  l'effacement,  mais 
dans  la  précision  toujours  plus  grande  des  idées, 
et  comme  il  s'agit  avant  tout,  dans  la  définition 
d'une  théorie  historique,  de  faire  ressortir  en 
quoi  elle  se  distingue  des  autres,  j'adopterais, 
comme  la  plus  indiquée  des  définitions,  celle 
formulée  par  Barth  ;  «  conception  économi- 
que de  l'histoire  »  pour  la  théorie  historique 
marxienne. 

Dans  l'importance  qu'elle  attribue  à  l'éco- 
nomie réside  sa  signification  ;  de  la  connais- 
sance et  de  l'appréciation  des  faits  économiques 
résultent  ses  accomplissements  considérables 
pour  la  science  de  l'histoire,  et  l'élargissement 
que  lui  doit  cette  partie  du  savoir  humain.  «  Con- 
ception économique  de  l'histoire  »  ne  signifie  pas 
forcément  que  des  forces  économiques  seVles, 
et  des  impulsions  économiques  seules  soient 
reconnues,  mais  cela  veut  dire  simplement  que 
l'économie  est  toujours  le  facteur  déterminant 
suprême  et  le  point  de  départ  de  tous  les  grands 
mouvementshistoriques.  A  la  formule  :  «concep- 
tion matérialistede  l'histoire  »  sontinhèrents,par 
avance,  tous  lesjmalentendus  qui  s'attachent  fa- 
talement à  l'idée  «  matérialisme».  Le  matéria- 
lisme philosophique  ou  physiologique  est  dé- 


ET   SOCTALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  23 

terministe,  la  conception  historique  marxiste 
ne  l'est  pas,  et  elle  n'attribue  pas  aux  bases  éco- 
nomiques de  l'existence  des  peuples  une  in- 
iluence  déterminatrice  inconditionnelle  sur  les 
formes  de  cette  existence. 


c)  La  doctrine  marxiste  de  la  latte  des  classes  et  du 
développement  du  capital. 


Sur  le  fondement  de  la  conception  matéria- 
liste de  l'histoire  se  base  la  doctrine  des  luttes 
déclasse.  «  Il  est  de  fait  —  écrit  Engels  dans  son 
A?iti-Dühring  —  que  jusqu'ici  l'histoire  tout  en- 
tière {\)  était  l'histoire  de  luttes  de  classe  et  que 
ces  classes  combattantes  sont  toujours  le  pro- 
duit des  conditions  et  des  relations  de  produc- 
tion, en  un  mot  :  des  conditions  économiques 
de  leur  époque.  »  Dans  la  société  moderne  c'est 
la  lutte  de  classe  entre  les  détenteurs  capita- 
listes des  moyens  de  production  et  les  produc- 
teurs spoliés,  les  salariés,  qui, sous  ce  rapport,la 
marque  de  son  sceau.  Pour  la  première  de  ces 
deux  classes  Marx  a  emprunté  la  qualification 
de  «  bourgeoisie  »  et  pour  la  seconde  celle  de 
«  prolétariat  »  à  la  France,  où,  à  l'époque  où  il 
élaborait  sa  théorie,  ces  deux  termes  étaient  déjà 
employés  de  préférence  par  les  socialistes  de  ce 


(1)  Dans  la  quatrième  édition  de  son  étude  :  L'évolution  du 
socialisme,  l'auteur  a  ajouté  à  cet  endroit  :  «  à  l'exception  des 
époques  primordiales  ». 


24  SOCIALISME   THÉORIQUE 

pays.  Cette  lutte  de  classe  entre  bourgeoisie  et 
prolétariat  représente,  humanisé,  l'antagonisme 
qui  existe  dans,  les  conditions  de  production  ac- 
tuelles, c'est-à-dire  entre  le  caractère  privé  du 
mode  d'appropriation  et  le  caractère  social  du 
mode  diQ  production.  Les  moyens  de  production 
sont  la  propriété  de  quelques  capitalistes  qui 
s'approprient  les  bénéfices  de  la  production,  tan- 
dis que  cette  production  elle-même  est  devenue 
une  opération  sociale,  c'est-à-dire  une  fabrica- 
tion, par  beaucoup,  d'objets  de  consommation, 
avec,  pour  point  de  départ,  une  division  et  une 
organisation  systématiques  du  travail.  Et  cette 
contradiction  en  comporte  —  ou  bien  a  pour 
complément  —  une  autre  :  la  division  et  l'or- 
ganisation systématiques  du  travail  dans  l'in- 
térieur des  lieux  de  production  (atelier,  fabri- 
que, etc.),  sont  en  contradiction  avec  la  vente 
au  hasard  des  produits  sur  les  marchés. 

Le  point  de  départ  de  la  lutte  de.  classe 
entre  capitalistes  et  ouvriers  est  dans  l'antago- 
nisme des  intérêts,  résultant  du  mode  d'exploi- 
tation des  derniers  par  les  premiers.  L'examen 
de  ce  mode  d'exploitation  conduit  à  la  théorie 
de  la  valeur  et  à  celle  de  la  production  et  de 
l'appropriation  de  la  plus-value. 

Ce  qui  caractérise  la  production  capitaliste 
et  l'ordre  social  qui  repose  sur  elle,  c'est  que, 
économiquement,  les  hommes  se  trouvent  gé- 
néralement opposés  les  uns  aux  autres  en  leurs 
qualités  respectives  d'acheteurs  et  de  vendeurs. 
Elle  ne  reconnaît  pas,  dans  la  vie  sociale,  des 
conditions  formellement  légales  de  dépen- 
dance, mais  c/^/«27  cette  dépendance  existe,  ré- 


ET   SOCIALDEMOCRATIE    PRATIQUE  "ID 

sultante  de  conditions  purement  économiques, 
telles  que  différence  de  situation  matérielle, 
(^^onditions  de  salaires,  etc.  L'ouvrier  vend 
au  capitaliste  ses  facultés  productrices  pour 
un  certain  temps  et  sous  certaines  conditions, 
à  un  prix  convenu  :  le  salaire.  Le  capita- 
liste vend,  sur  le  marché,  la  masse  des  pro- 
duits confectionnée  par  l'ouvrier,  c'est-à-dire 
par  l'ensemble  des  ouvriers  qu'il  emploie,  à  un 
prix  qui,  généralement  —  condition  essentielle 
à  la  prospérité  de  son  entreprise  —  excède  la 
somme  que  lui  a  coûtée  leur  fabrication. 
Voyons  quel  est  cet  excédent. 

D'après  Marx  il  constitue  la'  plus-value  du 
travail  produit  par  l'ouvrier.  Les  denrées  sont 
vendues  sur  le  marché  à  un  prix  déterminé  par 
la  valeur  du  travail  qu'elles  représentent,  déter- 
mination qui  a  pour  base  le  temps  employé  à  la 
fabrication.  Ce  que  le  capitaliste  a  mis  dans  la 
production  de  travail  passé  —  nous  pourrions 
aussi  dire  }7iort  —  sous  forme  de  matières  pre- 
mières, de  matières  auxiliaires,  d'usure  des 
machines,  de  loyer  et  autres  faux-frais,  reparaît 
invarié  dans  la  valeur  des  produits.  11  n'en  est 
pas  de  même  pour  le  travail  vivant  employé. 
Celui-ci  a  coûté  au  capitaliste  le  salaire  du  tra- 
vail et  il  lui  rapporte  un  revenu  excédant  ce 
salaire  ;  la  contre-valeur  de  la  valeur  du.  travail. 
La  valeur  du  travail  est  la  valeur  de  la  somme 
de  travail  que  contient  le  produit  ;  le  salaire  du 
travail  est  le  prix  d'achat  de  la  foi'ce  de  travail 
dépensée  dans  la  production.  Le  prix  (éven- 
tuellement la  valeur)  de  la  force  de  travail  est 
fixé  par  les  frais  d'entretien  du  travailleur,  dé- 

2 


20  SOCIALISME    THÉORIQUE 

terminés  à  leur  tour  par  ses  besoins  histori- 
quement développés.  La  différence  entre  la 
contre-valeur  (produit)  de  la  valrur  du  travail 
et  le  salaire  constitue  lOi  plus-value,  que  l'effort 
tout  naturel  du  capitaliste  tend  à  toujours  aug- 
rrienter  et,  de  toute  façon,  à  ne  jamais  laisser 
diminuer. 

Or,  sur  le  marché,  la  concurrence  pèse  tou- 
jours sur  le  prix  des  denrées, et  un  accroissement 
du  débit  ne  peut  presquejamais  être  obtenu  sans 
aller  de  pair  avec  une  diminution  des  frais  de 
production.  Le  capitaliste  peut  effectuer  cette 
diminution  de  trois  façons  différentes  :  réduc- 
tion des  salaires,  augmentation  des  heures  de 
travail,  augmentation  de  la  productivité  du 
travail.  Comme  pour  le  premier  et  le  second  de 
ces  expédients  il  est  toujours  des  limites,  toute 
l'énergie  du  capitaliste  se  dirige  forcément  vers 
le  troisième.  L'organisation  meilleure  du  tra- 
vail, sa 'condensation,  le  perfectionnement  de 
la  machinerie,  voilà,  dans  la  société  capitaliste 
contemporaine,  les  moyens  principaux  pour 
réduire  les  frais  de  la  production.  11  en  résulte 
ce  que  Marx  appelle  un  changement  dans  «  la 
composition  organique  du  capital  ».  La  pro- 
portion de  la  partie  du  capital  employée  à 
l'achat  des  matières  premières,  des  moyens  de 
production,  etc.,  augmente,  tandis  que  la  partie 
destinée  au  payement  des  salaires  baisse  ;  la 
même  masse  de  produits  est  obtenue  par  moins 
de  travailleurs^une  masse  augmentée  de  produits 
est  obtenue  par  le  même  nombre  et  parfois  par 
un  nombre  également  diminué  de  travailleurs. 
La  proportion  entre  la  plus-value  et  la  partie 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  ^/ 

du  capital  destinée  aux  salaires  est  appelée  par 
Marx  :  quote-part  de  plus-value  ou  rVexploita- 
tion,  la  proportion  entre  la  plus-value  et  le  ca- 
pital tout  entier  mis  dans  l'entreprise,  est  par 
luiqualiOée  :  quote-part  de  profit.  De  ce  qui  pré- 
cède il  ressort  clairement  que  la  quote-part  de 
plus-value  peut  aug'menter,en  même  temps  que 
la  quote-part  de  profit  baisse. 

D'après  la  nature  même  des  diverses  branches 
de  production,  nous  voyons  une  composition 
organique  très  variée  du  capital.  11  est  des  en- 
treprises où  une  partie  tout  à  fait  dispropor- 
tionnée du  capital  est  dépensée  pour  des  moyens 
de  production,  des  matières  premières,  etc., 
tandis  qu'une  partie  relativement  petite  du  ca- 
pital est  réservée  pour  les  salaires.  Ailleurs,  les 
salaires  constituent  la  plus  grande  partie  du 
capital  employé.  Les  premières  représentent 
des  compositions  organiques  supérieures,  les 
secondes  des  compositions  organiques  i)ifé- 
rieures  du  capital.  Si  la  proportion  relative 
entre  la  plus-value  réalisée  et  le  salaire  était 
toujours  égale,  les  quotes-parts  de  profit  dans 
ces  dernières  entreprises  dépasseraient  souvent 
et  de  beaucoup  celles  des  premières.  Mais  cela 
n'est  pas  le  cas.  De  fait  les  denrées,  dans  la 
société  capitaliste  moderne,  ne  sont  pas  échan- 
gées contre  leur  valeur  de  travail,  mais  elles 
sont  vendues  kXenv  prix  de  production,  consis- 
tant en  leur  prix  de  revient  (salaire,  plus  le  prix 
du  travail  mort),  augmenté  d'un  surplus  qui 
correspond  au  profit  moyen  de  l'ensemble  de 
la  production  sociale,  ou  à  la  quote-part  de 
profit  dans  ces  branches  de  production  où  la 


28  SOCIALISME   THÉORIQUE 

composition  organique  du  capital  indique  une 
proportion  moyenne  entre  le  capital-salaire  et 
le  reste  du  capital  employé.  Les  prix  des  den- 
rées^ dans  les  diverses  branches  de  produc- 
tion, ne  sont  donc  pas  toujours  déterminés  de 
façon  égale  par  leur  valeur.  Dans  les  unes  elles 
sont  toujours  au-dessous,  dans  telles  autres 
toujours  au-dessus  de  leur  valeur  et  dans  les 
seules  branches  de  production  d'une  composi- 
tion organique  moyenne  du  capital,  elles  ap- 
prochent de  leur  valeur.  La  loi  de  la  valeur 
disparaît  complètement  de  la  conscience  des 
producteurs.  Elle  n'agit  plus  que  derrière  leur 
dos,  tandis  que,  à  des  intervalles  plutôt  longs, 
la  proportion  de  la  quote-part  de  profit  moyenne 
se  règle  sur  elle. 

Les  lois  de  contrainte  de  la  concurrence  et 
la  croissante  richesse  en  capitaux  de  la  so- 
ciété déterminent  une  baisse  incessante  des 
quotes-parts  de  profit,  baisse  ralentie  parfois  par 
des  forces  contraires,  mais  point  arrêtée  de 
manière  durable.  La  surproduction  de  capital 
va  de  pair  avec  la  surabondance  de  travailleurs. 
Une  centralisation  toujours  plus  accentuée  se 
produit  dans  l'industrie,  le  commerce  et  l'agri- 
culture, et  de  plus  en  plus  les  petits  capitalistes 
sont  expropriés  par  les  grands.  Des  crises  pé- 
riodiques, provoquées  par  l'anarchie  dans  la 
production  jointe  à  la  consommation  insuffi- 
sante chez  les  masses,  deviennent  de  plus  en 
plus  violentes  et  ruineuses,  et  elles  précipitent, 
par  la  suppression  d'innombrables  petits  capi- 
talistes, le  processus  de  la  centralisation  et  de 
l'expropriation.    D'une   part    se  généralise   la 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  29 

forme  collectiviste  —  coopérative  —  du  mode 
de  travail,  et  d'autre  part  s'accroît  «  avec  l'in- 
cessante diminution  du  nombre  des  magnats  du 
capital,  qui  usurpent  et  monopolisent  tous  les 
avantages  de  ce  processus  de  transformation, 
la  somme  de  misère,  d'oppression,  d'esclavage, 
de  la  dégradation,  d'exploitation  mais  aussi 
d'irritation  chez  la  toujours  plus  nombreuse 
classe  ouvrière,  formée,  unie  et  organisée  par 
le  mécanisme  même  de  la  production  capita- 
liste. »  C'est  ainsi  que  l'évolution  tend  vers  un 
point  où  le  monopole  du  capital  se  transforme 
en  entrave  du  mode  de  production  qui  s'est 
développé  à  ses  côtés,  et  où  la  centralisation 
des  moyens  de  production  et  la  socialisation  du 
travail  deviennent  incompatibles  avec  leur 
cadre  capitaliste.  Ce  cadre  est  alors  brisé,  les 
expropriateurs  et  les  usurpateurs  sont  expro- 
priés par  le  peuple,  la  propriété  privée  capita- 
liste est  supprimée. 

C'est  là,  d'après  Marx,  la  tendance  historique 
du  mode  de  production,  c'est-à-dire  d'appro- 
priation capitaliste.  La  classe,  appelée  à  réa- 
liser l'expropriation  de  la  classe  capitaliste  et 
la  transformation  de  la  propriété  capitaliste 
en  propriété  commune,  est  la  classe  des  ou- 
vriers salariés,  le  prolétariat.  Pour  ce  faire  il 
doit  s'organiser  en  parti  politique  de  classe. 
Cette  classe  s'empare  à  un  moment  donné  du 
pouvoir  «  et  transforme,  en  premier  lieu,  les 
moyens  de  production  en  propriété  de  l'Etat. 
Mais,  en  ce  faisant,  le  prolétariat  se  supprime 
lui-même  en  tant  que  prolétariat  ;  il  supprime 
toutes  les  distinctions  et  tous  les  contrastes  de 


30  SOCIALISME   THÉORIQUE 

classe  et  par  cela  même  l'Etat  en  tant  qu'Etat.  » 
La  lutte  pour  l'existence  individuelle  avec  ses 
conflits  et  ses  excès  prend  fin  ;  l'Etat  n'a  plus 
rien  à  opprimer  et  «  s'éteint.  »  (Engels,  Evolu- 
tion du  socialisme). 


Voilà,  autant  que  possible  condensés,  les  prin- 
cipaux passages  de  cette  partie  de  la  doctrine 
marxiste,  que  nous  devons  encore  considérer 
comme  de  la  théorie  pure  du  socialisme  qui  est 
basé  sur  elle.  Pas  plus  que  la  théorie  matéria- 
liste de  l'histoire  —  bien  moins  même  —  cette 
partie  n'est,  du  premier  coup  et  dans  sa 
forme  accomplie,  sortie  de  la  tète  de  ses  pro- 
moteurs. Plus  facilement  encore  que  pour  cette 
autre,  on  peut  ici  démontrer  l'évolutioTi  delà 
doctrine,  qui,  en  maintenant  ses  points  de  vue 
principaux,  consiste  en  la  restriction  des  apo- 
dictiques  sentences  primitives.  Jusqu'à  un  cer- 
tain point  cette  modification  de  leur  doctrine  a 
été  reconnue  par  Marx  et  Engels  eux-mêmes. 

Dans  l'avant-propos  du  Capital  (1867),  dans 
l'avant-propos  de  l'édition  nouvelle  du  Mani- 
feste communiste  (1872),  dans  l'avant-propos  et 
dans  une  note  de  l'édition  nouvelle  de  La 
misère  de  la  philosophie  (1884),  et  dans  l'avant- 
propos  de  i(  Les  luttes  de  classe  dans  la  Révolu- 
tion fixmçaise  »  (1895),  sont  indiqués  quelques- 
uns  des  changements  qui  se  sont  opérés,  dans 
le  courant  des  années  et  relativement  à  cer- 


ET   SOGIALDÉMOCRATIQUE    PRATIQUE  ?A 

taines  questions  essentielles,  dans  la  manière 
de  voir  de  Marx  et  d'Engels. 

Mais  toutes  les  variations  à  constater  là  et 
ailleurs,  relativement  à  certaines  parties  et  pré- 
visions de  la  doctrine,  n'ont  pas  été  reconnues 
dans  sa  formulation  définitive.  Pour  ne  citer 
qu'un  exemple  :  dans  l'avant-propos  à  l'édition 
nouvelle  du  Manifeste  commimiste,  Marx  et 
Engels  s'expriment  comme  suit  au  sujet  du 
programme  révolutionnaire  que  contient  ce 
manifeste  :  «  Etant  donné  l'immense  dévelop- 
pement de  la  grande  industrie  dans  les  der- 
nières 25  années,  et  l'organisation  de  parti  de 
la  classe  ouvrière  qui  l'a  suivi  ;  étant  données 
les  expériences  pratiques,  d'abord  de  la  Révolu- 
tion de  février  et  beaucoup  plus  encore  de  la 
Commune  de  Paris,  où  le  prolétariat,  pour  la 
première  fois  et  pendant  deux  mois,  a  détenu 
iepouvoirpolitique  —  ce  programme,  à  plus  d'un 
endroit,  ne  répond  plus  aux  nécessités  du  mo- 
ment. La  Commune  de  Paris  notamment  a  fourni 
la  preuve  que  la  classe  ouvrière  ne  peut  pas 
simplement  s'emparer  de  la  machine  de  l'Etat 
et  la  mettre  en  mouvement  pour  son  propre 
compte  ». 

Gela  fut  écrit  en  1872.  Mais  cinq  ans  plus 
tard,  dans  son  pamphlet  contre  Dühring, 
Engels  dit  sans  plus  de  façon  :  «  Le  prolétariat 
s'empare  du  pouvoir  public  et  transforme,  en 
premier  lieu,  les  moyens  de  production  en  pro- 
priété de  l'Etat.  »  Et  dans  la  nouvelle  édition  des 
Révélations  sur  le  procès  des  communistes, 
Engels  reproduit  (en  1885)  un  programme  ré- 
volutionnaire de  1848,  rédigé  suivant  les  vieilles 


32  SOCIALISME   THÉORIQUE 

conceptions,  ainsi  qu'une  circulaire,  conçue 
dans  le  même  sens  et  émanant  du  Comité 
exécutif  de  la  Fédération  communiste.  Yovi  \^- 
coniquement  Engels  dit,  au  sujet  du  pro- 
gramme, qu'  «  aujourd'hui  encore  beaucoup  de 
personnes  peuvent  y  apprendre  quelque  chose  » 
et  de  la  circulaire,  que:  «  beaucoup  de  choses 
dites  là-dedans  sont  encore  de  saison  aujour- 
d'hui. »  On  peut  bien  maintenant  renvoyer 
aux  expresssions  «  en  premier  lieu  »  —  «  beau- 
coup de  personnes»  —  «beaucoup  de  choses  » 
et  déclarer  que  ces  passages  ne  doivent  pas 
être  pris  à  la  lettre.  Mais  cela  n'atténue  pas 
les  faits.  Marx  et  Engels  se  sont  bornés  à  tout 
juste  indiquer,  et,  parfois,  à  reconnaître  par 
rapport  à  certains  points  seulement,  l'influence 
que  les  changements  —  par  eux  reconnus 
—  dans  les  faits,  et  la  meilleure  compréhension 
des  faits,  doivent  exercer  sur  la  formulation 
et  l'application  delà  théorie.  Et  sous  ce  dernier 
rapport  aussi  les  contradictions,  chez  eux,  ne 
font  pas  défaut.  Ils  ont  laissé  à  leurs  succes- 
seurs la  tâche  de  rétablir  l'unité  dans  la  théo- 
rie et  l'accord  entre  la  théorie  et  la  pratique. 

Cette  tâche  ne  peut  être  accomplie  que  si 
l'on  se  rend  compte,  sans  réticence  aucune, 
des  lacunes  et  des  contradictions  dans  la  théo- 
rie. En  d'autres  termes:  le  développement  et  le 
perfectionnement  de  la  doctrine  marxiste  doit 
commencer  par  sa  critique.  Aujourd'hui  on  peut 
tout  prouver  par  les  écrits  de  Marx  et  d'Engels. 
Pour  les  apologistes  et  les  avocassiers  littéraires 
cela  est  fort  commode  évidemment.  Mais  celui 
qui  a  conservé  ne  fût-ce  qu'un  peu  de  sens  theo- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  33 

rique,  celui  pour  qui  le  caractère  scientifique  du 
socialisme  n'estpas  «  uniquement  un  objet  de  pa- 
rade que  l'on  sort  en  des  occasions  solennelles 
de  l'armoire,  sans  y  faire  la  moindre  attention 
le  reste  du  temps  »,  celui-là  éprouvera  le  be- 
soin —  dès  qu'il  aura  découvert  ces  contradic- 
tions —  de  déblayer  le  terrain.  En  cela,  et  non 
pas  en  la  sempiternelle  répétition  des  paroles 
du  maître,  consiste  le  devoir  des  disciples.    

C'est  en  ce  sens  que  dans  les  pages  suivantes 
est  entreprise  la  critique  de  quelques  éléments 
de  la  doctrine  marxiste.  Comme  je  voulais 
donner  à  cette  étude  —  écrite,  en  premier 
lieu,  pour  des  ouvriers  —  des  proportions 
restreintes,  et  qu'il  m'a  fallu  l'écrire  en  quel- 
ques semaines,  je  tiens  à  déclarer  ici  que  je 
n'ai  pas  même  essayé  de  traiter  mon  sujet  jus- 
qu'à l'épuiser.  Et  je  ne  prétends  pas  non  plus 
que  ma  critique  soit  originale.  La  majeure  par- 
tie —  sinon  le  tout  —  de  ce  qui  suit  a  été  traitée 
déjà  ou  du  moins  a  été  indiquée  par  d'autres, 
quant  au  fond  de  la  question.  Sous  ce  rapport  la 
justification  de  cette  étude  n'est  pas  qu'elle  ré- 
vèle des  choses  jusqu'ici  inconnues,  mais  qu'elle 
constate  les  découvertes  déjà  faites. 

Et  cela  aussi  est  nécessaire.  Ce  fut  je  crois 
Marx  lui-même  qui  un  jour,  en  traitant  de  la 
destinée  des  théories,  écrivit  :  «  L'aimée  de 
Moor  ne  doit  mourir  que  par  la  main  de 
Moor.  y>  De  même,  les  erreurs  d'une  doctrine 
ne  peuvent  être  considérées  comme  élaguées 
que  lorsqu'elles  sont  reconnues  par  les  adhé- 
rents mêmes  de  la  doctrine. 

Cette  reconnaissance  ne  signifie  nullement  la 


^^'  SOCIALISME   THÉORIQUE  ^i 

déchéance  de  la   doctrine.  II    se  pourrait  fort  ^ 

bien,  une  fois  les  erreurs  écartées,  que,  pour  me 
servir  d'une  boutade  de  Lassalle,  ce  fût  tout 
de  même  Marx  qui  finalement  ait  raison  contre 
Marx. 


CHAPITRE  II 

LE  MARXISME  ET  LA  DLVLECTIQUE  HEGELIENNE, 
a)  Les  pièges  de  la  méthode  hègélio-dialectique. 


«  Pendant  de  longs  débats,  qui 
souvent  nous  faisaient  passer 
la  nuit,  je  l'infectais,  à  son 
grand  détriment,  d'hégélia- 
nisme.  » 

IUrl   Marx   sur  Prou- 
dhon. 


La  conception  marxiste  de  l'histoire  et  la  doc- 
trine socialiste  sur  elle  basée  furent  ébauchées 
dans  leurs  formes  primitives,  dans  les  années 
1S44-47,  à  une  époque  où  l'Europe  occidentale 
et  centrale  éprouvaient  une  grande  efferves- 
cence révolutionnaire.  Elles  peuvent  être  quali- 
fiées comme  le  produit  le  plus  radical  de  cette 
période. 

Cette  époque,  en  Allemagne,  était  celle  du 
libéralisme  bourgeois  grandissant.  Comme  dans 
d'autres  pays,  le  credo  idéologique  des  classes 
en  révolte  contre  l'ordre  des  choses  établi 
dépassait  de  beaucoup  les  aspirations  pratiques 


36  SOCIALISME   THEORIQUE 

de  cette  classe.  La  bourgeoisie,  dans  laquelle 
doivent  être  comprises  les  larges  couches  des 
classes  non  féodales  et  non  salariées,  luttait 
contre  l'absolutisme  étatiste  encore  mi-féodal. 
Son  credo  philosophique  commençait  par  la 
négation  de  l'absolu  pour  finir  par  la  néga- 
tion de  l'Etat. 

Le  courant  philosophique,  qui  en  Max  Stirner 
trouva  dans  cette  direction  son  représentant  le 
plus  radical,  est  connu  comme  la  gauche  radi- 
cale de  la  philosophie  hégélienne.  Gomme  on 
peut  le  voir  chez  Engels,  qui,  comme  Marx,  a 
vécu  pendant  un  certain  temps  dans  ce  milieu, 
—  tous  deux  fréquentaient  à  Berlin  les  «  Liber- 
taires »  (Freien)  du  cabaret  de  Hippel  —  les 
représentants  de  cette  tendance  rejetaient  le 
système  de  Hegel,  tout  en  se  complaisant  d'au- 
tant plus  dans  sa  dialectique,  jusqu'au  moment 
où,  d'un  côté  la  lutte  pratique  contre  la 
religion  positive  (à  cette  époque  une  des 
formes  principales  de  la  lutte  politique),  et 
d'autre  part  l'influence  de  Ludwig  Feuerbach, 
les  conduisirent  à  la  reconnaissance  sans  ré- 
serve du  matérialisme.  Cependant,  Marx  et  En- 
gels ne  s'arrêtèrent  pas  au  matérialisme  tou- 
jours physiologique  encore  de  Feuerbach,  mais 
ils  développèrent,  à  l'aide  de  la  dialectique  (dé- 
barrassée de  son  caractère  mystique)  et  sous 
l'influence  de  la  lutte  de  classes  —  qui  à  cette 
époque  avait  pour  théâtre  la  France  et  l'Angle- 
terre —  leur  théorie  du  matérialisme  historique. 

Engels  a  fait  ressortir  avec  beaucoup  d'éner- 
gie la  part  qu'a  eue  la  méthode  dialectique 
dans    les  origines   de    cette    théorie.    D'après 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  37 

l'exemple  de  Hegel  il  distingue  entre  l'observa- 
tion métaphysique  et  l'observation  dialectique 
des  faits,  et  il  caractérise  la  première  de  ces 
deux  méthodes  en  disant  qu'elle  envisage  les 
faits  isolés  ou  leurs  images,,  les  idées,  comme 
des  choses  immuables  créées  une  fois  pour 
toutes. 

La  seconde  méthode,  au  contraire,  les  envi- 
sage dans  leur  connexité,  leurs  variations,  leurs 
transformations,  et  révèle  le  fait  que  les  deux 
pôles  d'une  antithèse,  comme  le  positif  et  le 
négatif,  se  pénètrent  réciproquement  malgré  la 
contradiction.  Mais  tandis  qu'Hegel  considé- 
rait la  dialectique  comme  l'auto-développement 
de  l'idée,  la  dialectique  idéologique  devint,  chez 
Marx  et  Engels,  la  réflexion  consciente  du  mou- 
vement dialectique  du  monde  réel,  et  remit 
ainsi  «  sur  ses  pieds  »  la  dialectique  hégélienne. 

Ainsi  s'exprime  Engels  dans  son  écrit  : 
«  Ludwig  Feuer bach  et  la  fin  de  la  philosophie 
classique.  » 

Mais  cette  «  remise  sur  pieds  »  de  la  dialec- 
tique n'est  pas  une  chose  si  simple.  De  quelque 
façon  que  les  choses  se  comportent  dans  la 
réalité,  dès  que  nous  quittons  le  domaine  des 
faits  démontrables  par  l'expérience  et  que  nos 
pensées  vont  au-delà,  nous  arrivons  dans  le 
monde  des  idées  déductives,  et  si  alors  nous 
suivons  les  lois  de  la  dialectique,  nous  retom- 
bons, avant  de  nous  en  apercevoir,  dans  les 
pièges  de  1'  «  auto-développement  de  l'idée  ». 
C'estici  qu'est  le  grand  danger  scientifique  de  la 
logique  antithétique  hégélienne.  Les  formules 
ont  beau   être  utilisables,  occasionnellement, 

3 


öö  SOCIALISME   THEORIQUE 

pour  la  démonstration  des  rapports  réciproques 
et  des  développements  de  certaines  choses 
réelles.  Elles  peuvent  avoir  été  d'une  grande 
utilité  pour  la  formulation  de  problèmes  scien- 
tiOques  et  avoir  donné  l'impulsion  vers  d'im- 
portantes découvertes.  Mais  dès  que,  avec  ces 
formules  pour  point  de  départ,  des  développe- 
ments déductifs  sont  faits,  le  danger  des  cons- 
tructions arbitraires  renaît.  Ce  danger  devient 
plus  grand  à  mesure  qu'est  plus  compliqué  le 
sujet  du  développement  duquel  il  s'agit.  Lors- 
qu'il s'agit  de  choses  simples,  l'expérience  et  la 
faculté  du  jugement  logique  nous  protègent  gé- 
néralement contre  le  danger  de  nous  laisser 
entraîner  par  des  formules  d'analogie,  comme 
par  exemple  «  négation  de  la  négation  »  et  à 
des  inductions  concernant  leur  variabilité,  en 
dehors  des  limites  de  la  vraisemblance.  Au  con- 
traire, plus  un  objet  est  compliqué,  plus  consi- 
dérable le  nombre  de  ses  éléments,  plus  hété- 
rogène sa  nature  et  plus  multiples  les  origines 
de  son  activité,  moins  ces  formules  peuvent  nous 
instruire  sur  ses  développements,  car  d'autant 
plus  difficile  devient  tout  critérium  d'apprécia- 
tion. 

Ce  qui  ne  signifie  pas  qu'il  faille  dénier  tout 
mérite  à  la  dialectique  hégélienne.  Peut-être 
bien  que  Fr.  A.  Lange  l'a  appréciée  de  la  façon 
la  plus  juste  lorsqu'il  écrivit  dans  son  «  Arbeiter 
frage  »  que  l'on  pourrait  appeler  la  philosophie 
historique  hégélienne,  avec  ses  conceptions 
fondamentales  «  presque  une  découverte  an- 
thropologique )).  Mais  Lange  a  aussi  presque 
mis  le   doigt   sur  la  blessure  en  ajoutant  que 


ET    SÔCIALDÉMOCRATIE   TRATIQUE  39 

«  pas  plus  dans  la  vie  de  l'individu  que  dans 
riiistoire,  le  développement  par  l'antithèse  ne 
se  fait  ni  aussi  facilement  et  radicalement,  ni 
aussi  précis  et  symétrique  que  dans  la  cons- 
truction spéculative  ».  Tout  marxiste  recon- 
naîtra aujourd'hui  cette  vérité  quant  au  passé, 
mais  en  ce  qui  est  de  l'avenir  et  même  d'un 
avenir  très  prochain,  il  en  sera  différemment, 
à  en  croire  la  doctrine  marxiste.  Le  Manifeste 
Communiste  proclama,  en  1847,  «  que  la  révo- 
lution bou-rgeoise  à  la  veille  de  laquelle  se 
trouve  l'Allemagne,  étant  donnés  le  développe- 
ment du  prolétariat  et  l'état  avancé  de  la  civili- 
sation européenne,  ne  pourra  être  que  le  prolo- 
gue immédiat  d'une  révolution  prolétarienne.  » 
Cette  auto-suggestion  historique,  tellement 
erronée  que  le  premier  visionnaire  politique 
venu  ne  pourrait  guère  trouver  mieux,  serait 
incompréhensible  chez  un  Marx,  qui  à  cette 
époque,  avait  déjà  sérieusement  étudié  l'écono- 
mie, si  on  ne  devait  pas  voir  en  elle  le  pro- 
duit d'un  reste  de  la  dialectique  antithétique 
hégélienne,  dont  Marx,  pas  plus  qu'Engels 
n'a  jamais  su  complètement  se  défaire.  En 
ces  temps  d'effervescence  générale  cela  lui  a 
été  d'autant  plus  fatal.  Nous  voyons  ici  non 
pas  une  simple  exagération  de  la  portée  espérée 
d'une  action  politique,  —  excusalole  après  tout 
chez  des  chefs  de  parti  passionnés  et  qui,  les 
circonstances  aidant,  les  a  parfois  conduits  à 
des  résultats  surprenants  —  mais  l'escomptage 
purement  spéculatif  de  l'aboutissement  d'une 
évolution  économique  ^\  sociale  ^\  avait  à  peine 
commencé.  Ce  qui  aurait  eu  besoin  de  plusieurs 


40  SOCIALISME   THÉORIQUE 

générations  pour  aboutir,  était  déjà  considéré, 
sous  le  jour  de  la  philosophie  de  l'évolution 
antithétique,  comme  le  résultat  immédiat  d'une 
révolution  politique  qui  devait  encore  assurer 
à  la  classe  bourgeoise  l'espace  nécessaire  à  son 
développement.  Et  si  Marx  et  Engels,  deux  ans 
seulement  après  la  confection  du  manifeste,  se 
virent  obligés,  lors  de  la  scission  dans  la 
«  Fédération  Communiste  »,  de  parler  à  leurs 
adversaires  dans  la  Fédération  de  la  forme  en- 
core non  développée  (unentwickelte  Gestalt) 
du  prolétariat  allemand  »  et  de  s'opposer  à  ce 
qu'on  fît  de  Texpression  prolétariat  «  une  chose 
sainte  »,  cette  contradiction  doit  être  en  pre- 
mier lieu  considérée  comme  le  résultat  d'une 
déception  momentanée.  Cette  contradiction 
entre  la  maturité  réelle  et  la  maturité  hypothé- 
tique de  l'évolution  s'est  répétée  plusieurs  fois 
encore,  sous  d'autres  formes. 

Comme  il  s'agit  ici  d'un  point  qui  a  le  plus 
influencé  mon  appréciation  de  la  doctrine 
marxo-engélienne,  je  veux  citer  un  exemple 
de  date  récente. 

Au  cours  d'une  polémique  avec  un  jeune 
socialdémocrate  de  l'Allemagne  du  sud,  Franz 
Mehring  a  dernièrement  reproduit,  dans  la 
«  Leipziger  Volkszeitung  »  un  passage  de 
l'avant-propos  à  la  seconde  édition  de  l'écrit 
d'Engels  :  «  La  question  de  T habitation  »,  préface 
où  Engels  parle  de  «  l'existence  d'un  certain 
socialisme  petit-bourgeois  »  dans  la  socialdé- 
mocratie  allemande  et  qui,  «  jusque  dans  la 
fraction  au  Reichstag  »,  est  représentée.  Engels 
fait    ressortir   le  caractère  petit-bourgeois   de 


ET    SOCIAI.DEMOCRATIE   TRATIQUE  41 

cette  tendance  en  exposant  que,  tout  en  recon- 
naissant pour  exactes  les  conceptions  fonda- 
mentales du  socialisme  moderne,  elle  remet  à 
une  époque  éloignée  ses  réalisations,  ce  qui 
signifie  que,  «  pour  le  présent,  on  en  serait 
réduit  à  du  simple  rapiéçage  social  ».  Engels 
trouvait  cette  tendance  assez  explicable  pour 
TAUemagne^  mais  en  même  temps  peu  dan- 
gereuse, étant  donné  «  le  merveilleux  bon 
sens  »  des  travailleurs  allemands.  Mehring  voit 
dans  cette  déclaration  une  allusion  à  la  discus- 
sion alors  récente,  dans  la  social-démocratie 
allemande,  de  la  question  des  subventions  aux 
compagnies  transatlantiques,  discussion  qu'il 
dit  être  «  le  premier  exposé  sérieux  de  la  poli- 
tique pratique  et  de  la  tactique  prolétarienne 
révolutionnaire.  »  Ce  que  Engels  dit  à  l'endroit 
cité  est  ce  que  les  représentants  de  la  tendance 
prolétarienne  révolutionnaire,  dont  il  se  ré- 
clame, «  pensent  et  veulent»  :  séparation  d'avec 
les  ainsi  qualifiés  ((socialistes  petits-bourgeois  ». 
On  ne  peut  pas  nier  que  Mehring  donne  une 
interprétation  exacte  du  passage  précité  d'En- 
gels. C'est  ainsi  qu'à  l'époque  —  janvier  1897 
—  Engels  envisageait  la  situation.  Et  quinze 
mois  auparavant  il  avait  reproduit,  dans  l'édi- 
tion nouvelle  des  (.(Révélations  sur  le  procès  des 
Communistes  »,  les  deux  circulaires  de  mars  et 
de  juin  -1851,  rédigées  par  Marx  et  lui,  et  où  la 
«  révolution  en  permanence  )>  est  proclamée 
devoir  être  la  politique  du  prolétariat  révolu- 
tionnaire. Et  dans  l'avant-propos  Engels  affir- 
mait que  beaucoup  de  choses  dites  dans  ces 
circulaires  seraient  encore  de  àaison  dans  la  très 


4!2  SOCIALISME   THÉORIQUE 

prochaine  «  commotion  européenne  ».  11  pré- 
sentait la  guerre  de  1870-71  comme  la  dernière 
commotion  antérieure  de  ce  genre,  estimant 
d'ailleurs  que  les  intervalles  entre  les  révolu- 
tions européennes  étaient,  dans  notre  siècle,  de 
15  à  18  ans. 

Ceci  fut  écrit  dans  les  années  1885-87.  Peu 
d'années  après  éclata  dans  la  social-démocratie 
allemande  le  conflit  avec  les  jeunes.  Latent 
depuis  quelque  temps  déjà,  il  devenait  aigu 
en  1890  lors  des  discussions  sur  la  célébration 
du  l*'^  mai. 

Que  la  majorité  des  «  jeunes  »  croyaient  loya- 
lement agir  dans  le  sens  d'Engels  en  combat- 
tant «  l'opportunisme  »  de  la  fraction  au 
Reichstag,  personne  ne  le  niera  aujourd'hui. 
Lorsqu'ils  dénonçaient  la  majorité  de  cette 
fraction  comme  petit-bourgeoise,  qui  donc  était 
leur  autorité  sinon  Engels?  Puisqu'elle  se  com- 
posait précisément  des  personnages  qui,  dans 
l'affaire  des  subventions  aux  compagnies  trans- 
atlantiques formaient  la  majorité.  Mais  lorsque 
la  rédaction  de  la  «  Sachsische  Arbeiterzeitung  » 
invoqua  en  dernier  ressort  l'opinion  d'Engels, 
la  réplique  de  celui-ci  —  Mehring  en  sait 
quelque  chose  —  différait  du  tout  au  tout  du 
passage  cité  à  l'appui.  Engels  qualitia  le  mou- 
vement des  «  jeunes  »  de  simple  «  révolte  de 
littérateurs  et  d'étudiants  »  et  proclama  que'  ce 
qui,  de  ce  côté,  était  reproché  à  la  fraction, 
était  tout  au  plus  des  bagatelles.  Libre  à  la 
«  Sachsische  Arbeiterzeitung  »  d'espérer  la  dé- 
faite, par  le  bon  sens  des  travailleurs  allemands, 
de  la  tendance  parlementaire  utilitaire  dans  la 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   riWTIQUE  A?> 

social-démocratie  ;  quant  à  lui,  Engels,  il  ne 
partageait  pas  cette  espérance.  Il  ignorait  l'exis- 
tence d'une  semblable  majorité  dans  le  parti. 

Personne  mieux  que  l'auteur  de  ces  lignes 
ne  sait  que  Engels,  en  faisant  cette  déclaration, 
agissait  conformément  à  sa  conviction.  Le 
mouvement  des  «  jeunes  »,  qui  était,  après  tout, 
un  mouvement  d'ouvriers  aussi  —  et  d'ouvriers 
encore  qui,  sous  les  lois  d'exception^  avaient  été 
parmi  les  propagandistes  les  plus  actifs  du 
parti  —  lui  apparut  comme  une  rébellion  ourdie 
par  des  littérateurs  radicalisants,  et  la  politique 
par  eux  prônée  comme  momentanément  à  tel 
point  dangereuse,  qu'en  face  d'elles  les  méfaits 
petits-bourgeois  de  la  fraction  devenaient  des 
bagatelles. 

Mais  si  méritoire  politiquement  que  fût 
la  «  réponse  »  publiée  dans  le  «  SozialdcmoPirat  » 
du  13  septembre  1890,  la  question  reste  dou- 
teuse, de  savoir  si  Engels  était  pleinement 
dans  son  droit  en  reniant  ainsi  toute  soli- 
darité avec  les  «  jeunes.  »  Si  la  révolution  euro- 
péenne était  aussi  imminente  qu'il  l'avait  af- 
firmé dans  l'avant-propos  cité  —  à  l'en  croire, 
la  période  d'échéance  avait  commencé  déjà  — 
et  si  la  tactique  esquissée  dans  la  circulaire 
était  encore  valable  en  principe,  alors  les 
«  jeunes  »  étaient  bien  la  chair  de  sa  chair,  le 
sang  de  son  sang.  Dans  le  cas  contraire,  la 
faute  en  était  bien  moins  aux  jeunes  qu'aux 
écrits  de  propagande  de  1885  et  1887  contenant 
les  suppléments  en  question,  et  à  leurs  corol- 
laires équivoques.  Cette  ambiguïté  qui  répon- 
dait si  peu  au  caractère  d'Engels,   avait  son 


M  SOCIALISME   THÉORIQUE 

origine  dans  la  dialectique  empruntée  à  Hegel. 
Le  «  oui,  non  et  non,  oui  ^  de  cette  dialectique, 
remplaçant  le  «  oui,  oui  et  non,  non  »  ;  sa  con- 
fusion des  antithèses,  ses  métamorphoses  de 
quantité  en  qualité  et  ce  qui  en  est  encore  des 
beautés  dialectiques,  s'opposa  toujours  et  tou- 
jours de  nouveau  à  la  pleine  conscience  de  la 
portée  des  changements  constatés.  Pour  que  la 
thèse  —  d'origine  hégélienne  —  de  l'évolution 
subsistât,  il  fallait  ou  bien  donner  une  inter- 
prétation erronée  de  la  réalité  ou  bien  ignorer 
toute  proportion  effective  dans  restimation  du 
chemin  à  parcourir.  De  là  cette  contradiction, 
que  la  pénible  minutie,  qui  est  le  propre  du  zèle 
infatigable  des  génies,  va  de  pair  avec  une 
presque  incroyable  négligence  des  réalités  les 
plus  palpables  ;  que  la  doctrine  même,  qui  a 
pour  base  l'influence  déterminante  de  l'écono- 
mie sur  la  force,  aboutit  à  une  véritable 
croyance  merveilleuse  en  la  faculté  créatrice 
de  la  force,  et  que  l'élévation  théorique  du  so- 
cialisme au  rang  de  science  se  transforme  si 
souvent  en  une  subordination  à  la  tendance  de 
toutes  ses  prétentions  scientifiques. 

Il  est  pour  le  moins  fort  peu  scientifique 
de  juger  le  point  de  vue  d'un  politicien  ou  d'un 
théoricien,  rien  que  d'après  l'idée  qu'il  se  fait 
de  la  rapidité  avec  laquelle  s'effectue  l'évolu- 
tion sociale.  L'identification  de  l'idée  proléta- 
rienne avec  celle  de  l'abolition  directe  et  immé- 
diate de  tousles  contrastes  sociaux  conduit  à  une 
interprétation  bien  mesquine  de  cette  idée.  «  Pro- 
létarien »,  d'après  cette  méthode,  signifierait 
brutal,  grossier.  Si  la  foi  en  la  perpétuelle  im- 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  //-S 

minence  de  la  catastrophe  révolutionnaire  fai- 
sait le  socialiste  prolétarien  et  révolutionnaire, 
ce  seraient  en  tout  premier  lieu  les  révolution- 
naires 671  toc  qui  auraient  droit  à  cette  qualifi- 
cation. Mais  dans  une  doctrine  scientifique  il 
faudrait  pour  le  moins  une  ligne  de  démarca- 
tion rationnelle  quelconque  qui  séparât  les  fan- 
taisistes d'une  part  et  les  petits-bourgeois  de 
l'autre.  Mais  il  n'a  jamais  été  question  de  cela 
et  l'appréciation  est  restée  purement  arbitraire. 
Et  comme  les  proportions  apparaissent  tou- 
jours plus  petites  à  mesure  qu'on  voit  les 
choses  de  plus  loin,  l'expérience  fait  habituel- 
lement ressortir  ce  fait  remarquable  que  l'on 
rencontre  la  conception  petite-bourgeoise  — 
dans  le  sens  indiqué  ci-dessus  —  chez  des  per- 
sonnes qui,  appartenant  elles-mêmes  à  la  classe 
ouvrière,  vivent  en  contact  intime  avec  le  vé- 
ritable mouvement  prolétarien,  tandis  que  les 
individus  appartenant  à  la  classe  bourgeoise  ou 
jouissant  d'une  aisance  bourgeoise,  et  qui  n'ont 
jamais  fréquenté  le  monde  ouvrier  —  qu'ils 
connaissent  tout  au  plus  par  des  réunions  pu- 
bliques où  règne  un  ton  mis  d'avance  au  dia- 
pason voulu  —  débordent  de  sentiments  prolé- 
tariens et  révolutionnaires. 

Engels,  à  la  fin  de  sa  vie,  —  dans  l'avant- 
propos  de  «  Les  luttes  de  classe  »  —  a  reconnu 
sans  détours  l'erreur  que  Marx  et  lui  avaient 
commise  dans  leur  évaluation  de  la  durée  de 
l'évolution  politique  et  sociale.  Le  mérite  qu'il 
s'est  acquis  par  la  publication  de  cet  écrit  —  que 
l'on  pourrait  appeler  son  testament  politique  — 
ne  peut  pas  être  exagéré.   La    portée  de    cet 


46  SOCIALISME   THÉORIQUE 

écrit  est  considérable.  Mais  cette  préface  n'était 
pas  l'endroit  propice  pour  tirer  toutes  les  consé- 
quences qui  découlent  de  ce  si  spontané  aveu.  Et 
on  ne  pouvait  pas  non  plus  attendre  d'Engels 
qu'il  entreprît  lui-même  les  rectifications  théo- 
riques que  cet  aveu  comportait.  S'il  l'avait  fait, 
il  aurait  été  obligé,  sinon  formellementdu  moins 
dans  le  fond,  à  rompre  définitivement  avec  la 
dialectique  hégélienne.  Elle  constitue  l'élément 
perfide  dans  la  doctrine  marxienne,  le  piège, 
l'obstacle  qui  barre  le  chemin  à  toute  apprécia- 
tion logique  des  choses.  Engels  ne  pouvait  ou 
ne  voulait  pas  aller  au  delà.  Il  ne  tirait  les  con- 
séquences des  constatations  faites  que  par  rap- 
port à  certaines  méthodes  et  formes  de  la  lutte 
politique.  Si  importantes  que  soient  les  choses 
qu'il  dit  à  cet  égard,  elles  ne  couvrent  qu'une 
partie  du  domaine  des  questions  désormais, 
posées. 

Il  est  incontestable  qu'aujourd'hui  nous  avons 
à  considérer  les  luttes  politiques  sur  lesquelles 
Marx  et  Engels  nous  ont  laissé  des  monogra- 
phies, sous  un  autre  jour  qu'eux  ne  le  faisaient. 
Leur  jugement  sur  les  partis  et  les  hommes, 
étant  donné  leur  appréciation  erronée  des  évé- 
nements, ne  pouvait  pas  être,  malgré  leur  fa- 
çon très  réaliste  d'envisager  les  choses,  un 
jugement  irrécusable,  ni  leur  politique  toujours 
bonne.  La  rectification  ultérieure  serait  sans 
importance  pratique  si  dans  l'historiographie 
socialiste,  en  ce  qui  concerne  l'époque  mo- 
derne, la  tradition  ne  jouait  pas  un  si  grand 
rôle  et  si  d'autre  part  on  ne  citait  pas  toujours 
en  exemple  les  luttes  passées. 


ET    SOCIALDÉMOCnATIE   TRÂTIQUE  M 

Plus  importante  que  la  rectification  que 
comporte, d'après  l'avant-propos  d'Engels,  l'iiis- 
toriographie  socialiste  des  temps  modernes,,  est 
celle  qui  en  découle  pour  l'interprétation  inté- 
grale de  la  lutte  et  des  devoirs  de  la  socialdémo- 
cratie.  Et  cette  constatation  nous  mène  tout 
d'abord  à  un  point  encore  peu  élucidé,  à  savoir 
la  connexité  originaire  intime  entre  le  mar- 
xisme et  le  blanquisme  et  la  cessation  de  cet 
accord. 


b)  Marxisme  et  blanquisme. 


«.  Quand  la  nation  aura  dévoré  son 
avance. 

Quand  le  pays  sera  sans  produc- 
tion et  sans  commerce. 

Quand  les  ouvi-iers,  démoralisés 
par  la  politique  des  clubs  et 
par  le  chômage  des  ateUers  na- 
tionaux, se  feront  soldats  pour 
vivre... 

Oh  !  alors  vous  saurez  ce  que 
c'est  qu'une  révolution  provo- 
quée par  des  avocats,  accomplie 
par  des  artistes,  conduite  par 
des  romanciers  et   des  poètes  ! 

Réveillez-Aous  de  votre  sommeil, 
montagnards,  girondins,  feuil- 
lants, cordeliers,  jansénistes  et 
habouvistes  !  Vous  n'êtes  pas 
à  six  semaines  des  événements 
que  je  vous  annonce,  b 

Proddhon  :  «  Le  Représen- 
tant du  Peuple  ». 
(29  avril  1848.)' 

La  philosophie  hégélienne  a  été  définie  par 
plusieurs  auteurs  comme  une  réflexion  de  la 
grande  Révolution  française.    Et  de  fait   elle 


48  SOCIALISME    THÉORIQUE 

peut  être  qualifiée,  avec  ses  évolutions  contra- 
dictoires de  la  raison,  comme  la  contre-partie 
idéologique  de  ces  grandes  luttes  où,  comme  le 
disait  Hegel,  «  l'homme  se  tenait  sur  la  tête, 
c'est-à-dire  sur  la  pensée.  »  11  est  vrai  que  dans 
le  système  d'Hegel  culmine  l'évolution  de  la 
raison  politique  du  «  Polizeistaat  »  prussien 
éclairé,  contemporain  de  la  Restauration.  Mais 
un  an  avant  la  mort  d'Hegel  la  Restauration 
en  France  fit  place  au  gouvernement  du  roi- 
citoyen.  L'Europe  fut  de  nouveau  ébranlée  par 
une  impulsion  radicale  qui  finalement  aboutit 
à  des  attaques  toujours  plus  violentes  contre  ce 
régime  et  contre  la  classe  dont  il  était  le  porte- 
drapeau  :  la  bourgeoisie.  L'Empire  et  la  Restau- 
ration étaient  considérés  par  les  représentants 
radicaux  des  aspirations  modernes,  comme  de 
simples  arrêts  momentanés  dans  la  marche 
ascendante  des  idées  de  la  grande  Révolution. 
Avec  la  «  royauté  bourgeoise  »  avait  repris  le 
cours  normal  de  l'évolution,  qui  désormais,  en 
face  des  conditions  sociales  modifiées,  ne  ren- 
contrerait plus  sur  son  chemin  les  obstacles 
qui  interrompirent  la  marche  de  la  Révolution. 
Le  produit  le  plus  radical  de  la  grande  Révo- 
lution avait  été  le  mouvement  de  Babœuf  et 
des  Egaux.  Ses  traditions  furent  reprises,  en 
France,  par  les  sociétés  révolutionnaires  se- 
crètes, qui  surgirent  sous  le  règne  de  Louis- 
Philippe  et  dont  plus  tard  sortit  le  parti  blan- 
quiste.  Leur  programme  était:  renversement  de 
la  bourgeoisie  au  moyen  de  l'expropriation  par 
la  force.' Dans  la  révolution  de  février  1848  les 
révolutionnaires   des  clubs  étaient  aussi   sou- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  -49 

vent  appelés  «  babouvistes  »  et  «  parti  Barbes  » 
que,  d'après  l'homme  qui  était  devenu  leur  chef 
spirituel,  «  blanquistes  ». 

En  Allemagne,  Marx  et  Engels^  avec  les  don- 
nées de  la  radicale  dialectique  hégélienne, 
étaient  arrivés  à  une  doctrine  fort  semblable 
au  blanquisme.  L'héritier  naturel  des  bour- 
geois ne  pouvait  être  que  son  antagoniste  le 
plus  déterminé  :  le  prolétariat,  ce  produit  so- 
cial essentiel  de  l'économie  bourgeoise.  En 
continuation  de  l'œuvre  de  critique  sociale  des 
socialistes  de  l'école  d'Owen,  de  Fourier  et  de 
Saint-Simon  —  œuvre  traitée  aujourd'hui,  à 
tort,  avec  dédain —  ils  élaborèrent  leur  doctrine 
économico-matérialiste.  Mais  dans  la  partie 
matérialiste  ils  argumentaient  toujours  en  hé- 
géliens. Le  prolétariat  moderne  qui  chez  les 
saint-simoniens  avait  déjà  joué  le  même  rôle 
qu'au  siècle  dernier  le  paysan  dans  l'école  de 
Rousseau,  était  absolument  idéalisé  ])ar  eux 
dans  leur  théorie,  surtout  sous  le  rapport  des 
possibilités  historiques  et,  en  même  temps,  re- 
lativement à  ses  facultés  et  à  ses  penchants.  Ils 
arrivaient  ainsi,  malgré  leur  savoir  philoso- 
phique plus  sérieux,  aux  mêmes  conclusions 
politiques  que  les  conspirateurs  babouvistes.  La 
révolution  partielle  est  une  utopie  et  seule  la 
révolution  prolétarienne  est  encore  possible  — 
enseigne  Marx  dans  les  «  Deutsch-franzoesischen 
Jahrbüchern  ».  Cette  conception  menait  directe- 
ment au  blanquisme. 

En  Allemagne  on  considère  le  blanquisme 
comme  n'étant  que  la  théorie  des  sociétés  se- 
crètes et  des  échauffourées  politiques,  la  doc- 


50  SOCIALISME   THÉORIQUE 

trine  de  l'ouverture  de  la  révolution  par  Taction 
d'un  petit  parti  révolutionnaire,  conscient  de 
son  but  fixé  d'avance.  Mais  ceci  est  une  appré- 
ciation qui  s'arrête  aux  simples  apparences  ex- 
térieures et  qui  touche  tout  au  plus  certains 
chefs  de  file  du  blanquisme.  Le  blanquisme  est 
plus  que  la  théorie  d'une  méthode;  sa  méthode 
est  plutôt  la  simple  conséquence,  le  produit  de 
sa  théorie  politique  plus  profonde.  Celle-ci  n'est 
autre  chose  que  la  théorie  de  la  force  créatrice 
illimitée  de  l'action  révolutionnaire  politique,  et 
de  sa  forme  concrète  :  l'expropriation  révolu- 
tionnaire. La  méthode  dépend  en  partie  des 
circonstances.  Là  où  la  discussion  et  la  presse  ne 
sont  pas  libres  la  société  secrète  s'impose  tout 
naturellement,  et  où  un  centre  politique  réel 
domine  dans  les  soulèvements  révolution- 
naires comme,  jusqu'en  d848,  en  France, 
l'échaufîourée  —  à  condition  de  tenir  compte 
de  certaines  expériences  du  passé  —  n'est  pas 
si  irrationnelle  que  le  croient  les  Allemands. 
Ecarter  l'échauffourée  de  ses  moyens  d'action 
ne  signifie  donc  pas  encore  s'émanciper  du 
blanquisme.  Rien  ne  démontre  aussi  claire- 
ment cette  vérité  que  la  lecture  des  écrits  de 
Marx  et  d'Engels  de  l'époque  de  la  Fédération 
communiste.  A  part  la  question  des  échauf- 
fourées,  ces  écrits  exhalent  toujours  un  parfum 
blanquiste,  c'est-à-dire  babouviste.  Constata- 
tion significative  :  dans  le  manifeste  commu- 
niste, seuls  dans  toute  la  littérature  socialiste, 
les  écrits  de  Babœuf  ne  sont  pas  critiqués.  De  ces 
écrits  il  est  dit  simplement  que  dans  la  grande 
Révolution  ils  formulaient  lés   revendications 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    rüATlOLE  51 

du  prolétariat.  Le  programme  d'action  révo- 
lutionnaire du  manifeste  est  tout  ce  qu'il  y  a 
de  plus  blanquiste.  Dans  «  Les  liâtes  de  classe  », 
dans  «  Le  M  Brumaire  »  et  plus  spécialement 
dans  la  circulaire  delà  Fédération  communiste, 
les  blanquistes  sont  présentés  comme  le  parti 
prolétarien  —  «  le  vrai  parti  prolétarien  »  dit 
la  circulaire  de  juin  1850  —  qualification  qui 
était  basée  uniquement  surle  révolutionnarisme, 
et  nullement  sur  la  composition  sociale  de  ce 
parti.  Le  parti  prolétarien  français  c'était,  en 
1848,  les  ouvriers  groupés  autour  du  Luxem- 
bourg. Une  considération  analogue  décide  des 
préférences  pour  une  des  fractions  ennemies 
dans  le  camp  des  chartistes.  Dans  l'exposé  de 
la  marche  des  événements  en  France,  dans 
«  T^es  liâtes  de  classe  »  et  «  Brumaire  »,  dans  la 
magistrale  analyse  des  forces  réelles,  se  faufile 
la  légende  déjà  très  amplifiée  des  blanquistes. 
Mais  nulle  part  l'esprit  blanquiste  ne  se  ma- 
nifeste avec  autant  de  netteté  que  dans  la 
circulaire  de  la  Fédération  communiste  de 
mars  1850,  où  l'on  trouve  des  indications  minu- 
tieuses sur  la  façon  dont  auront  à  se  com- 
porter, lors  de  la  révolution  prochaine,  les 
communistes,  afin  de  rendre  «  permanente  » 
cette  révolution.  Toute  notion  théorique  de  la 
nature  de  l'économie  moderne,  toute  connais- 
sance du  degré  de  développement  économique 
de  TAllemagne  —  pourtant  bien  inférieur  encore 
à  celui  delaFrancecontemporaine  —  toutecom- 
préhension  économique  s'évaporent  en  présence 
d'un  programme  que  le  premier  venu  des  ré- 
volutionnaires de  club  n'aurait  pas  pu  rédiger 


52  SOCIALISME    THÉORIQUE 

en  des  termes  plus  illusoires.  Ce  que  Marx  de- 
vait reprocher  six  mois  plus  tard  à  Willich- 
Schapper,  lui  et  Engels  le  proclament  eux- 
mêmes  ici  ;  au  lieu  des  circonstances  réelles  ils 
font  de  «  la  seule  volonté  »  la  force  motrice  de 
la  révolution.  Les  nécessités  de  la  vie  sociale 
moderne  sont  totalement  ignorées,  et  la  propor- 
tion numérique  et  l'état  de  développement  des 
classes  entièrement  perdus  de  vue.  Mais  le  ter- 
rorisme prolétarien,  qui,  étant  donné  l'état  des 
choses  en  Allemagne,  ne  pouvait  être  qu'une 
force  destructive  et  devait,  par  conséquent  — à 
partir  du  jour  où  il  fut  mis  en  mouvement  contre 
la  démocratie  bourgeoise  —  procéder  politi- 
quement et  économiquement  d'une  façon  réac- 
tionnaire, était  présenté  comme  une  force  pro- 
digieuse, qui  précipiterait  l'évolution  écono- 
mique et,  avec  elle,  l'échéance  de  la  transfor- 
mation sociale. 

Il  serait  injuste  de  ne  pas  tenir  compte,  en 
critiquant  la  circulaire,  du  fait  qu'elle  était  ré- 
digée en  exil  ;  à  un  moment  où  les  passions, 
excitées  par  la  victoire  de  la  réaction,  ne  con- 
naissaient plus  de  bornes.  Mais  si  cette  très 
naturelle  irritation  explique  certaines  exa- 
gérations par  rapport  à  la  proximité  du 
contre-coup  révolutionnaire  —  illusions  dont, 
d'ailleurs,  Marx  et  Engels  sont  vite  revenus  — 
ainsi  que  certaines  inexactitudes  dans  l'exposé 
des  faits,  elle  n'explique  pas  cette  contradiction 
flagrante  entre  la  réalité  et  le  programme.  Ce 
programme  n'était  pas  le  produit  d'une  impres- 
sion momentanée  mais  d'une  erreur  intellec- 
tuelle, du  dualisme  dans  leur  théorie. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATigUE  .JÖ 

Dans  le  mouvement  socialiste  moderne  on 
peut  distinguer  deux  courants  principaux  qui^ 
à  des  époques  diverses  et  sous  des  formes 
dillerentes,  s'opposent  l'un  à  l'autre.  L'un,  co?is- 
tructif,  continue  les  idées  de  réforme  exposées 
par  des  penseurs  socialistes  ;  l'autre  emprunte 
ses  inspirations  aux  mouvements  populaires 
révolutionnaires  et  ne  vise,  de  fait,  qu'à  dé- 
truire. Suivant  les  possibilités  du  moment,  l'un 
apparaît  comme  uiopique,  sectaire,  pacifique- 
ment évolutio?iniste,  l'autre  comme  conspira- 
teur, démagogique,  terroriste.  Plus  nous  appro- 
chons des  temps  présents,  plus  catégorique  est, 
ici,  le  mot  d'ordre  :  émancipation  par  Vorgani- 
sation  économique ,  et  là  :  émancipation  par  l'ex- 
propriation politic/ue.  Dans  les  siècles  passés  la 
première  de  ces  deux  tendances  était  repré- 
sentée habituellement  par  quelques  penseurs 
isolés,  l'autre  par  des  mouvements  populaires, 
irréguliers.  Dans  la  première  moitié  du  siècle 
présent  il  y  eut  déjà,  des  deux  côtés,  des  groupes 
actifs  permanents  :  ici,  les  sectes  sociales  ainsi 
que  toutes  sortes  d'associations  ouvrières,  là,  des 
sociétés  révolutionnaires  de  toute  espèce.  Les 
tentatives  de  conciliation  n'ont  pas  fait  défaut, 
et  les  contradictions  ne  sont  pas  non  plus  tou- 
jours absolues.  C'est  ainsi  que  ce  passage  du 
manifeste  communiste  où  il  est  dit  que  les 
fouriéristes,  en  France,  réagissent  contre  les  ré- 
formistes, et  les  owenistes,  en  Angleterre, 
contre  les  chartistes,  n'est  entièrement  appli- 
cable qu'aux  extrémistes  dans  ces  deux  pays. 
La  masse  des  ov^enistes  était  positivement  pour 
la  réforme  politique  —  qu'on  pense  aux  hommes 


54  SOCIALISME   THÉORIQUE 

comme  Lloyd  Jones  —  ;  ils  s'opposaient  au  culte 
de  la  force,  comme  le  pratiquaient  les  char- 
tistes  plus  radicaux,  les  «  physical  force  men  », 
et  se  retiraient  là  où  ceux-ci  avaient  le  dessus. 
Même  phénomène  chez  les  partisans  de  Fourier 
en  France. 

La  théorie  marxienne  chercha  à  combiner 
le  fond  essentiel  de  ces  deux  courants.  Aux  ré- 
volutionnaires elle  emprunta  l'idée  de  la  lutte 
émancipatrice  des  travailleurs  comme  étant 
une  lutte  de  classe  politique,  et  aux  socialistes  la 
nécessité  de  connaître  les  conditions  économi- 
ques et  sociales  de  l'émancipation  ouvrière.  Mais 
cette  combinaison  ne  signifiait  pasencore  la  sup- 
pression de  l'antagonisme.  Elle  était  plutôt  un 
compromis,  tel  qu'Engels  le  propose  aux  socia- 
listes anglais  dans  son  écrit  :  «  La  situation  des 
classes  ouvrières  »  :  subordination  de  l'élément 
spécifiquement  socialiste  à  l'élément  politico- 
radical  etsocialo-révolutionnaire.  Et  quelle  que 
fut  l'évolution  effectuée  au  cours  des  années 
par  la  théorie  marxiste,  elle  n'a  jamais  su  se 
défaire  du  caractère  de  ce  compromis  ni  de 
son  dualisme..  C'est  là  que  nous  avons  à  cher- 
cher l'explication  de  ce  phénomène  que  le  mar- 
xisme se  révèle,  à  des  intervalles  fort  courts, 
sous  des  aspects  très  variés.  11  n'est  pas  ques- 
tion ici  de  cette  sorte  de  variations  qui  dé- 
coulent, pour  tout  parti  d'action,  des  exigences 
changeantes  de  la  tactique,  mais  de  variations 
spontanées  et  nullement  nécessaires,  produits, 
uniquement,  de  contradictions  intimes. 

Le  marxisme  n'a  vaincu  le  blanquisme  que 
sur  un  seul  point  :  la  méthode;  Mais  en  ce  qui 


ET    SOCIALDEMOCRATIE    PUATIQUE  .K) 

concerne  l'exagération  des  facultés  créatrices 
de  l'action  révolutionnaire  au  profit  de  la  trans- 
formation socialiste  de  la  société  moderne,  le 
marxisme  n'a  jamais  su  se  débarrasser  com- 
plètement de  la  conception  blanquiste.  Et  les 
corrections  qu'il  y  a  introduites —  comme  par 
exemple  l'idée  d'une  rigoureuse  centralisation 
de  l'action'  révolutionnaire  —  touchent  plutôt 
la  forme  que  le  fond. 

Dans  Tarticle  auquel  sont  empruntés  les 
passages  figurant  en  tête  de  ce  chapitre,  et  où 
jour  pour  jour  presque,  il  prédit  la  révolution  de* 
juin,  Proudhon  explique  aux  ouvriers  pari- 
siens comment  —  la  révolution  économique  du 
xix'^siècle  étant  différente  du  tout  au  tout  decelle 
qui  l'a  précédée  au  xv!!!**  —  les  traditions  de 
1793,  qui  leur  étaient  répétées  sans  cesse  dans 
les  clubs,  n'étaient  plus  applicables  aux  cir- 
constances contemporaines.  La  terreur  de  93, 
disait-il,  ne  menaça  en  quoi  que  ce  soit  les  con- 
ditions d'existence  de  la  grande  majorité  de  la 
population,  tandis  qu'en  1848  le  régime  de  la 
Terreur  provoquerait  la  collision  de  deux 
classes  importantes  qui  toutes  deux,  pour  vivre, 
dépendaient  de  la  circulation  des  produits  et 
de  la  réciprocité  des  relations.  Une  collision 
signifierait  la  ruine  de  tous. 

Cela  était  dit  dans  la  forme  exagérée  propre  à 
Proudhon,  mais  dans  la  situation  économique 
de  la  France  d'alors,  cela  était,  quant  au  fond, 
d^'une  rigoureuse  exactitude. 

La  production  et  son  écoulement  étaient  li- 
mités —  dans  la  France  de  1789-94  —  pour  plus 
de  neuf   dixièmes  à  des   marchés  locaux.  Le 


56  SOCIALISME   THÉORIQUE 

marché  national  proprement  dit,  étant  donné 
la  peu  importante  différentiation  économique 
dans  les  campagaes,  jouait  un  rôle  très  subor- 
donné. La  Terreur, tout  en  sévissant  impitoyable- 
ment, ne  ruinait,  en  ce  qui  concerne  les  classes 
industrielles,  que  des  individus,  et,  à  l'occasion, 
certains  métiers  locaux,  mais  la  vie  économi- 
que nationale  n'en  fut  que  très  indirectement 
touchée.  Pas  une  seule  catégorie  des  classes 
occupées  dans  la  production  ou  le  commerce 
n'était,  comme  telle^  menacée  par  la  Terreur.  Ce 
fait  explique  comment  le  pays  put,  pendant  une 
assez  longue  période,  supporter  ce  régime'  et 
comment  il  se  guérit  si  rapidement  des  bles- 
sures reçues. 

En  1848,  par  contre,  l'incertitude  où  la  com- 
position du  gouvernement  provisoire  elles  faits 
et  gestes  des  clubs  quasi-omnipotents  avaient 
plongé  le  monde  des  affaires,  signifiaient  déjà  un 
chômage  toujours  s'accentuant  de  la  produc- 
tion et  la  paralysation  du  commerce  et  du  tra- 
fic. Chaque  aggravation,  chaque  jour  de  pro- 
longation de  cet  état  de  choses,  signifiaient  des 
ruines  nouvelles,  du  chômage,  et  menaçaient 
toute  la  population  ouvrière  des  villes  et  d'une 
partie  des  campagnes,  de  pertes  considérables. 
D'expropriation  socialo-politique  de  la  grande 
et  de  la  petite  production  il  ne  pouvait  pas  être 
question. 

L'industrie  n'était  pas  suffisamment  dévelop- 
pée et  les  organisations  nouvelles,  qui  auraient 
dû  remplacer  les  anciennes,  faisaient  défaut. 
On  aurait  dû  se  contenter  en  remplaçant  tel  in- 
dividu   par  tel  autre  ou  par  un   groupe  quel- 


ET    SOCIALDÉMOCIUTIE    l'RATIQUE  57 

conque  d'individus,  ce  qui  n'aurait  rien  changé 
à  l'organisation  sociale  du  pays,  ni  anaélioré  en 
rien  la  situation  écunomique.  A  la  place  des 
administrateurs  expérimentés  seraient  venus 
des  néophytes,  entachés  de  tous  les  défauts  du 
dilettantisme.  Pour  résumer  :  une  politique  sur 
le  modèle  de  la  Terreur  de  1793  était  de  toutes 
les  choses  imaginables  la  plus  insensée,  la  plus 
contraire  au  but.  Et  comme  elle  était  insensée,  le 
port  des  costumes  de  93,  la  répétition  et  l'exa- 
gération même  du  langage  de  93  étaient  pires 
que  des  sottises  :  c'étaient  des  crimes.  Crimes  que 
bien.tôt  des  milliers  de  travailleurs  payeraient 
de  leur  vie,  d'autres  milliers  de  leur  liberté.  Mal- 
gré toutes  ses  grotesques  exagérations,  l'aver- 
tissement du  «  petit-bourgeois  »  Proudhon  té- 
moigna, au  milieu  des  saturnales  de  la  phra- 
séologie révolutionnaire,  d'une  perspicacité  et 
d'un  courage  moral  qui  le  placèrent,  politi- 
quement, bien  au-dessus  des  littérateurs,  artistes 
et  autres  bohèmes  bourgeois  affublés  de  la  dé- 
froque prolétario-révolutionnaire  et  avides  de 
nouveaux  «  Prairial  ». 

Marx  et  Engels  dépeignent  presque  simultané- 
ment —  le  premier  dans  «  Les  luttes  de  classe  », 
le  second  dans  les  «  Confessions  dun  révolu- 
tionnaire »  —  la  révolution  de  février  comme 
un  événement  dont  chaque  phase  de  quelque 
importance  marquait  une  défaite  de  la  Révolu- 
tion. Mais,  différent  de  Proudhon  dans  ses  ap- 
préciations, Marx  voyait  dans  l'avènement  de 
la  contre-révolution  le  progrès  révolutionnaire. 
Ce  n'est  qu'en  combattant  la  contre-révolution 
—  écrivit-il  —  que  le  parti  du  bouleversement 


58  SOCIALISME   THÉORIQUE 

deviendra  un  parti  vraiment  révolutionnaire. 
Qu'il  s'était  trompé  dans  son  estimation  de  la 
proximité  de  l'échéance  —  car  il  s'agit  ici  de 
la  conception  «  révolutionnaire  »  dans  le  sens 
politique  —  cela,  Marx  s'en  aperçut  assez  vite, 
mais  il  ne  semble  jamais  avoir  reconnu  l'erreur 
de  principe,  base  de  ses  prédictions.  Engels  ne 
l'a  pas  davantage  révélée  dans  sa  préface  à 
<i  Les  luttes  de  classe  ». 

Engels  et  Marx  ont  toujours  conservé  l'idée 
d'une  révolution  qui,  tout  en  différent  quant  à 
sa  portée,  prendrait  les  formes  extérieures  des 
révolutions  du  xvii*  et  du  xviir  siècles.  C'est-à- 
dire  que  tout  d'abord  arriverait  au  pouvoir  un 
parti  bourgeois-radical  progressiste,  avec,  der- 
rière lui,  le  prolétariat  révolutionnaire,  le  con- 
trôlant et  le  poussant  en  avant.  A  ce  parti  succé- 
derait, éventuellement,  un  parti  plus  radical  en- 
core, petit-bourgeois  par  exemple,  jusqu'au  mo- 
ment où  la  révolution  sociale  trouverait  la  route 
complètement  déblayée  et  où  le  prolétariat  ré- 
volutionnaire saisirait  le  pouvoir.  Telle  que  cette 
idée  était  exposée  dans  la  circulaire  de  mars  1850, 
telle  nous  la  retrouvons,  en  1887,  dans  la  pré- 
face des  «  Révélations  sur  le  procès  des  commu- 
nistes »,  où  il  est  dit  qu'en  Allemagne,  à  la  pre- 
mière commotion  européenne,  «  la  démocratie 
petit-bourgeoise  arrivera  infailliblement  (et)  en 
premier  lieu  au  pouvoir.  »  Cette  expression  : 
«  infailliblement  »  n'était  pas  ici  que  le  résul- 
tat d'une  appréciation  objective,  elle  était  plus 
encore  la  caractérisation  de  l'évolution  supposée 
nécessaire  à  l'avènement  définitif  de  la  social- 
démocratie.  Des  assertions  verbales  et  épisto- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  59 

laires  d'Engels  ne  laissent  pas  le  moindre  doute 
h  cet  égard.  D'ailleurs  ce  raisonnement,  étant 
donné  les  hypothèses,  est  absolument  ration- 
nel. 

Or,  ce  sont  précisément  ces  hypothèses  qui 
semblent  douteuses.  Tous  les  indices  font  sup- 
poser qu'une  révolution  politique,  qui  aurait 
pour  premier  résultat  l'avènement  au  pouvoir 
d'un  parti  bourgeois-radical,  est  chose  passée 
de  mode  dans  les  pays  avancés  de  l'Europe.  Les 
révolutions  modernes  ont  la  tendance  à  porter 
immédiatement  au  pouvoir  les  combinaisons 
gouvernementales  les  plus  radicales  possibles. 
Il  en  fut  déjà  ainsi  en  France,  en  1848. 

Le  gouvernement  provisoire  était,  à  l'époque, 
le  plus  radical  des  gouvernements  même  pas- 
sagèrement possibles.  Blanqui  le  savait  bien  et 
c'est  pourquoi  il  s'opposa  véhémentement,  le  26 
février,  au  projet  de  ses  partisans,  qui  voulaient 
sans  retard  chasser  le  «  gouvernement  de  tra- 
hison »  et  le  remplacer  par  un  gouvernement 
purement  révolutionnaire.  De  même  le  15  mai, 
lorsque  le  peuple  révolutionnaire,  qui  avait 
envahi  la  Chambre,  proclama  un  gouverne- 
ment composé  de  révolutionnaires,  dont  Blan- 
qui. Celui-ci,  à  l'encontre  du  «  chevaleresque  » 
enthousiaste  Barbes,  ne  fit  pas  mine  de  s'instal- 
ler à  l'Hôtel-de-ville  mais  s'en  alla  tranquillement 
à  la  maison.  Sa  perspicacité  politique  l'emporta 
sur  ses  idéologies  révolutionnaires.  En  1870  il  en 
fut  comme  en  1848  :  ce  furent  les  blanquistes 
qui  imposèrent  la  proclamation  de  la  républi- 
que, mais  le  nouveau  gouvernement  se  composa 
uniquement  de  bourgeois  radicaux.  Par  contre. 


60  SOCIALISME   THÉORIQUE 

lorsqu'au  mois  de  mars  1871,  sous  l'influence  des 
socialo-révolutiontiaires  blanquistes,  Paris  se 
souleva  contre  le  gouvernement  de  l'Assemblée 
nationale  et  que  la  Commune  fut  proclamée,  on 
vit  un  autre  phénomène  :  les  radicaux  bourgeois 
et  petit-bourgeois  se  retirèrent  en  laissant  aux 
socialistes  et  aux  révolutionnaires  le  champ 
libre....  et  la  responsabilité  politique. 

Tout  fait  supposer  qu'un  soulèvement  qui 
se  produirait,  de  nos  jours,  dans  les  pays  avan- 
cés, revêtirait  cette  forme.  Les  classes  bour- 
geoises n'y  sont  plus  révolutionnaires  et  la 
classe  ouvrière  est  déjà  trop  fortement  organisée 
pour  se  contenter,,  après  un  soulèvement  vic- 
torieux, du  rôle  d'opposition  critiquante.  Notam- 
ment en  Allemagne,  étant  donné  les  progrès  con- 
tinuels du  parti,  un  gouvernement  autre  que 
social-démocrate  serait  chose  impossible  au  len- 
demain d'une  révolution.  Un  gouvernement  pu- 
rement bourgeois-radical  ne  se  maintiendrait 
pas  vingt-quatre  heures  et  un  gouvernement  de 
conciliation,  composé  de  démocrates  bourgeois 
et  de  socialistes,  signifierait,  au  point  de  vue  pra- 
tique, ou  bien  que  quelque  deux  ou  trois  repré- 
sentants des  premiers  fissent  partie  d'un  minis- 
tère socialiste  à  titre  honorifique,  ou  bien  que  la 
social  démocratie  eût  baissé  pavillon  devant  la 
démocratie  bourgeoise.  Combinaison  peu  vrai- 
semblable en  période  révolutionnaire. 

11  est  fort  probable  que  des  considérations  de 
ce  genre  ont,  entre  autres,  déterminé  Engels, 
dans  sa  préface  à  «  Les  luttes  de  classe  »^  à  louer, 
avec  plus  de  décision  que  jamais,  le  suffrage 
universel   et    faction     parlementaire    comme 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  01 

moyens  d'émancipation  ouvrière  et  à  définiti- 
vement congédier  l'idée  de  la  conquête  du  pou- 
voir politique  par  l'échauffourée  révolution- 
naire. Ce  fut  là  un  reniement  plus  accentué 
encore  des  conceptions  blanquistes,  du  moins 
des  conceptions  blanquistes  modernisées.  Ce- 
pendant;, la  question  n'est  toujours  discutée  que 
par  rapport  à  sa  portée  pour  la  social-démo- 
cratie en  tant  que  parti  politique.  Se  basant  sur 
les  conditions  changées  de  la  stratégie  militaire, 
Engels  fait  ressortir  les  minimes  chances  de 
réussite  qu'auraient  désormais  les  soulèvements 
de  minorités  conscientes^  en  même  temps  qu'il 
démontre  la  nécessité  absolue  de  la  partici- 
pation, par  la  masse  éclairée,  à  une  transfor- 
mation radicale  de  l'ordre  social,  si  toutefois 
elle  doit  aboutir.  Mais  cela  ne  concerne  toujours 
que  les  moyens  extérieurs  et  la  volonté,  Cidéolo- 
gie.  La  base  matérielle  de  la  révolution  socia- 
liste reste  indiscutée,  l'antique  formule  :  «  ap- 
propriation des  moyens  de  production  et 
d'échange  »  apparaît  invariée,  et  pas  une  syl- 
labe ne  démontre  que,  ou  si,  dans  les  prévisions 
économiques  de  la  transformation  des  moyens 
de  production  en  propriété  de  l'Etat,  la  moindre 
chose  soit,  ou  est,  changée  à  la  suite  d'une  im- 
portante action  révolutionnaire.  Seul  le  comment 
de  la  main-mise  sur  le  pouvoir  politique  est  re- 
visé ;  quant  aux  possibilités  économiques  de 
r utilisation  du  pouvoir  politique,  on  en  reste  à 
l'ancienne  doctrine,  continuation  de  1793 
et  1796. 

En  accord  encore  complet  avec  cette  façon 
de  voir,   Marx  avait  écrit  en  1850  dans  «  Les 


6:2  SOCIALISME   THÉORIQUE 

iiilles  de  classe  :  «  Le  crédit  public  et  le  cré- 
dit privé  sont  le  thermomètre  économique  in- 
diquant l'intensité  d'une  révolution.  A  mesure 
qu'ils  baissent  tardeur  et  les  facultés  genera- 
tives de  la  révolution  montent.  »  Sentence  pure- 
ment hégélienne  et  on  ne  peut  plus  évidente 
pour  les  cerveaux  habitués  à  la  nourriture 
hégélienne.  Mais  il  arrive  toujours  un  moment 
où  l'ardeur  cesse  d'engendrer  et  ne  procède  plus 
que  de  manière  destructive  et  meurtrière.  Dès 
que  la  limite  est  franchie  le  développement  en 
avant  est  arrêté  et  fait  place  au  développement 
en  arrière,  à  la  réaction,  contre  partie  du  dessein 
primitif.  C'est  sur  cet  écueil  que  la  tactique  blan- 
quiste  a  toujours  échoué  jusqu'ici,  lors  même 
qu'elle  fut  victorieuse  au  début.  Là  et  non  pas 
dans  la  théorie  de  l'échauffourée,  est  son  côté 
le  plus  vulnérable  et  c'est  de  ce  côté-là  préci- 
sément qu'elle  n'a  jamais  été  critiquée  par-  les 
marxistes. 

Et  cela  n'est  pas  un  hasard.  Car  sur  ce  point  la 
critique  du  blanquisme  serait  devenue  l'auto- 
critique du  marxisme,  auto-critique  non  de  quel- 
ques apparences  seulement,  mais  d'éléments 
essentiels  de  sa  doctrine,  en  premier  lieu  — 
nous  venons  de  le  voir  —  de  sa  dialectique. 
Chaque  fois  que  nous  voyons  capituler  la  doc- 
trine qui  a  pour  point  de  départ  l'économie 
comme  base  de  l'évolution  sociale,  devant  la 
théorie  qui  place  au  pinacle  le  culte  de  la 
violence,  nous  nous  butterons  à  une  sentence 
hégélienne.  Peut-être  en  tant  qu'analogie  seu- 
lement, et  c'est  d'autant  pis  alors.  La  grande 
tromperie  de  la   dialectique  hégélienne  con- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  63 

siste  dans  le  fait  qu'elle  n'est  pas  entièrement 
erronée.  Elle  ressemble  à  la  vérité  comme 
un  feu  follet  à  de  l'éclairage.  ¥A\e  ne  se  con- 
tredit pas,  puisque,  d'après  elle,  chaque  chose 
comporte  son  antithèse  propre.  Est-ce  une  con- 
tradiction de  placer  la  violence  là  ou  tout  à 
rheureencoreétait  placée  l'économie?  Evidem- 
ment non,  puisque  la  violence  elle-même  est 
«  un  facteur  économique.  » 

Nul  homme  intelligent  ne  niera  l'exactitude 
relative  de  cette  dernière  assertion.  Mais  si  nous 
envisageons  la  question  de  savoir  comment  et 
quand  la  violence,  en  tant  que  facteur  écono- 
mique, agit  de  façon  à  engendrer  le  résultat 
voulu,  alors  la  dialectique  hégélienne  nous 
abandonne  là  et  nous  devons  compter  avec 
des  réalités  concrètes  et  des  idées  exactement, 
«  métaphysiquement  »,  définies,  sous  peine  de 
grossièrement  nous  tromper.  Les  tours  de  force 
logiques  de  i'hégélianisme  sont  brillants,  radi- 
caux et  spirituels.  Gomme  le  feu  follet  il  nous 
fait  voir,  dans  leurs  contours  vagues,  des  pers- 
pectives d'au-delà.  Mais  si,  confiants,  nous  les 
suivons,  nous  aboutissons  infailliblement  à 
l'embourbement.  Ce  que  Marx  et  Engels  ont 
produit  de  grand,  ils  l'ont  produit  non  pas 
grâce  à  la  dialectique  hégélienne,  mais  malgré 
elle.  Et  si  d'autre  part  ils  ont  passé,  impassibles, 
à  côté  des  erreurs  les  plus  grossières  du  blan- 
quisme,  la  faute  en  incombe  en  premier  lieu  à 
la  présence  de  l'élément  hégélien  dans  leur 
théorie  personnelle. 


CHAPITRE  III 


L  EVOLUTION  ECONOMIQUE   DE  LA  SOCIETE 
MODERNE 


a)  De  la.  signification   de  la  théorie  de  la  valeur 
marxienne. 


«  D'où  résulte  en  plus  la  certi- 
tude qu'en  ce  qui  concerne  le 
droit  tant  prôné  du  travailleur 
au  «  produit  intégral  de  son 
travail  »  il  y  a  parfois  des 
anicroches.  » 

Engels  :  «  La  révolution 
de  la  science  faite  par 
M.  Eugène  Diiring.  » 

D'après  la  doctrine  de  Marx,  la  plus-value 
est  donc  la  pierre  angulaire  de  l'économie  dans 
la  société  capitaliste.  Or,  pour  comprendre  la 
plus-value  il  faut,  tout  d'abord,  savoir  ce  qu'est 
la  valeur.  Aussi  bien  l'exposé  marxien  de  la 
nature  et  du  cours  de  l'évolution  de  la  société 
capitaliste  débute-t-elle  par  l'analyse  de  la  va- 
leur. 

La  valeur  des  denrées  dans  la  société  capita- 
liste, dit  Marx,  consiste  dans  le  travail  sociale- 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  65 

ment  indispensable  qu'a  nécessité  leur  confec- 
tion, calculé  sur  le  temps  employé  à  cette 
confection.  Mais  pour  estimer  ainsi  la  valeur,  il 
faut  tenir  compte  d'une  série  d'abstractions  et  de 
réductions.  Tout  d'abord  la  valeur  d'échange 
(Gebrauchswerth)  nette  doit  être  établie,  c'est- 
à-dire  défalquée  de  la  valeur  d'utilité  (Tausch- 
werth)  des  denrées  spécifiées  ;  ensuite  il  fau- 
drait tenir  'compte  des  particularités  des  pro- 
cédés de  travail  spéciaux  (réduction  du  tra- 
vail plus  difficile  ou  plus  compliqué  en  travail 
simple  ou  abstrait)  ;  puis,  afin  de  pouvoir  éta- 
blir ce  temps  de  travail  socialement  indis- 
pensable comme  échelle  de  la  valeur  du  tra- 
vail, des  différences  de  zèle,  de  capacité  et  d'ou- 
tillage chez  les  divers  ouvriers  et,  finalement, 
dès  qu'il  s'agit  de  la  transformation  de  la  valeur 
en  valeur  marchande,  c'est-à-dire  en  prix,  du 
temps  employé,  sur  la  totalité  du  temps  de 
travail  socialement  indispensable,  à  la  con- 
fection des  objets  ou  denrées  spéciaux.  Mais 
même  la  valeur  de  travail  ainsi  établie  néces- 
site une  nouvelle  abstraction.  Dans  la  société 
capitaliste  moderne  les  denrées  ne  sont  pas 
vendues  d'après  leur  valeur  individuelle,  mais 
à  leur  prix  de  production,  c'est-à-dire  leur 
prix  de  revient  plus  une  quote-part  de  profit 
moyenne  et  proportionnelle,  dont  le  montant 
est  déterminé  par  la  valeur  d'ensemble  de  la 
production  sociale  comparée  à  l'ensemble  du 
salaire  dépensé  pour  le  travail  humain  employé 
dans  la  production,  l'échange,  etc.  Encore  faut- 
il  tenir  compte  de  la  rente  foncière,  défalquée 
de  cette  valeur  d'ensemble,  et  de  la  division  du 

4* 


66  SOCIALISME   THÉORIQUE 

capital  en  capitaux  industriels,  commerciaux 
et  de  banque. 

C'est  ainsi  que,  pour  autant  qu'une  denrée  ou 
une  catégorie  de  denrées  spéciales  entrent  en 
compte,  la  valeur  perd  toute  signification  con- 
crète et  n'est  plus  qu'une  construction  purement 
idéologique.  Mais  que  devient  dans  ces  condi- 
tions la  plus-value?  Celle-ci  consiste,  d'après 
la  doctrine  marxienne,  dans  la  différence  entre 
la  valeur-de-travail  des  produits  et  le  payement 
de  la  force  de  travail  employé  pour  leur  pro- 
duction. Il  est  donc  évident  que,  du  moment 
où  la  valeur-en-travail  n'est  plus  qu'une  for- 
mule idéologique  ou  une  hypothèse  scientifique, 
la  plus-value  devient,  à  plus  forte  raison,  une 
simple  formule,  une  formule  basée  sur  une 
hypothèse. 

On  sait  que  Engels,  dans  un  article  posthurne 
publié  par  la  «  Neue  Zeit  »  de  1805-96,  a  indi- 
qué, comme  moyen  de  solution  du  problème, 
l'examen  historique  des  événements.  Cet  exa- 
men établit  en  effet  que  la  loi  de  la  valeur  s'est 
manifestée  directement  et  qu'elle  a  dominé  di- 
rectement l'échange  des  produits  dans  la 
période  précédant  le  régime  capitaliste.  Tant 
que  les  moyens  de  production  appartiennent 
aux  producteurs  eux-mêmes,  soit  que  des  com- 
munautés encore  primitives  échangent  le  su- 
perflu de  leurs  produits,  soit  que  des  cultiva- 
teurs ou  des  ouvriers,  travaillant  pour  leur 
propre  compte,  apportent  leurs  produits  sur  le 
marché,  c'est  toujours  la  valeur-de-travail  de 
ces  produits  qui  détermine  leur  prix.  Mais  dès 
que  le  capital  s'introduit  entre  le  producteur 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  07 

authentique  et  le  consommateur  —  d'abord  sous 
forme  de  capital  commercial  intermédiaire, 
ensuite  comme  capital  de  production  et  finale- 
ment comme  capital  de  grande  industrie  —  la 
valeur-de-travail  disparaît  de  plus  en  plus  de  la 
scène  pour  faire  place  au  prix  de  production. 
Les  abstractions  sus-mentionnées  sont  des  répé- 
titions idéologiques  d'événements  historiques 
passés,  qui  aujourd'hui  encore  exercent  une  in- 
fluence posthume  et  qui,  dans  certains  cas  et 
sous  de  certaines  formes^  se  répètent.  La  valeur- 
de-travail  demeure  une  réalité,  quand  même  elle 
ne  détermine  plus  de  façon  directe  la  fluctua- 
tion des  prix. 

Engels  cherche  à  en  faire  la  démonstration 
probante  —  en  rapprochant  sa  thèse  d'un  pas- 
sage de  la  troisième  partie  du  «  Capital  »  —  l'his- 
toire de  l'économie  à  la  main.  Mais  si  brillant 
que  soit  son  exposé  de  l'origine  et  du  déve- 
loppement des  quotes-parts  de  profit  (Profit- 
rathe),  il  manque  à  son  article  l'irrécusable 
force  démonstrative  là  où  il  s'agit  de  la 
théorie  de  la  valeur.  D'après  Engels  la  loi  de  la 
valeur  marxienne  aurait  régné,  d'une  façon 
générale,  durant  cinq  à  sept  mille  ans  (en  Ba- 
bylonie,  en  Egypte,  etc.)  jusqu'à  l'avènement  de 
la  production  capitaliste.  Dans  le  même  vo- 
lume de  la  «  Neue  Zeit  »  Parvus  a  déjà  opposé 
quelques  objections  concluantes  à  cette  façon  de 
voir,  en  invoquant  une  série  de  faits  (conditions 
sociales  pendant  la  féodalité,  économie  non- 
difîérentiée  dans  les  campagnes,  monopoles 
de  corporation  etc.)  qui  empêchaient  la  cons- 
truction d'une  valeur-d'échange  (Tauschwerth) 


68  SOCIALISME   THÉORIQUE 

générale,  ayant  pour  base  le  temps  employé 
à  la  fabrication  des  produits.  11  est  de  toute 
évidence  que  l'échange,  avec,,  pour  base,  une 
valeur-de-travail,  ne  peut  pas  devenir  règle 
générale  tant  que  la  production,  par  rapport 
à  l'échange,  constitue  une  branche  secondaire 
des  unités  économiques,  une  dépense  de  sur- 
plus de  travail,  etc.,  et  qu'elle  s^effectue,  chez 
les  producteurs  échangeants,  dans  des  condi- 
tions essentiellement  différentes.  Le  problème 
du  travail  déterminant  la  valeur-d'échange 
et,  avec  elle,  la  valeur  et  la  plus-value,  n'est 
pas  plus  clair  pour  ces  époques  de  l'économie 
sociale  que  de  nos  jours. 

Mais  ce  qui,  là,  ressort  plus  lucidement  que 
de  notre  temps,  c'est  le  fait  du  travail-surplus 
(Mehrarbeit).  Là  ou  dans  l'antiquité  et  le  moyen- 
âge  le  travail-surplus  s'effectuait,  il  n'y  avait 
pas  de  tromperie  à  son  sujet. 

L'esclave,  lorsqu'il  avait  à  produire  pour 
l'échange,  était  une  simple  machine  à  tra- 
vail-surplus ;  le  serf  produisit  du  travail-sur- 
plus sous  la  forme  non  dissimulée  de  corvées, 
de  dîmes,  etc.  Le  compagnon-ouvrier,  à  l'époque 
des  jurandes  et  corporations,  pouvait  aisément 
savoir  ce  que  son  travail  coûtait  au  maître  et 
combien  celui-ci  le  comptait  aux  clients.  Cette 
facilité  d'établir  les  proportions  entre  le  salaire  et 
le  prix  des  denrées  existe  encore  au  début  de  la 
période  capitaliste.  Par  elle  s'expliquent  nombre 
de  passages  surprenants  dans  les  écrits  écono- 
mico-politiques de  l'époque,  traitant  du  travail- 
surplus  et  du  travail  comme  des  procréateurs 
uniques  delà  richesse.  Ce  qui  aujourd'hui  ap- 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  69 

paraît  comme  le  résultat  d'une  étude  appro- 
fondie des  choses  était  alors  presque  bien  com- 
mun. Les  riches  de  cette  époque  ne  songèrent 
jamais  à  représenter  leurs  richesses  comme  le 
fruit  de  leur  travail  propre.  La  doctrine  —  con- 
temporaine du  commencement  de  la  période 
manufacturière  —  du  travail,  comme  critérium 
de  la  valeur  (d'échange),  se  rattache  bien  à  la 
conception  du  travail  comme  unique  procréa- 
teur de  la  richesse  et  elle  envisage  encore  la 
valeur  comme  une  chose  tout  à  fait  concrète, 
mais  pour  le  reste  elle  aide  plutôt  à  embrouiller 
qu'à  élucider  la  question  du  travail-surplus. 
Chez  Marx  on  peut  lire  comment,  plus  tard, 
Adam  Smith  présenta  le  profit  et  la  rente  fon- 
cière comme  des  déductions  de  la  valeur-de-tra- 
vail, comment  Ricardo  élargit  davantage  cette 
conception  et  comment  les  socialistes  s'en  ser- 
virent contre  l'économie  bourgeoise. 

Mais  chez  Adam  Smith  la  valeur-de-travail 
est  déjà  présentée  comme  une  abstraction  de  la 
réalité  prédominante. 

Elle  n'a  de  réalité  absolue  que  dans  l'état  so- 
cial «  primitif  et  inculte  »  qui  précède  l'accu- 
mulation du  capital  et  l'appropriation  du  sol, 
ainsi  que  dans  des  métiers  arriérés.  Dans  la 
société  capitaliste,  par  contre,  à  côté  du  travail 
—  éventuellement  salaire  —  le  profit  et  l'intérêt 
sont,  pour  Smith,  des  éléments  constitutifs  de 
la  valeur,  et  la  valeur-de-travail  ne  lui  sert 
plus  qu'à  titre  de  «  formule  »  pour  révéler  la  di- 
vision du  produit  du  travail,  c'est-à-dire  le  fait 
du  travail-surplus. 

En  principe  il  n'en  est  pas  différemment  dans 


70  SOCIALISME   THÉORIQUE 

le  système  marxien.  Il  est  vrai  que  Marx  tient 
infiniment  plus  que  Smith  à  sa  conception,  plus 
rigoureuse  mais  aussi  plus  abstraite,  de  la  va- 
leur-de-travail.Mais  tandisque  l'école  marxienne 
(et,  dans  cette  école,  l'auteur  du  présent  travail) 
—  dans  la  question  si  passionnément  discutée  : 
si  l'attribut  «  temps-de-travaii  socialement  né- 
cessaire »  de  la  valeur-de-travail  se  rapporte 
au  seul  mode  de  fabrication  des  denrées,  ou 
bien  s'il  se  rapporte  en  même  temps  à  la  pro- 
portion de  Vensemble  de  la  production  de  ces 
denrées  avec  leur  consommation  effective  — 
croyait  encore  se  trouver  en  face  d'un  pro- 
blème d'une  importance  fondamentale,  Marx 
avait  déjà  dans  son  pupitre  une  solution  toute 
prête,  qui  donnait  à  cette  question,  comme  à 
bien  d'autres,  un  aspect  absolument  différent 
et  la  poussait  sur  un  autre  terrain  et  dans  une 
autre  direction.  La  valeur  des"  denrées  où  de 
l'espèce  de  denrées  individuelles  devient  désor- 
mais une  chose  toutà  fait  secondaire,  puisque  les 
denrées  se  vendent  à  leur  prix  de  production 
=  frais  de  confection  augmentés  d'une  quote- 
part  de  profit.  Au  premier  plan  se  placent  main- 
tenant la  valeur  de  Vensemble  de  la  production 
sociale  et  l'excédent  de  cette  valeur  sur  le  mon- 
tant total  des  salaires  de  la  classe  ouvrière, 
c'est-à-dire  la  plus-value  non  pas  individuelle, 
mais  Vensemble  de  la  plus-value  sociale.  Ce  que 
l'ensemble  des  ouvriers  produisent,  à  un  mo- 
ment donné,  en  plus  de  la  part  qui  leur  revient, 
constitue  la  plus-value  sociale,  la  plus-value  de 
la  production  sociale,  répartie  sur  les  capita- 
listes individuels  dans   une   proportion  à  peu 


ET   SOCIALDKMOCHATIE   PRATIQUE  74 

près  égale,  d'après  le  capital  qu'ils  ont  mis  dans 
leurs  entreprises.  Mais  ce  produit-surplus  n'est 
réalisé  qu'à  mesure  que  l'ensemble  de  la  produc- 
tion correspond  à  l'ensemble  de  la  consomma- 
tion, c'est-à-dire  à  la  capacité  d'absorption  du 
marché.  A  ce  point  de  vue,  c'est-à-dire  en  pre- 
nant la  production  dans  son  ensemble,  la  valeur 
de  chaque  espèce  de  denrée  particulière  est  dé- 
terminée par  le  temps  de  travail  indispensable 
à  la  confection,  dans  des  conditions  normales, 
d'une  quantité  telle  de  cettedenréequele  marché, 
c'est-à-dire  l'ensemble  des  acheteurs,  peut  de 
tout  temps  consommer.  Or,  pour  les  denrées  ici 
en  question,  il  n'existe  pas  en  réalité  de  mesure 
pour  la  consommation  moyenne  ;  et  la  valeur 
comprise  comme  ci-dessus  n'est  donc  plus  qu'un 
fait  de  nature  purement  idéologique,  construit 
sur  des  abstractions. 

Il  est  naturellement  impossible  de  ne  pas  tenir 
compte  de  ce  genre  d'abstractions  dans  l'exa- 
men de  phénomènes  compliqués.  Leur  plus  ou 
moins  grande  admissibilité  dépend  entièrement 
de  l'objet  et  du  but  de  l'examen.  Marx  a  incon- 
testablement le  droit  de  faire  abstraction  de  la 
nature  des  denrées  au  point  qu'elles  n'appa- 
raissent plus  que  comme  des  masses  de 
travail  humain  incorporées,  de  même  que 
l'école  Bühm-jevonsiste  est  libre  de  faire 
abstraction  de  toutes  les  qualités  des  denrées, 
à  l'exception  de  leur  utilité.  Mais  toutes  ces 
abstractions,  de  part  et  d'autre,  ne  sont  admis- 
sibles que  pour  certains  besoins  de  la  démons- 
tration. 
Mais  s'il  n'existe  pas  de  données   sérieuses 


72  SOCIALISME   THÉORIQUE 

pour  établir  la  consommation  totale  et  moyenne 
d'une  denrée  déterminée,  l'expérience  démon- 
tre cependant  qu'à  un  moment  donné  la  de- 
mande et  l'offre  de  toutes  les  denrées  s'équiva- 
lent à  peu  près.  L'expérience  démontre  ensuite 
qu'à  la  confection  et  la  répartition  des  denrées 
une  partie  seulement  de  l'ensemble  des  tra- 
vailleurs s'emploie,  tandis  qu'une  autre  partie 
se  compose  d'individus  qui,  ou  bien  sont  payés 
pour  des  services  sans  rapport  direct  avec 
la  production,  ou  bien  jouissent  d'un  revenu 
sans  travailler.  11  existe  donc  un  nombre  d'in- 
dividus beaucoup  plus  considérable  vivant  du 
travail,  représenté  par  l'ensemble  de  la  produc- 
tion, que  celui  des  ouvriers  qui  y  prennent  part 
effectivement.  Et  la  statistique  des  revenus  nous 
montre  que  les  couches  sociales,  qui  ne  parti- 
cipent pas  à  la  production,  s'approprient,  par 
dessus  le  marché,  une  part  beaucoup  plus  consi- 
dérable de  l'ensemble  des  produits  que  ne  leur 
reviendrait  en  proportion  de  leur  nombre,  com- 
paré à  celui  des  producteurs  réels.  Le  travail-sur- 
plus de  ceux-ci  est  une  réalité  empirique,  démon- 
trable par  C expériejice  et  qui  n'a  pas  besoin  de 
preuves  déductives.  Que  la  théorie  de  la  valeur 
marxienne  soit  exacte  ou  non,  cela  est  sans  impor' 
tance  aucune  pour  la  démonstration  du  travail- 
surplus.  Elle  n'est  pas,  sous  ce  rapport,  une  thèse 
de  démonstration  mais  un  simple  moyen  d'analyse 
et  de  mise  en  évidence. 

Donc,  lorsque  Marx,  dans  son  analyse  de  la 
production  des  denrées,  soutient  que  les  denrées 
spéciales  se  vendent  conformément  à  leur  valeur 
il  rend  visible  dans  le  cas  isolé  l'hypothétique, 


ET    SOCIALDKMOCHATIE    l'HATigLIC  lo 

comment  s'effectue  la  production  tout  entière. 
Le  temps  de  travail  employé  à  la  fabrication  de 
l'ensemble  des  denrées  constitue,  en  ce  sens, 
leur  valeur  sociale.  Et  si  toutefois  cette  valeur 
sociale  ne  se  réalise  pas  intégralement  —  la 
surproduction  partielle  des  denrées  comportant 
toujours  leur  dépréciation  —  cela  n'a  aucune 
influence  en  principe  sur  le  fait  de  la  plus-value 
sociale  ou  du  produit-surplus.  La  croissance  de 
sa  masse  varie  ou  se  ralentit  occasionnellement, 
mais  il  n'a  jamais  encore  été  question  d'un 
arrêt  et  moins  encore  d'un  recul  de  sa  masse 
dans  un  Etat  moderne  quel  qu'il  soit.  Le  pro- 
duit-surplus augmente  partout,  mais  la  propor- 
tion de  cette  augmentation,  comparée  à  l'aug- 
mentation du  capital-salaire,  est  actuellement 
en  baisse  dans  les  pays  les  plus  avancés. 

Par  le  fait  que  Marx  reporte  le  schéma,  ici 
esquissé,  de  la  valeur  de  l'ensemble  des  denrées 
sur  la  denrée  spéciale,  il  est  démontré  que  la 
création  de  la  plus-value  relève  exclusive- 
ment, pour  lui,  de  la  sphère  de  la  production, 
où  la  crée  l'ouvrier  salarié  industriel.  Tous  les 
autres  éléments  actifs  de  la  vie  économique 
moderne  sont  des  auxiliaires  de  la  production, 
qui,  selon  les  cas,  aident  indirectement  à  aug- 
menter la  plus-value  en  enlevant  à  l'entreprise 
industrielle  une  partie  des  travaux  qui  lui  in- 
comberaient sans  cela  et  en  réduisant  ainsi  ses 
faux-frais.  Les  commerçants  en  gros  et  leurs 
employés  ne  sont  plus  que  commis  métamor- 
phosés desmanufacturiers,  et  leurs  profits  que  les 
faux-frais  transformés  et  concentrés  de  ces  der- 
niers. Les  employés  à  gages  de  ces  commerçants 

5 


74  SOCIALISME   THÉORIQUE 

créent,  il  est  vrai,  de  la  plus-value  pour  c^i<.r-C2, 
mais  ils  ne  créent  pas  de  plus-value  sociale.  Car 
les  profits  de  leurs  employeurs,  avec  leur  salaire  à 
eux,  constituent  une^(ét/«/c/zo?2  (rabais)  delà  plus- 
value  crééedans  l'industrie. Il  est  vraique, propor- 
tionnellement, cette  abstraction  est  moins  con- 
sidérable qu'elle  n'était  avant  la  difîérentiation 
des  fonctions  qui  entrent  ici  en  ligne  décompte 
et  que,  relativement,  elle  serait  sans  elle.  Car 
c'est  cette  difiérentiation  qui  a  rendue  possible 
l'énorme  développement  de  la  production  et 
la  rapidité  de  la  circulation  du  capital  indus- 
triel. Comme  le  fait,  en  général,  la  division  du 
travail,  elle  augmente  la  productivité  du  capital 
industriel,  respectivement  du  travail  directe- 
ment employé  dans  l'industrie. 

Nous  nous  contentons  de  ces  brèves  récapitu- 
lations de  l'analyse,  contenue  dans  le  troisième 
volume  du  a  Capital  »,  du  capital-de-commerce 
(Waarenhandlungskapital)  —  dont,  à  son  tour, 
le  capital-de-banque  (Geldhandlungskapital) 
représente  une  différentiation  —  et  du  profit 
commercial.  Cette  analyse  fait  ressortir  combien 
est  étroitement  limité,  dans  le  système  marxien, 
le  travail  créateur  de  plus-value.  Les  fonctions 
mises  en  évidence,  ainsi  que  d'autres  que  nous 
ne  discuterons  pas  davantage  ici,  sont,  d'après 
leur  nature  même,  indispensables  àla  vie  sociale 
des  temps  modernes.  Leursformes  peuvent  être^ 
et  seront  sans  aucun  doute,  changées,  mais 
elles-mêmes  resteront  tant  que  l'humanité  ne 
se  sera  pas  dissoute  en  de  petites  unités  écono- 
miques^ au  quel  cas  elles  pourraient  être  sup- 
primées partiellement,  d'autre  part,  réduites  à 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  /O 

un  minimum.  Dans  la  théorie  de  la  valeur  qui 
doit  s'appliquer  à  la  société  actuelle,  toutes  les  dé- 
penses qu'elles  nécessitent  apparaissent  comme 
une  simple  déduction  de  la  plus-value,  par- 
tiellement sous  forme  de  «faux-frais», partielle- 
ment comme  part  intégrante  de  la  quote-part 
d'exploitation. 

11  y  a  un  certain  arbitraire  dans  cette  estima- 
tion des  fonctions  puisqu'elle  a  pour  point  de 
départ,  non  pas  la  société  existante  mais  une 
société  imaginaire  produisant  en  commun.  ^Là 
est  l'origine  de  toutes  les  obscurités  de  la  théo- 
rie de  la  valeur.  Elle  ne  peut  être  comprise  que 
ce  modèle  à  la  main.  Nous  avons  vu  que  la 
plus-value,  comme  réalité, ne  peut  être  comprise 
qu'à  condition  de  supposer  la  production  totale. 
Marx  n'a  jamais  achevé  le  chapitre  des  classes, 
qui  est  d'une  si  grande  importance  pour  sa  doc- 
trine. On  y  aurait  vu,  lucidement,  comment  la 
valeur-de-travail  n'est  autre  chose  qu'une  clé, 
une  image  idéologique,  comme  p.  c.  a  Tatome 
animé  ».  Une  clé  qui,  utilisée  par  Marx,  a 
conduit  à  la  révélation  et  la  démonstration 
du  mouvement  de  l'économie  capitaliste,  dans 
des  conditions  de  netteté,  de  logique  et  de  luci- 
ditéjamais  encore  atteintes  jusque-là. Seulement 
à  un  moment  donné  la  démonstration  faiblit^  et 
cette  défaillance  est  devenue  fatale  à  presque 
tous  les  disciples  de  Marx, 

Et  tout  d'abord  la  théorie  de  la  valeur-de- 
travail  induit  en  erreur,  par  ce  fait  qu'elle 
réapparaît  toujours  comme  la  mesure  de  l'ex- 
ploitation de  l'ouvrier  par  le  capitaliste,  conclu- 
sion où  mène,  entre  autres,  la  qualification  de  la 


76  SOCIALISME   THÉORIQUE 

quote-part  de  la  plus-value  comme  quote-part 
d'exploitation,  etc.  Que  comme  mesure  sembla- 
ble elle  serait  fausse,  quand  même  on  prendrait 
pour  point  de  départ  la  société  comme  une 
entité  et  en  opposant  la  somme  d'ensemble  du 
salaire  ouvrier  à  la  somme  d'ensemble  du  reste 
des  revenus  sociaux,  cela  ressort  déjà  de  ce  qui 
précède.  La  théorie  de  la  valeur  n'établit  pas 
plus  de  norme  pour  la  justice  ou  l'injustice  de 
la  répartition  du  produit  du  travail,  que  la 
théorie  des  atomes  n'en  établit  pour  la  beauté 
ou  la  non-valeur  d'une  œuvre  de  sculpture. 
Ne  trouvons-nous  pas,  aujourd'hui,  des  ouvriers 
les  mieux  payés,  ceux  qui  font  partie  de  l'aris- 
tocratie du  travail,  dans  les  métiers  avec  une 
quote-part  de  plus-value  très  élevée,  et,  par 
contre^  des  travailleurs  les  plus  infâmement 
écorchés  dans  ceux  où  cette  quote-part  est 
minime? 

On  ne  peut  pas  baser  la  justification  scien- 
tifique du  socialisme  et  du  communisme  sur 
le  seul  fait  que  l'ouvrier  salarié  ne  reçoit  pas  la 
valeur  intégrale  du  produit  de  son  travail.  Aussi 
bien  Marx^  dit  Engels  dans  l' avant-propos  de 
La  misère  de  la  philosophie,  n'a-til  jamais  basé 
ses  théories  communistes  là-dessus  mais  sur 
l'inéluctable  écroulement  de  la  production  capi- 
taliste à  laquelle  nous  assistons. 

Voyons  un  peu  ce  qui  en  est. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  // 


b)  Le  mouvement  des  revenus  dans  la  société  moderne. 


«  Si,  d'une  part,  l'accumulation 
se  présente  sous  la  forme  d'une 
concentration  croissante...  de 
l'autre  elle  apparaît  comme 
la  répulsion  mutuelle  de  beau- 
coup de  capitaux  individuels.  » 

Marx  «  Le  Capital  ». 


La  plus-value  constitue,  suivant  la  doctrine 
de  Mar.x,  la  fatalité  du  capitaliste.  Le  capita- 
liste doit  produire  de  la  plus-vdue  pour  réaliser 
du  profit,  mais  il  ne  peut  tirer  de  la  plus-value 
que  du  travail  vivant.  Afin  de  se  garantir,  sur 
le  marché,  contre  ses  concurrents,  il  doit  viser 
à  rendre  meilleur  marché  la  production  et  il 
n'obtient  ce  résultat  —  une  fois  la  réduction 
des  salaires  devenue  impossible  —  que  par 
l'augmentation  de  la  productivité  du  travail, 
c'est-à-dire  par  le  perfectionnement  des  ma- 
chines et  l'économie  de  travail  humain.  Or, 
avec  le  travail  humain  il  réduit  le  travail  pro- 
ducteur de  plus-value  et,  ce  faisant,  il  tue  la 
poule  aux  œufs  d'or.  Le  résultat  en  est  une 
baisse  graduelle  de  la  quote-part  de  profit, 
baisse  parfois  ralentie  par  des  influences  con- 
traires, mais  qui  toujours  se  renouvelle.  Voici 
donc  une  autre  contradiction  intime  du  mode 
de  production  capitaliste.  La  quote-part  de  pro- 
fit donne  l'impulsion  à  l'emploi  productif  de 
capitaux.  Dès  qu'elle  tombe  au-dessous  d'une 


78  SOCIALISME   THÉORIQUE 

certaine  proportion  cette  impulsion  s'affaiblit, 
surtout  lorsqu'il  s'agit  de  capitaux  nouveaux, 
qui  font  leur  apparition  sur  le  marché  comme 
des  excroissances  des  masses  de  capitaux 
entassées.  Le  capital  lui-même  devient  obsta- 
cle à  la  production  capitaliste.  Le  développe- 
ment de  la  production  est  interrompu.  Tandis 
que,  d'une  part,  tout  capital  actif  cherche 
par  de  fiévreux  efforts  de  production  à  ga- 
rantir et  à  augmenter  la  somme  de  ses  pro- 
fits, le  développement  de  la  production  tend 
déjà  à  s'arrêter  de  l'autre.  Ceci  n'est  que  la 
contre-partie  des  circonstances  conduisant  à 
la  crise,  —  causée  par  une  surproduction  rela- 
tive —  sur  le  marché  des  «  Gebrauchs- 
Averthe  ».  La  surproduction  de  denrées  se 
manifeste  en  même  temps  comme  surproduc- 
tion de  capitaux.  Ici  comme  là  les  crises  em- 
mènent une  égalisation  momentanée.  Il  se  pro- 
duit une  énorme  dépréciation  et  une  destruction 
de  capitaux  et  sous  l'influence  de  la  stagnation 
une  partie  des  travailleurs  est  obligée  de  se 
soumettre  à  une  baisse  de  salaires  jusqu'au  des- 
sous de  la  moyenne,  étant  donné  l'armée  de  ré- 
serve toujours  plus  nombreuse  des  inoccupés 
qui  sont  à  la  disposition  du  capital.  Peu  à  peu 
se  créent  ainsi  les  conditions  voulues  pour  un 
emploi  plus  profitable  de  capitaux,  et  le  petit 
jeu  peut  recommencer  bien  que  sur  une  échelle 
plus  grande,  de  la  contradiction  intime  susmen- 
tionnée. Plus  grande  est  la  concentration  de- 
capitaux,  plus  grandelaconcentration  desentres 
prises,  et  plus  élevée  la  quote-part  d'exploitation. 
Est-ce  que  tout  ceci  est  exact? 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   TRATIQUE  79 

Oui  et  non.  L'exposé  est  surtout  exact  dans 
sa  tendance.  Les  éléments  mentionnés  sont  là,  et 
ils  agissent  dans  la  direction  indiquée.  Mais  les 
divers  phénomènes  aussi  sont  empruntés  à  la 
réalité  :  la  baisse  ',des  quotes-parts  de  profit  est 
un  fait,  la  survenue  de  la  surproduction  et  des 
crises  est  un  fait,  la  destruction  périodique  de 
capitaux  est  un  fait,  la  concentration  et  la  cen- 
tralisation du  capital  industriel  sont  des  faits, 
l'élévation  de  la  quote-part  de  plus-value  est 
un  fait.  Jusque-là  il  n'y  a  rien  à  dire,  en  prin- 
cipe, contre  la  démonstration.  Si  l'image  ne 
répond  pas  à  la  réalité,  ce  n'est  pas  que  les  choses 
dites  soient  erronées,  mais  parce  que  les  choses 
dites  sontincomplètes.  Des  facteurs,  dont  l'action 
sur  les  contradictions  relevées  est  limitative, 
sont  ou  bien  complètement  négligés  par  Marx, 
ou  ne  sont  traités  qu'occasionnellement. 

En  résumant  et  en  faisant  ressortir  l'antago- 
nisme réciproque  entre  les  faits  constatés,  Marx 
ne  fait  aucune  allusion  à  ces  facteurs  limitatifs, 
de  sorte  que  l'influence  sociale  des  antagonismes 
apparaît  plus  sérieuse  et  plus  immédiate  qu'elle 
n'est  en  réalité. 

Ainsi,  dans  le  premier  volume  du  Capital 
(chap.  XXIII,  al.  2)  Marx  parle  de  la  formation 
d'excroissances  du  capital  par  des  fractionne- 
ments («répulsion  mutuelle  de  beaucoup  de 
capitaux  individuels  »)  et  il  ajoute  qu'avec  l'ac- 
cumulation du  capital  le  nombre  des  capita- 
listes «  s'accroît  plus  ou  moins  »  à  la  suite  de 
ces  fractionnements  (4°  édition,  p.  589).  Mais 
dans  l'exposé  qui  suit  il  n'est  plus  question  de 
cette  augmentation  du  nombre  des  capitalistes, 


80  SOCIALISME   THÉORIQUE 

et  la  société  anonyme  elle-même  n'y  est  traitée 
qu'au  point  de  vue  de  la  concentration  et  de  la 
centralisation  du  capital.  A  la  fin  du  premier 
volume  il  n'est  plus  question  que  du  «  nombre 
toujours  diminuant  des  magnats  du  capital  », 
et  dans  le  troisième  volume  rien  n'est  changé 
en  principe  sous  ce  rapport.  Dans  l'exposé  des 
quotes-parts  de  profit  et  du  capital  commercial, 
l'auteur  touche  bien  encore  à  certains  faits 
révélant  un  fractionnement  des  capitaux,  mais 
il  n'en  tire  aucune  conclusion  pour  le  point 
qui  nous  intéresse.  Le  lecteur  garde  l'impres- 
sion que  le  nombre  de  capitalistes  diminue 
sans  cesse,  sinon  d'une  façon  absolue,  du  moins 
en  proportion  avec  l'accroissement  de  la  classe 
ouvrière.  Dans  la  social-démocratie  l'opinion 
prédomine,  qu'une  concentration  des  fortunes 
va  de  pair  avec  la  concentration  des  entreprises 
industrielles. 

Or,  il  n'en  est  nullement  ainsi.  L'agence- 
ment de  la  société  anonyme  s'oppose  en  des 
proportions  considérables  à  cette  tendance  : 
centralisation  des  fortunes  par  la  centralisation 
des  entreprises.  Il  permet  un  fractionnement 
considérable  de  capitaux  déjà  concentrés  et 
rend  superflue  l'appropriation  de  capitaux,  par 
quelques  magnats  isolés,  en  vue  de  la  concen- 
tration d'entreprises  industrielles.  Que  des  éco- 
nomistes non-socialistes  aient  utilisé  ce  fait 
dans  le  but  d'excuser  l'état  social  actuel,  cela 
n'est  pas  une  raison,  pour  des  socialistes,  de 
le  cacher  ou  n'en  pas  parler.  11  s'agit  bien 
plutôt  d'en  reconnaître  l'extension  réelle  et  la 
portée. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  81 

Malheureusement  les  données  statistiques 
manquent  sur  la  répartition  exacte  des  actions, 
des  obligations  et  des  autres  titres  des  sociétés 
par  actions,  étant  donné  que  dans  la  plupart 
des  pays  ces  actions  sont  anonymes  (c'est- 
à-dire  transmissibles  de  la  main  à  la  main 
comme  des  billets  de  banque  ordinaires)  tandis 
qu'en  Angleterre,  où  les  actions  nominatives 
prédominent  et  où  les  listes  des  actionnaires 
peuvent  être  consultées  par  qui  veut  dans  les 
bureaux  de  l'enregistrement  de  l'Etat,  l'élabo- 
ration d'une  statistique  plus  détaillée  des  dé- 
tenteurs d'actions  est  une  œuvre  géante  que 
personne  encore  n'a  osé  entreprendre.  On  ne 
peut  évaluer  leur  nombre  qu'approximative- 
ment  et  sur  des  données  concernant  quelques 
entreprises  isolées.  Nous  voulons  donner  ici^  afin 
d'établir  combien  erronées  sont  les  idées  qu'on 
se  fait  à  cet  égard  et  que  la  forme  la  plus  mo- 
derne et  la  plus  concrète  de  la  centralisation 
capitaliste,  le  «  trust  »,  influe  sur  la  répartition 
des  richesses  d'une  façon  tout  autre  qu'il 
ne  semble,  quelques  chiffres  faciles  à  véri- 
fier. 

Le  trust  de  fil  à  coudre  anglais,  fondé  il  y  a 
un  an,  ne  compte  pas  moins  de  12.300  action- 
naires. 


6000  détent"  d'actions  de  fondateurs  avec  1440  fr.de  capital  moyen. 
4500      »  »  privilégiées    «     3600  »  » 

1800      »      d'obUgations  "îôôÛ  *  » 


Le  trust  des  filateurs  de  fil  fin  aussi  a   un 


82  SOCIALISME    THÉORIQUE 

nombre  respectable  d'actionnaires.  Ce  nombre 
est  de  5454. 

2904  détentes  d'actions  de  fondateurs  avec  7200  fr.  de  capital  moyen. 
1870  »  »  privilégiées  «   12.000  »  » 

680  »      d'obligations  31.200  »  » 

Pareillement  le  trust  de  coton  T  et'  .P.  Coats  (1). 
Le  nombre  des  actionnaires  da  grand  canal  de 
navigation  de  Manchester  est  de  40.000,  ceux 
de  la  société  de  comestibles  T.  Lipton  sont 
74.262.  L'entreprise  Spiers  et  Pond  à  Londres 
—  citée  récemment  comme  exemple  de  la  con- 
centration du  capital  —  compte,  avec  un  capi- 
tal total  de  31.200.000  francs,  4.650  action- 
naires, dont  550  seulement  de  qui  le  montant  des 
actions  dépasse  12.000  francs.  Voilà  quelques 
exemples  du  fractionnement  des  fortunes  dans 
les  entreprises  centralisées.  Evidemment,  tous 
les  actionnaires  ne  sont  ])as,  proprement  dit, 
des  capitalistes,  et  souvent  le  même  grand  ca- 
pitaliste apparaît,  dans  toutes  les  sociétés  ima- 
ginables, comme  petit  actionnaire.  Néanmoins 
le  nombre  des  actionnaires  et  le  montant 
moyen  des  actions  qu'ils  détiennent  vont  en  aug- 
mentant. Le  nombre  total  des  détenteurs  d'ac- 
tions est  évalué  en  Angleterre  à  beaucoup  plus 
d'un  million,  et  ce  nombre  ne  semble  pas  exa- 
géré si  l'on  sait  que  dans  la  seule  année  1896  le 
nombre  des  sociétés  par  actions  du  Royaume 


(i)  Lors  de  la  formation  de  tous  ces  trusts,  les  propriétaires 
jusqu'alors  des  fabriques  ont  dû  prendre  eux-mêmes  une  partie 
des  actions.  CeUes-là  ne  sont  pas  comprises  dans  le  tableau  ci- 
dessus. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  83 

Uni  était  de  21.223  avec  un  capital  total  de 
26.748  millions  de  francs.  Ne  sont  pas  compris 
là-dedans  les  entreprises  étrangères, négociées  en 
Angleterre^  les  titres  de  rente  sur  l'Etat,  etc.  (1) 

Cette  répartition  de  la  fortune  nationale,  pour 
l'expression  de  laquelle  on  pourrait,  en  beaucoup 
de  cas,  prendre  ceWe  de pfvchnt-sw'plus  nsiüonsil , 
se  reflète  dans  les  chiffres  de  la  statistique  des 
revenus. 

Dans  l'année  financière  1893-94  (je  n'ai  pas 
à  ma  disposition  de  données  plus  récentes)  le 
nombre  des  personnes  jouissant  d'un  revenu  de 
3600  francs  et  plus  (revenus  provenant  de 
profits  commerciaux,  de  fonctions  supérieures, 
etc.)  était  dans  le  Royaume  Uni  de  727,270. 

Il  faut  y  ajouter  les  personnes  qui  tirent  leurs 
revenus  de  la  terre  (rentes,  fermages),  de  mai- 
sons de  rapport  et  d'emplois  imposables  de  ca- 
pitaux. Ces  groupes-là,  ensemble,  payent  pres- 
qu'autant  d'impôt  que  les  gr'oupes  sus-men- 
tionnés.  Respectivement  ils  sont  évalués  à  7200 
et  8400  millions  de  francs  de  revenu.  De  sorte 
que  le  nombre  de  personnes  jouissant  d'un  re- 
venu de  plus  de  3600  fr.  se  trouve  probable- 
ment doublé. 

Dans  la  British  Review  du  22  mai  1897  nous 
trouvons  quelques  chiffres  sur  l'augmenta- 
tion des  revenus  en  Angleterre,  de  1851  à 
1881.  D'après  ces  chiffres,  le  nombre  des  fa- 
milles jouissant  d'un  revenu  de  150  à  1000  livres 


(1)  On  évalue  le  capital  anglais  actuellement  engagé  hors 
d'Angleterre  à  51.6  milliards  de  francs  et  son  accroissement 
annuel  moyen  à  136.8  millions. 


84-  SOCIALISME   THÉORIQUE 

sterling  (la  moyenne  et  petite  bourgeoisie  et 
la  plus  haute  aristocratie  ouvrière)  était  en  An- 
gleterre, en  1851  et  1881,  de  300.000  et  de  990.000 
respectivement.  Tandis  que  la  population 
pendant  ces  trente  ans  augmenta  dans  la  pro- 
portion de  27  à  35,  c'est-à-dire  d'à  peu  près 
30  0/0,  le  chiffre  des  contribuables  de  cette 
catégorie  augmenta  dans  la  proportion  de  27 
à  90,  c'est-à-dire  de  233  1/3  0/0.  Actuellement 
Gitîen  évalue  leur  nombre  à  unmillion  et  demi. 

D'autres  pays  ne  présentent  pas  une  image 
en  principe  différente.  La  France  compte, 
d'après  Mulhall,  sur  un  total  de  8.000.000  de 
familles,  1.700.000  familles  vivant  dans  des 
conditions  matérielles  de  grande  et  de  petite 
bourgeoisie  (^revenu  moyen  6240  fr.)  contre 
6.000.000  d'ouvriers  et  160.000  individus  très 
riches.  En  Prusse  il  y  avait  en  1854,  comme  le 
savent  les  lecteurs  de  Lassalle,  sur  une  popula- 
tion de  16.3  millions  44.407  individus  seulement 
avec  un  revenu  de  plus  de  1000  thalers  (3600  fr.) 
Dans  l'année  1894-95  sur  une  population  totalede 
33  millions  d'individus  on  en  comptait,  321.296 
jouissant  d'un  revenu  au-dessus  de  3600  fr. 

En  1897-98  leur  nombre  était  de  347.328. 
Tandis  que  la  population  doublait,  le  nombre 
des  individus  jouissant  d'une  certaine  aisance 
septuplait.  Même  en  tenant  compte  du  fait  queles 
provinces  annexées  en  186Ü  donnent  des 
chiffres  d'aisance  généralement  plus  élevés  que 
l'ancienne  Prusse  proprement  dite  et  que  le 
prix  de  beaucoup  de  vivres  a  été  considérable- 
ment augmenté  dans  l'intervalle,  la  proportion 
des  plus  aisés,  comparée  à  celle  de  la  popula- 


ET   SOr.IALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  85 

tion  totale,  indique  néanmoins  une  augmenta- 
tion de  plus  de  2  :  1.  Et  si  nous  prenons  une 
période  ultérieure  nous  trouvons  que  dans  les 
quatorze  années  entre  1876  et  1890,  à  côté  d'une 
augmentation  totale  de  20  56  0/0  de  contri- 
buables, les  revenus  entre  2.400  et  24.000  fr. 
(bourgeoisie  aisée  et  petite  bourgeoisie)  ont  aug- 
menté de  31.52  0/0  (582.024  contre  442.534). 
La  classe  des  possédants  proprement  dits 
(7.200  fr.  de  revenu  et  au-dessus)  a  augmenté, 
durant  la  même  période,  de  58.47  0/0  (109.095 
contre  66.319).  Cinq  sixièmes  de  cette  aug- 
mentation, —  à  savoir  33.226  sur  38.776  —  in- 
combent à  la  partie  moyenne  des  revenus 
entre  7200  et  24.000  fr.  Les  proportions  ne  sont 
pas  différentes  dans  l'Etat  le  plus  industriel  de 
l'Allemagne,  la  Saxe.  Dans  ce  pays  le  nombre 
des  revenus  entre  1920  et  3960  fr.  s'éleva  de 
62.140  en  1879  à  91.124  en  1890  et  celui  des 
revenus  entre  .3960  fr.  et  11.520  fr.  de  24.414 
à  38.841  (1). 


(1)  Cette  dernière  classe  augmente  de  1890  à  1892  de  2.400  unités 
encore.  Quant  à  la  première  classe  je  ne  dispose  pas  des  chiffres 
exacts  pour  1892.  .le  me  contenterai  donc  de  constater  qu'entre 
1879  et  1892  le  nombre  des  revenus  entre  960  francs  et 
3.900  francs  a  augmenté,  en  Saxe,  de  227.839  à  439.948  c'est-à-dire, 
de  20.94  »/o  à  30.48  »/o  des  contribuables. 

Les  chiffres  ci-dessous  et,  plus  encore,  les  conclusions  que 
j'en  ai  tirées,  ont  été  contestés  par  K.  Kautsky  dans  son  récent 
volume  :  Bernstein  und  das  sozialdemok)-atische  Progrmnm 
(Bernstein  et  le  programme  socialdémocrate) .  Mais  les  chiffres 
que  m'oppose  Kautsky  viennent  encore  plus  à  l'appui  de  ma 
thèse. 

Voici  les  chiffres  donnés  par  Kautsky  concernant  la  statistique 
des  revenus  en  Saxe. 


80  SOCIALISME   THEORIQUE 

De  même  dans  d'autres  Etats  autonomes  alle- 
mands. Bien  entendu  tous  les  bénéficiaires  de 
revenus  élevés  ne  sont  point  des«  possédants  » 
mais  l'importance  de  leur  nombre  ressort  de  ce 
fait  que  dans  l'année  1895-96,  en  Prusse,! -152.332 
contribuables  ont  été  classés  comme  apparte- 
nant au  groupe  jouissant  d'un  revenu  de  pos- 
sessio7i  net  de  plus  de  7.200  fr.  Plus  delà  moitié 
de  ces  personnes  :  598.063,  étaient  imposées  à 
raison  d'une  fortune  nette  de  plus  de  24.000  fr. 
et  385.000  à  raison  d'une  fortune  de  plus  de 
38.400  fr.. 

L'affirmation  est  donc  absolument  erronée, 
que  l'évolution  économique  actuelle  tende  à  une 


Augraftntation 

Revenus 

1879 

1S94 

absolue 

en  pour  cent 

jusqu'à  1 000  fr    .     .     .     . 

828.686 

972.257 

143.571 

17.3 

de    1  000  à    2  000  fr.     .     . 

165.362 

357.974 

192.612 

116.4 

>.     2  000  à    4  125  » .     .     . 

61.810 

106.136 

44.326 

71.6 

»     4  125  à  12  000  »... 

24.072 

41.890 

17.818 

74.0 

»  12  000  à  67  500  ».     .     . 

4.683 

10.518 

5.835 

154.0 

au-dessus  de  67  500  fr  .     . 

238 

886 

648 

272.0 

Kautsky  en  conclut  que  les  classes  dont  raccroissement  est  le 
plus  accentué  sont  les  millionnaires  et  les  prolétaires  un  peu 
mieux  rétribués  que  la  masse.  C'est  évident.  Mais  je  ne  l'avais 
pas  nié.  Que  Ton  prenne  ces  deux  classes  du  prolétariat  et  on 
rouvera  qu'elles  se  sont  accrues  de  33.8  ''/q  (994.048  contre 
1.330  231),  pendant  que  la  petite  bourgeoisie  a  augmenté  de 
71.6 ''/o  et  la  bourgeoisie  moyenne  de  74  oy^.  Elles  n'ont  donc 
pas  l'air  de  vouloir  disparaître. 

La  Saxe  est  l'état  le  plus  industriel  de  l'Allemagne.  La  social- 
démocratie  y  fait  des  progrès  énormes. 

Ed.  Bernsteih. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  87 

diminution  relative,  voire  même  absolue,  du 
nombre  des  possédants.  Non  point  «  plus  ou 
moins  »  mais  simplement  plus,  c'est-à-dire  ab- 
solument cl  relativement,  le  nombre  des  pos- 
sédants augmente.  Si  l'action  et  les  perspec- 
tives de  la  socialdémocratie  dépendaient  du  fait 
de  la  diminution  du  nombre  des  possédants, 
alors  celle-ci  pourrait  en  effet  «  aller  se  cou- 
cher. »  Mais  le  contraire  est  vrai.  Les  perspectives 
de  la  socialdémocratie  ne  dépendent  pas  de  la  ré- 
trogradation, mais  de  l accroissement  des  richesses 
sociales.  Le  socialisme  et  le  mouvement  socia- 
liste des  temps  modernes  ont  survécu  à  plusieurs 
superstitions  déjà.  Ils  survivront  bien  encore  à 
celle  qui  subordonne  leur  avenir  à  la  concentra- 
tion des  richesses  ou^  si  l'on  veut,  à  l'absorption 
de  la  plus-value  par  un  groupe  toujours  se  rétrécis- 
sant de  mammouths  capitalistes  (1).  Que  le  pro- 
duit-surplus social  soit  accaparé  par  10.000  per- 
sonnes, ou  bien  réparti  sur  un  demi-million 
d'individus,  cela  est,  au  point  de  vue  essentiel, 
absolument  indifîérent  au  neuf  ou  dix  millions 
de  pères  de  famille  que  ce  partage  lèse.  Leurs 
efforts  pour  obtenir  une  plus  équitable  réparti- 
tion, ou  bien  une  organisation  comportant  une 
répartition  plus  juste,  n'en  sont  pas  nécessaire- 
ment moins  justifiés.  Au  contraire.  Maintenir 

(1)  Dans  la  littérature  socialiste  on  oublie  généralement  qu'un 
contingent  très  important  des  contribuables  est  représenté  par 
des  personnalités  civiles,  telles  qu'associations,  sociétés  ano- 
nymes etc.  Il  y  eut  ainsi  en  Saxe,  en  1892,  sur  11.138  contri- 
buables avec  des  revenus  d'au-dessus  de  11.520  francs, 
5.594  personnalités  civiles.  Parmi  les  revenus  d'au-dessus  de 
360.000  francs,  il  y  eut  23  personnalités  physiques  et  33  per- 
sonnalités civiles. 


88  SOCIALISME    THEORIQUE 

quelques  milliers  de  privilégiés  dans  l'abon- 
dance, occasionne  peut-être  moins  de  travail- 
surplus  que  d'en  conserver  un  demi-million  et 
plus  dans  un  bien-être  inique. 

Si  la  société  était  constituée  ou  si  elle  s'était 
développée  telle  que  la  doctrine  socialiste  l'a 
jusqu'ici  supposé,  alors  la  catastrophe  écono- 
mique ne  saurait  être,  en  efîet  qu'une  question 
d'un  petit  espace  de  temps.  Mais,  nous  l'avons 
vu,  cela  n'est  précisément  pas  le  cas.  Bien  loin 
de  s'être  simplifié,  l'agencement  de  la  société, 
aussi  bien  en  ce  qui  concerne  les  revenus  que 
pour  ce  qui  est  des  différents  métiers,  s'est  au 
plus  haut  degré  nuancé  et  différencié.  Et  si 
même  nous  ne  l'avions  pas  devant  les  yeux,  em- 
piriquement établi  par  la  statistique  des  revenus 
et  des  métiers,  ce  fait  pourrait  être  prouvé,  de 
manière  purement  déductive,  comme  étant  la 
conséquence  fatale  de  l'économie  moderne. 

Ce  qui  tout  d'abord  caractérise  le  mode  de 
production  moderne  c'est  l'augmentation  consi- 
dérable de  la  force  productive  du  travail.  La 
conséquence  en  est  une  non  moins  considérable 
augmentation  de  la  production,  production  en 
masse  à' objets  et  de  denrées  de  consommation. 
Où  vont  ces  richesses  ?  Ou,  pour  mieux  préciser 
la  question  :  où  donc  va  le  produit-surplus  que 
les  ouvriers  industriels  produisent  en  dessus 
de  leur  propre  consommation,  limitée  par  leur 
salaire  ?  Les  «  magnats  du  capital  »  auraient 
beau  avoir  des  ventres  dix  fois  plus  replets  que 
ceux  que  leur  attribue  l'esprit  populaire,  et  une 
domesticité  dix  fois  plus  considérable  que  celle 
qu'ils  ont  en  réalité,  en  présence  de  l'ensemble 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  80 

de  la  production  nationale  annuelle  —  il  ne  faut 
pas  oublier  que  la  grande  production  capita- 
fiste  est  avant  tout  une  production  fnassalc  — 
leur  consommation  ne  pèserait  guère  lourd  dans 
la  balance. 

Ils  exportent  le  surplus,  dira-t-on. 

Parfait,  mais  le  consommateur  exotique  ne 
paye^  finalement,  qu'en  denrées.  Dans  le  com- 
merce universel  l'argent- métal  joue  un  rôle 
subordonné.  Plus  riche  en  capital  un  pays  est, 
plus  considérable  estson  importation  de  denrées, 
car  les  pays  auxquels  il  prête  de  l'argent  ne 
peuvent  généralement  payer  les  intérêts  dûs, 
que  sous  forme  de  denrées.  Où  donc  reste  la 
masse  de  denrées  que  les  magnats  et  leur  do- 
mesticité ne  consomment  pas  ?  Si  elle  ne  par- 
vient pas  d'une  manière  quelconque  aux  pro- 
létaires, il  faut  bien  qu'elle  soit  accaparée  par 
d'autres  classes.  Ou  bien  une  diminution  rela- 
tive et  toujours  s'accentuant  du  nombre  des  ca- 
pitalistes allant  de  pair  avec  le  bien-être  gran- 
dissant du  prolétariat,  ou  bien  une  nombreuse 
classe  moyenne  :  voilà  l'unique  alternative  que 
nous  laisse  l'accroissement  interrompu  de  la 
production.  Les  crises  et  les  dépenses  impro- 
ductives pour  les  armées,  etc.,  coûtent  beau- 
coup, mais  elles  n'ont  cependant  absorbé,  dans 
les  temps  modernes,  que  quelques  parcelles  de 
l'ensemble  du  produit-surplus.  Si  la  classe  ou- 
vrière se  proposait  d'attendre  jusqu'à  ce  que  le 
«  capital  »  ait  fait  disparaître  les  classes 
moyennes,  elle  pourrait  faire  un  long  sommeil 
encore.  Le  capital  exproprierait  ces  classes  sous 
une  forme,  pour  incessamment   leur  insuffler 


90  SOCIALISME   THÉORIQUE 

une  nouvelle  vie  sous  telle  autre.  Ce  n'est  pas 
le  «  capital  »,  mais  la  classe  ouvrière  elle-même 
qui  a  pour  mission  d'absorber  les  éléments 
parasitaires  de  la  société. 

Sur  ce  fait,  que  la  richesse  des  nations  mo- 
dernes signifie  :  augmentation  de  la  quantité 
des  objets  et  denrées  de  consommation,  des  au- 
teurs manchestériens  ont  basé  toutes  sortes  de 
justifications  de  l'état  de  choses  actuel.  Et  cela 
a  incité  presque  tous  les  socialistes,  à  un  mo- 
ment donné,  à  tomber  dans  l'extrémité  opposée 
et  à  ne  plus  considérer  la  richesse  sociale  que 
comme  une  richesse  immuable,  «  sub  specie  » 
de  ce  c(  capital  »  qui  insensiblement  devenait 
uneindividualité  mystique.  Les  cerveauxles  plus 
lucides  même  perdent  leur  bon  sens  dès  qu'ils 
rencontrent  sur  leur  chemin  cette  représenta- 
tion du  «  capital  ».  Marx  a. dit,  en  parlant  de 
l'économiste  libéral  J.  B.  Say,  que  celui-ci  s'ai*- 
rogeait  le  droit  de  juger  les  crises  parce  qu'il 
savait  que  la  denrée  est  un  produit.  De  nos  jours 
beaucoup  de  personnes  croient  avoir  dit  le  der- 
nier mot  sur  la  richesse  sociale,  en  nous  parlant 
de  la  forme  spécifique  du  capital  d'entre 
prise. 

En  réponse  a  ma  thèse  —  contenue  dans  ma 
lettre  au  congrès  de  Stuttgart  —  que  l'accrois- 
sement de  la  richesse  sociale  ne  comportait  pas 
une  diminution  du  nombre  des  magnats  du  ca- 
pital, mais  une  augmentation  du  nombre  de 
capitalistes  de  tout  grade,  la  New-Yorker 
Volkszeitung ,  affirme,  dans  un  leader,  que,  du 
moins  en  ce  qui  concerne  l'Amérique,  il  n'en 
est  pas  ainsi.  La  statistique  établit  que,  dans 


ET   SOCIALDËMOCRATIE   PRATKJUE  91 

les  Etats-Unis  la  production  est  régie  par  un 
nombre  de  syndicats  («  concerns  »),  nombre 
qui,  en  proportion  de  leur  ensemble,  diminue 
de  plus  en  plus.  En  voilà  une  réfutation  !  Ce 
que  je  dis  de  V articulation  générale  des  classes, 
le  critique  croit  pouvoir  le  réfuter  par  un  renvoi 
à  l'articulation  des  entreprises  industrielles. 
C'est  comme  si  quelqu'un  prétendait  que  le 
nombre  des  prolétaires  va  en  diminuant  de 
plus  en  plus,  puisqu'à  la  place  de  l'ouvrier  in- 
dividuel des  temps  passés  il  y  a  maintenant  le 
syndicat  ouvrier. 

11  est  vrai  que  l'auteur  fait  suivre  ses  ré- 
flexions par  la  remarque  que  cette  concentra- 
tion des  entreprises  es^a  chose  principale.  Peu 
importe  que  les  actionnaires  constituent  une 
nouvelle  classe  de  fainéants. 

Mais  cela  constitue  tout  au  plus  une  façon  de 
voiretnullement  une  preuve  àl'encontre des  faits 
établis.  Pour  l'analyse  de  la  société,  un  fait  vaut 
l'autre.  D'un  point  de  vue  donné  tel  fait  peut 
être  moins  important,  mais  là  n'est  pas  la  ques- 
tion. Il  s'agit  de  savoir  si  le  fait  allégué  est  exact 
ou  non.  De  cette  concentration  des  entreprises, 
qui,  je  l'affirme,  ne  m'était  pas  entièrement  in- 
connue, j'ai  parlé  moi-même  dans  un  passage 
ultérieur.  J'avais  cité  deux  faits  et  le  critique 
croit  démontrer  la  fausseté  de  l'un  en  n'admet- 
tant que  l'exactitude  de  l'autre.  J'espère  par- 
venir à  détruire  le  fantôme  qui  trouble  son 
regard  et  celui  des  autres. 

Karl  Kautsky  aussi,  à  Stuttgart  même^  a 
fait  allusion  à  l'assertion  incriminée  et  il  m'a 
objecté  que^  s'il  était  exact  que  le  nombre  des 


92  SOCIALISME   THÉORIQUE 

capitalistes  augmente,  tandis  que  celui  des  dé- 
possédés diminue,  qu'alors  le  capitalisme  se 
consolidait  et  nous  autres,  socialistes,  ne  par- 
viendrions jamais  à  notre  but.  Néanmoins, 
disait  Kautsky,  l'affirmation  de  Marx  n'avait 
rien  percju  de  sa  valeur  encore,  qu'accroisse- 
ment du  capital  signifiait  en  même  temps  ac- 
croissement du  prolétariat. 

C'est,  dans  une  autre  direction  et  sous  une 
autre  forme  moins  véhémente,  le  même  qui- 
proquo. Je  n'avais  dit  nulle  part  que  le  nombre 
des  prolétaires  n'augmentait  pas.  Je  parlais,  en 
constatant  l'augmentation  du  nombre  des  ca- 
pitalistes de  tout  degré,  d'individus  et  non  pas 
d'entrepreneurs.  Mais  Kautsky  était  manifeste- 
ment resté  accroché  à  l'idée  «  capital  »,  et  la 
conclusion  qu'une  augmentation  relative  des 
capitalistes  signifiait  une  diminution  relative  et 
simultanée  du  nombre  des  prolétaires,  était 
pour  lui  une  hérésie  contraire  à  notre  doc- 
trine. Et  il  m'oppose  l'assertion  précitée  de 
Marx. 

Or,  plus  haut,  j'ai  déjà  fait  allusion  à  une 
sentence  de  Marx,  qui  diffère  quelque  peu  de 
celle  que  cite  Kautsky.  L'erreur  de  Kautsky 
réside  en  l'identification  du  capital  avec  les 
capitalistes  ou  les  possédants.  Mais  j'aimerais 
à  attirer  l'attention  de  Kautsky  sur  autre  chose 
encore,  qui  détruit  son  objection.  Je  veux  parler 
de  l'évolution  du  capital  industriel,  que  Marx 
qualifie  à^organique.  Si  la  composition  du  ca- 
pital change  de  façon  à  ce  que  le  capital 
constant  augmente  et  que  le  variable  diminue, 
alors  une  augmentation  absolue  du  capital,  dans 


ET    SOCIALDIÎMOCRATIK    PRATIQUE  Oo 

les  entreprises  respectives,  comportera  une 
diminution  relative  du  nombre  des  prolétaires. 
D'après  Marx  c'est  là  précisément  la  forme 
caractéristique  de  l'évolution  moderne.  Ap- 
pliqué à  la  société  économique  capitaliste 
dans  son  ensemble,  cela  signifie  :  augmenta- 
tion absolue  du  capital  =  diminution  relative  du 
prolétariat.  Les  ouvriers,  devenus  superflus  par 
la  composition  organique  changée  du  capital, 
ne  retrouvent  chaque  fois  du  travail  qu'à  me- 
sure que  du  capital  noiweau  se  présente  sur  le 
marché  pour  les  employer.  Sur  le  point,  préci- 
sément, où  Kautsky  formule  la  question  de 
façon  si  tranchante,  mon  affirmation  concorde 
avec  la  théorie  marxienne.  La  conclusion 
de  la  déduction  marxienne  est  celle-ci  :  pour 
que  le  nombre  des  ouvriers  augmente,  il  faut 
que,  proportionnellement,  le  capital  augmente 
plus  vite  encore.  Kautsky,  j'imagine,  recon- 
naîtra cela  sans  difficulté. 

Après  tout,  il  ne  s'agit  que  de  savoir  si  le  ca- 
pital accru  constitue  une  possession  de  capital 
seulement  en  tant  que  /b;2âf  d'entreprise  ou  bien 
aussi  en  tant  que  quote-part  d'entreprise. 

Sinon  le  premier  serrurier  venu,  qui  travaille 
avec  six  ouvriers  et  quelques  apprentis,  est  un 
capitaliste,  tandis  que  le  rentier  X.,  qui  a  dans 
ses  coffres-forts  quelques  centaines  de  mille 
francs,  ou  son  gendre,  l'ingénieur  Y.,  qui  pos- 
sède une  quantité  respectable  d'actions  (tous 
les  actionnaires  ne  sont  pas  des  fainéants)  sont 
des  dépossédés.  Le  contre-sens  des  classifica- 
tions de  ce  genre  est  évident.  La  propriété 
est  la  propriété,  qu'elle  soit  immuable  ou  mo- 


94  SOCIALISME   THÉORIQUE 

bile.  L'action  n'est  pas  seulement  du  capital, 
elle  est  encore  du  capital  dans  sa  forme  la  plus 
accomplie,  on  pourrait  dire  sublimée.  Elle  est 
la  traite  sur  une  partie  du  travail-surplus  de 
l'économie  nationale  ou  universelle,  délivrée 
de  tout  contact  grossier  avec  les  trivialités  de 
l'activité  professionnelle  Elle  est  pour  ainsi  dire 
du  capital  dynamique.  Et  si,  pour  tout  le  reste, 
ils  ne  vivent  que  comme  des  rentiers  fainéants, 
les  foules  grossissantes  des  actionnaires  —  on 
peut  déjà  parler  de  bataillons  d'actionnaires  — 
constituent  par  leur  seule  existence,  par  le  genre 
de  leur  consommation  et  l'importance  de  leur 
entourage  social,  un  facteur  très  puissant  dans 
la  vie  économique  de  la  société.  L'action  ré- 
tablit dans  l'échelle  sociale  les  échelons  inter- 
médiaires que  la  concentration  des  entre- 
prises avait  supprimés  de  l'industrie. 

Quant  à  cette  concentration  elle-même,  nous 
allons  la  regarder  aussi  d'un  peu  plus  près. 


c)  Les  différentes   classes  d'entreprises  dans  la  pro- 
duction et  la  distribution  de  la  richesse  sociale. 


Pour  le  pays  de  l'Europe  le  plus  avancé  sous 
le  rapport  de  l'évolution  capitaliste,  c'est-à-dire 
l'Angleterre,,  une  statistique  générale  de  l'indus- 
trie fait  défaut.  Cette  statistique  n'existe  que 
pour  certaines  brandies  de  production  sou- 
mises aux  lois  sur  les  fabriques,  ainsi  que  pour 
quelques  localités. 

En  ce  qui  concerne  les  fabriques  et  usines 
soumises  aux  lois  en  question,  elles  occupaient 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  95 

en  1896,  suivant  le  rapport  des  inspecteurs  des 
fabriques,  4.398.983  personnes,  ce  qui  ne  fait 
pas  encore  la  moitié  des  individus  employés 
dans  l'industrie  d'après  le  recensement  de  1891. 
Ce  recensement  donne  9.025.902  individus, 
sans  compter  ceux  occupés  dans  les  diverses 
branches  de  transport.  Sur  l'excédent  de 
4.626.919  personnes  on  peut  compter  un  quart 
ou  un  tiers  comme  employées  dans  le  commerce 
des  productions  respectives,  et  dans  quelques 
industries  moyennes  et  grandes  non  soumises 
aux  lois  sur  les  fabriques.  Restent,  en  chiffres 
ronds,  trois  millions  d'employés  et  de  petits  pa- 
trons dans  les  induslries  minuscules.  Les  quatre 
millions  d'ouvriers  soumis  aux  lois  sur  les 
fabriques  se  répartissent  sur  un  ensemble  de 
160.948  fabriques  et  ateliers,  ce  qui  donne  une 
moyenne  de  27  à  28  ouvriers  par  entreprise  fl). 
En  séparant  fabriques  et  ateliers  nous  comptons 
76.279  fabriques  avec  3.743.418  et  81.669  ate- 
liers avec  655.565  ouvriers,  soit  une  moyenne  de 
49  ouvriers  par  fabrique  et  8  par  atelier  enre- 
gistré. Ce  chiffre  moyen  de  49  ouvriers  par  fa- 
brique indique  déjà  ce  qu'une  vérification  plus 
minutieuse  du  rapport  confirme  :  que  deux  tiers 
pour  le  moins  des  entreprises  qualifiées  «  fa- 
briques »  tombent  sous  la  rubrique  des  entre- 
prises moyennes  avec  6  à  50  ouvriers,  de  sorte 
qu'il  reste  tout  au  plus  20.000  à  25.000  entre- 


(1)  Pour  1.931  fabriques  comme  pour  5.624  ateliers  enregistrés 
les  chiffres  n'étaient  pas  connus  encore  au  moment  de  la  pubK- 
cation  de  la  statistique.  Ces  chiffres  auraient  diminué  encore  le 
nombre  des  ouvriers  par  entreprise 


90 


SOCIALISME   THEORIQUE 


prises  avec  50  ouvriers  et  plus,  représentant 
ensemble  environ  trois  millions  d'ouvriers.  Des 
1.171.990  personnes  employées  dans  les  diverses 
branches  de  transport,  trois  quarts  tout  au  plus 
peuvent  être  considérés  comme  appartenant 
aux  grandes  entreprises.  En  joignant  ceux-ci 
aux  catégories  précédentes,  nous  arrivons,  quant 
au  personnel  ouvrier  et  auxiliaire  des  grandes 
entreprises,  à  un  total  variant  entre  3  1/2  et  4 
millions  d'individus,  contre  5  1/2  millions 
occupés  dans  les  entreprises  moyennes  et  pe- 
tites. «  L'atelier  universel  »,  on  le  voit,  est  loin 
encore  d'être  tombé  entièrement  entre  les  mains 
de  la  grande  industrie.  Les  entreprises  indus- 
trielles au  contraire  font  montre,  en  Angle- 
terre comme  ailleurs,  de  la  plus  grande  variété 
et  aucune  classe  n'en  a  encore  disparu  (1). 

(1)  Des  ouvriers  allemands  émigrés  en  Angleterre  m'ont  plus 
d'une  fois  manifesté  leur  étonnement  quant  à  l'émiettement  des 
entreprises  constaté  par  eux  dans  l'industrie  du  bois,  du  mé- 
tal etc.,  dans  ce  pays.  Les  chiffres  actuels  de  l'industrie  coton- 
nière  n'accusent  qu'une  accentuation  légère  de  la  concentration 
depuis  l'époque  de  Karl  Marx.  Ci-dessous  un  tableau  comparatif 
de  ces  chiffres  : 


Fabriques 

Métiers 

Broches      

Ouvriers 

Ouvriers  par  fabriques 


2  549 

379  329 

32  000  014 

401  064 

15Ö 


Statistique 
lie 
1899 


2  538 

615  714 

44  504  819 

528  795 

208 


Augmentation 

ou 

diminution 


—  0,43  0/0 

+  0,62  o/o 

+  0,39  o/„ 

+  0,32  o/„ 

+  0,33  o/o 


Concentration  en  somme  peu  considérable  dans  une  période 
de  22  ans  d'une  industrie  aussi    sujette  à   des   modifications 


ET    SOCIALDKMOCRATIE    PRATIOUE  97 

Si  nous  comparons  avec  ces  chiffres  ceux  de  la 
statistique  industrielle  de  l Allemagne  pour  1895, 
nous  voyons  que  celle-ci,  dans  les  grandes 
lignes,  offre  la  même  image  que  la  statistique 
anglaise. 

En  Allemagne,  en  1895,  la  grande  industrie 
occupait  dans  la  production  une  place  pro- 
portionnellement identique  à  celle  de  l'Angle- 
terre en  1891.  En  Prusse,  en  1895,  38  0/0  des 
ouvriers  industriels  appartenaient  à  la  grande 
industrie.  Le  développement  grand-industriel 
s'est  effectué,  là  comme  dans  tout  le  reste  de 
l'Allemagne,  avec  une  rapidité  inouïe.  Si  telles 
branches  de  l'industrie  (et,  parmi  celles-ci,  l'in- 
dustrie textile)  sont  encore,  sous  ce  rapport,  en 
arrière  de  l'Angleterre,  telles  autres  (l'industrie 
des    machines   et    des  engins)   ont  atteint   la 

techniques.  Il  est  vrai  que  le  nombre  des  métiers  mécaniques 
a  augmenté  de  62  "/o  mais  le  nombre  des  broches  ne  s'est  pas 
beaucoup  plus  accru  que  celui  des  ouvriers.  De  ceux-là  les 
hommes  adultes  accusent,  depuis  1870,  un  accroissement  plus 
considérable  que  les  femmes  et  les  enfants.  Dans  les  autres 
branches  de  l'industrie  textUe  la  concentration  a  été  moins  con- 
sidérable encore.  C'est  ainsi  que  de  1870  à  1890  les  fabriques  de 
laine  et  d'estame  ont  augmenté  de  2.459  à  2.546,  et  les  ouvriers 
occupés  dans  cette  branche  d'industrie  de  234.687  à  297.053, 
c'est-à-dire  de  95  à  117  ouvriers  par  fabrique.  A  rencontre  de 
l'industrie  cotonnière  le  nombi-e  des  broches  a  augmenté  ici 
beaucoup  plus  rapidement  que  celui  des  métiers,  qui,  avec  leur 
accroissement  de  112.794  à  129.222  restent  en  arrière  sur  celui 
du  nombre  des  ouvriers. 

Le  compte  rendu  des  inspecteurs  de  fabriques  pour  1896  a 
relevé  pour  la  Grande-Bretagne  tout  entière,  9.891  fabriques 
dans  l'industrie  textUe,  appartenant  à  7.900  entreprises  et  occu- 
pant 1.077.637  ouvriers,  contre  5.968  fabriques  avec  718.051  ou- 
vriers en  1870,  ce  qui  représente,  pour  ces  deux  années,  les 
chiffi'es  respectifs  et  moyens  de  120.3  et  136.4  ou^Tiers  par  entre- 
prise. 


98  SOCIALISME   THÉORIQUE 

moyenne  anglaise,  et  quelques-unes  (l'indus- 
trie chimique,  l'industrie  verrière,  certaines 
branches  des  professions  graphiques  et^  pro- 
bablement, l'électrotechnique)  l'ont  dépassée. 
La  grande  masse  cependant  des  personnes 
occupées  dans  l'industrie  appartiennent  encore, 
en  Allemagne,  aux  moyennes  et  petites  entre 
prises.  De  10  1/4  millions  d'ouvriers  industriels 
occupés  en  1895,  un  peu  plus  de  3  millions 
appartenaientàlagrandeindustrie, 2 1/2  millions 
à  la  moyenne  (de  (3  à  50  ouvriers)  et  4  3/4  millions 
à  la  petite  industrie.  Il  n'y  avait  que  1  1/4 
million  de  petits  patrons  manuels.  Dans  cinq 
industries  leur  nombre  avait  augmenté  d'une 
façon  absolue  et  relative  (en  proportion  de  l'ac- 
croissement total  de  la  population),  dans  neuf 
d'une  façon  absolue  seulement,  et  dans  onze  il 
avait  diminué  absolument  et  relativement. 

En  France  l'industrie  est  encore  inférieure, 
quantitativement,  à  l'agriculture.  Elle  ne  repré- 
sentait, d'après  le  recensement  du  17  avril  1894, 
que  25  9  0/0  de  la  population,  contre  le  double 
presque,  47  3  0/0,  que  l'agriculture  occupe.  Des 
proportions  semblables  sont  présentées  par 
l'Autriche,  où  Tagriculture  occupe  55  9  0/0,  et 
l'industrie  25  8  0/0  de  la  population.  En  France 
il  y  a  dans  l'industrie  1  million  de  patrons  des 
divers  degrés  —  contre  3,3  millions  de  salariés. 
En  Autriche  il  y  a  600  000  d'indépendants  con- 
tre 2  1/4  millions  de  salariés  et  d'hommes  de 
peine.  Ici  aussi,  les  proportions  sont  à  peu  près 
égales.  Les  deux  pays  comptent  une  série  d'in- 
dustries extrêmement  développées  (industries 
textile  etminière,  fonderies  etc.)  qui,  par  rapport 


ET   S0Cl\LDÉ.\10CnATlE    PRATIQUE  99 

à  la  dimension  des  entreprises,  vont  de  pair  avec 
celles  des  pays  les  plus  avancés,  mais  qui  dans 
l'économie  nationale  ne  sont  encore  que  des 
phénomènes  partiels, 

La  Suisse  compte,  dans  l'industrie,  127  000  pa- 
trons et  ouvriers  isolés  contre  '100  000  salariés. 
Les  Etats-Unis  d'Amérique,  dont  le  sus-men- 
tionné  collaborateur  à  la  ISew-Yorker  Volksei- 
tiing  dit  qu'ils  sont  le  pays  capitalistement 
le  plus  avancé  du  monde,  avaient  aussi,  il  est 
vrai  —  d'après  le  recensement  de  1890  —  une 
moyenne  relativement  élevée  d'ouvriers  par 
entreprise,  à  savoir  3  1/2  millions  d'ouvriers 
répartis  sur  355415  entreprises  industrielles, 
c'est-à-dire  10  :  1.  Mais  ici,  comme  en  Angle- 
terre, les  industries  domestiques  et  minuscules 
n'entrent  pas  en  ligne  de  compte.  En  prenant 
les  chiffres  de  la  statistique  industrielle  de  la 
Prusse,  de  haut  en  bas,  on  arrive  à  une  moyenne 
presqu'exactement  égale  à  celle  que  produit  le 
recensement  américain.  Et  lorsqu'on  regarde 
de  plus  près,  dans  le  Statistical  Abs  tract  le 
tableau  des  industries  comprises  dans  le  recen- 
sement, on  y  rencontre  une  quantité  énorme 
d'industries  avec,  par  entreprise,  une  moyenne 
de  cinq  ouvriers  et  moins.  Ainsi,  à  la  toute 
première  page  déjà,  après  910  fabriques  de 
machines  agricoles  avec  30.723,  35  fabriques  de 
munitions  avec  1993,  et  251  fabriques  de  fleurs 
et  plumes  artificielles  avec  3.628  ouvriers  nous 
voyons  59  fabriques  de  membres  artificiels 
(bras,  jambes,  etc.)  avec  154,  et  581  fabriques  de 
voiles  et  de  tentes  avec  2873  ouvriers. 

Si  l'incessant  progrès  de  la  technique  et  de 


100  SOCIALISME   THÉORIQUE 

]a  centralisation  industrielle  dans  un  nombre 
toujours  grandissant  d'industries,  est  un  fait 
dont,  de  nos  jours,  la  signification  n'est  plus 
passée  sous  silence  que  par  d'impénitents  réac- 
tionnaires, il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  dans 
toute  une  série  d'industries,  à  côté  des  grandes 
entreprises,  d'autres,  moyennes  et  petites, 
font  preuve  d'une  incontestable  vitalité.  Dans 
l'industrie,  pas  plus  qu'ailleurs,  l'évolution  ne 
s'efTectue  de  façon  identique  pour  toutes  les 
entreprises.  Des  entreprises  conduites  de  façon 
routinière  continuent  à  être  l'apanage  de  la 
petite  et  de  la  moyenne  industrie  tandis  que 
certaines  branches  des  métiers  d'art,  que  l'on 
croyait  définitivement  appartenir  à  la  petite 
industrie,  finissent  par  échoir  à  la  grande. 
Pendant  une  assez  longue  période  la  «  Haus- 
weberei  »  (industrie  du  tissage  exercée  à  domi- 
cile), dans  l'industrie  de  la  soie,  périclitait  dans 
le  canton  de  Zurich.  Mais  de  1891  à  1897  le 
nombre  des  tisserands  à  domicile  a  augmenté 
de  24  708  à  27  800,  tandis  que  le  nombre  des 
ouvriers  et  employés  aux  métiers  mécaniques 
ne  s'est  accru  que  de  11  840  à  14  550.  Reste  à 
savoir  si  cette  augmentation  du  nombre  des 
tisserands  à  domicile  est  un  symptôme  éco- 
nomique réjouissant.  Pour  l'instant  il  ne  s'agit 
que  de  la  constatation  d'un  fait. 

La  perpétuation  et  le  renouvellement  de  la 
petite  et  de  la  moyenne  industrie  sont  détermi- 
nés par  une  série  de  circonstances,  divisibles 
en  trois  groupements. 

Disons  tout  d'abord  qu'une  quantité  de  métiers 
et  de  branches  de  métier  se  prêtent  presqu'aussi 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  101 

bien  à  la  petite  et  à  la  moyenne  industrie  qu'à  la 
grande,  et  l'avantage  qu'a  cette  dernière  sur  les 
deux  autres  n'est  pas  assez  important  pour  con- 
trebalancer certains  avantages  essentiellement 
propres  à  la  petite  industrie.  La  remarque  en  a 
été  faite  surtout  dans  diverses  branches  de  l'in- 
dustrie du  bois,  du  cuir  et  de  la  métallurgie. 
Parfois  aussi  la  division  du  travail  est  pratiquée 
de  façon  à  ce  que  la  grande  industrie  fournisse, 
à  moitié  ou  aux  trois  quarts  achevés,  des  pro- 
duits manufacturés  que  la  petite  industrie  livre 
tout  prêts. 

Deuxièmement  et  en  beaucoup  de  cas,  la 
façon  dont  tel  ou  tel  produit  est  rendu  acces- 
sible aux  consommateurs  plaide  en  faveur  delà 
production  en  petit,  comme  par  exemple  dans 
la  boulangerie.  S'il  ne  s'agissait  que  de  la 
technique,  il  y  a  longtemps  que  la  boulangerie 
serait  monopolisée  par  la  grande  industrie. 
Nombre  de  fabriques  sont  là  qui  prouvent  que 
cette  industrie,  comme  tant  d'autres,  peut  être 
exercée  lucrativement  en  gr-and.  Néanmoins  la 
petite  et  la  moyenne  industrie  boulangère,  en 
dépit  des  fabriques  de  pain  d'épices  et  de 
gâteaux  qui  se  sont  déjà  acquis  des  marchés, 
se  maintiennent  à  côté  de  la  grande  par  les 
avantages  qu'elles  présentent  sous  le  rapport 
des  relations  directes  avec  le  consommateur. 
Tant  que  les  patrons  boulangers  n'auront  qu'à 
compter  avec  l'entreprise  capitaliste,  ils  peuvent 
être  assez  tranquilles.  Leur  nombre,  il  est  vrai, 
ne  s'est  pas  accru  depuis  188':^  dans  les  mêmes 
proportions  que  celui  de  lapopulation,  mais  il  est 
encore  très  considérable  (77  609  contre  74  283). 

6* 


iO"2  SOCIALISME   THÉORIQUE 

Or,  l'industrie  boulangère  offre  un  exemple 
frappant.  Dans  toute  une  série  de  métiers, 
notamment  dans  ceux  où  le  travail  productif 
proprement  dit  et  le  travail  de  service  direct 
se  confondent,  il  en  est  de  même.  Mentionnons 
tout  d'abord  la  maréchalerie  et  le  charronnage. 
D'après  le  recensement  américain  il  y  a  28000 
entreprises  de  maréchalerie  et  de  charronnage 
avec,  en  tout,  50  867  ouvriers,  dont  la  moitié 
exactement  travaillent  pour  leur  propre  compte. 
La  statistique  pour  l'Allemagne  donne  62  722 
patrons  forgerons  et  maréchaux-ferrants  et  il 
se  passera  évidemment  un  temps  considérable 
encore  avant  que  l'industrie  des  automobiles 
à  vapeur,  etc.,  leur  ait  rendu  l'existence 
impossible,  pour  donner  naissance  à  d'autres 
petites  industries/  comme  Ta  fait  notamment 
la  vélocipédie.  De  même  dans  le  métier  de 
tailleur,  dans  la  cordonnerie,  la  sellerie,  l'ébé- 
nisterie,  la  tapisserie,  l'horlogerie,  etc.,  où  le 
travail  pour  des  particuliers  (et  à  divers  degrés 
des  travaux  de  réparation)  et  la  vente  en  détail 
conservent  des  existences  indépendantes,  dont 
beaucoup  (mais  nullement  toutes)  ne  repré- 
sentent, en  vérité,  que  des  revenus  prolétariens. 

En  dernier  lieu,  mais  pour  une  partconsidéra- 
ble  néanmoins,  c'est  la  grande  industrie  elle- 
même  qui  donne  naissance  à  des  industries 
petites  et  moyennes,  partiellement  par  la  fabrica- 
tion en  masse  et  une  diminution  proportionnelle 
des  prix,  des  matériaux  de  travail  (matières 
auxiliaires,  fabricatious  inachevées),  partielle- 
ment par  répulsion  de  capitaux  d'un  côté  et 
par  congédiement  d'ouvriers  de  l'autre.  En  des 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   I'RATIQ[IE  lO'i 

proportions  plus  ou  moins  grandes  des  capi- 
taux nouveaux,  en  quête  d'entreprises  fruc- 
tueuses, se  présentent  sans  cesse  sur  le  marché 
dont  la  capacité  d'absorption  d'articles  nou- 
veaux s'accroît  avec  la  richesse  sociale.  C'est 
ici  que  les  actionnaires,  dont  nous  avons  parlé 
plus  haut,  jouent  un  rôle  considérable.  De  la  poi- 
gnée de  millionnaires  (quand  même  la  poignée 
en  contiendrait  quelques  milliers)  le  marché 
ne  pourrait  pas  vivre.  Mais  quelques  centaines 
de  mille  de  richards  et  de  personnages  cossus 
comptent  déjà.  Presque  tous  les  articles  de 
luxe  consommés  par  cette  catégorie  d'ache- 
teurs sont  confectionnés  au  début  —  et  une 
grande  partie  de  façon  permanente  —  dans  la 
petite  et  la  moyenne  industrie,  qui  d'ailleurs 
peuvent  parfaitement  être  des  entreprises  capi- 
talistes, vu  qu'elles  emploient  souvent  des  ma- 
tières précieuses  et  des  machineries  coûteuses 
(joaillerie,  orfèvrerie^  impressions  d'art,  etc.) 
C'estplus  tard  seulementque  la  grande  industrie 
se  charge  de  la  «  démocratisation  »  de  tel  ou  tel 
article  de  luxe  par  la  diminution  du  prix  du 
matériel  de  travail. 

C'est  ainsi  qu'aujourd'hui,  malgré  les  change- 
ments continuels  dans  le  groupement  et  les  con- 
ditions intérieures  des  industries,  la  situation 
se  représente  comme  suit  :  la  grande  industrie 
n'absorbe  pas  continuellement  les  petites  et 
moyennes  entreprises^  mais  elle  s'affirme  et 
grandit  à  côté  d'elles.  Seules  les  entreprises  mi- 
nuscules diminuent  absolument  et  relative- 
ment. Mais  quant  aux  entreprises  petites  et 
moyennes,  leur   nombre  s'accroît.  Voici,  pour 


104  SOCIALISME    THÉORIQUE 

l'Allemagne,  la  statistique  des  entreprises  patro- 
nales. Il  y  avait  d'ouvriers  dans  : 

Petites  entreprises  : 

1882  1895  auginent. 

(1—5  ouvriers)     2.457.950  —  3.056.318  —  24.3    p.  c. 

Petites  entreprises  moyennes  : 

1882  1895  augment. 

(6  —  10  ouvriers)     500.097  —     833.409  —  66.6    p.  c. 

Plus  grandes  entreprises  : 

1882  1895  augment. 

(11  —  50  ouvriers)      891.623  —  1.620.848  —  81.8    p.  c. 

Pendant  cette  même  période  la  population 
n'augmenta  que  de  13  5  0/0. 

Si  donc  pendant  la  période  en  question  la 
grande  industrie  a  augmenté  son  armée  en 
des  proportions  plus  considérables  encore  — 
88  7  0/0  —  cet  accroissement  n  a  concordé  avec 
une  absorption  de  petites  industries  que  dans 
quelques  cas  isolés.  De  fait  il  existe  beau- 
coup de  cas  où  il  n'est  jamais  question  de 
concurrence  entre  la  grande  et  la  petite  indus- 
trie :  que  l'on  songe  par  exemple  aux  grandes 
constructions  de  ponts  et  machines.  L'exemple 
de  l'industrie  textile,  citée  de  préférence  dans 
notre  littérature,  est  trompeur  sous  plus  d'un 
rapport.  L'augmentation  de  la  productivité, 
représentée  par  le  métier  mécanique  comparé 
aux  anciens  fuseaux,  n'a  été  répétée  qu'en  cer- 
tains cas  spéciaux.  Un  nombre  considérable  de 
grandes  industries  sont  supérieures  aux  petites 
et  moyennes  non  ])as  sous  le  rapport  de  la  pro- 
ductivité du  travail  employé,  mais  uniquement 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  105 

par  la  dimension  de  l'entreprise  (constructions 
navales)  et  elles  laissent  intacte  ou  à  peu  près, 
la  sphère  de  leurs  affaires.  Lorsqu'on  apprend 
que  la  Prusse,  en  1895,  comptait  presque  deux 
fois  autant  d'ouvriers  occupés  dans  la  grande 
industrie  qu'en  1882  et  que  ces  ouvriers  re- 
présentaient^ en  1895,  38  0/0  de  l'ensemble 
des  ouvriers  employés  dans  l'industrie,  contre 
28.4  seulement  en  1882,  on  s'imagine  facile- 
ment que  la  petite  industrie  aura  bientôt  dis- 
paru et  que  son  rôle  est  terminé.  Or,  les 
chiffres  cités  sont  là  qui  démontrent  que 
l'extension  et  le  développement  brusques  de  la 
grande  industrie  ne  représentent  qu'un  côté  de 
l'évolution  économique. 

Il  en  est  dans  le  commerce  comme  dans 
l'industrie.  En  dépit  des  grands  magasins  le 
moyen  comme  le  petit  commerce  se  main- 
tiennent. Naturellement,  il  ne  s'agit  pas  ici  de 
nier  l'élément  parasitaire  dans  le  commerce, 
ce  qu'on  appelle  commerce  intermédiaire.  Mais, 
sous  ce  rapport  aussi  il  y  a  beaucoup  d'exa- 
gération. Lagrande  production  et  le  commerce 
international  jettent  sur  le  marché  des  masses 
de  denrées  toujours  plus  considérables,  qui, 
de  quelque  façon  qu'il  soit,  doivent  être  mises 
sous  la  main  du  consommateur.  Que  cela 
pourrait  se  faire  avec  une  dépense  moindre 
de  travail  et  de  frais  que  par  l'interven- 
tion du  commerce  intermédiaire^  personne 
ne  le  niera.  Mais  tant  que  cela  ne  se  fait 
pas,  ce  commerce  se  maintiendra.  Et  il  est 
aussi  utopique  d'attendre  des  grands  maga- 
sins capitalistes  une   absorption  tant  soit  peu 


106  SOCIALISME   THÉORIQUE 

considérable  des  petits  et  moyens  boutiquiers, 
qu'il  est  illusoire  de  croire  à  une  absorption  à 
peu  près  complète,  dans  un  laps  de  temps  cal- 
culable, de  la  petite  et  moyenne  industrie  par 
la  grande.  Les  grands  magasins  font  du  tort  à 
certains  commerces  et  troublent  par  ci  par  là, 
et  pendant  quelque  temps,  le  petit  commerce 
tout  entier.  Mais  peu  à  peu  celui-ci  trouve  le 
moyen  de  faire  concurrence  au  grand  com- 
merce et  à  tirer  parti  de  tous  les  avantages  que 
les  conditions  locales  lui  offrent.  De  nouvelles 
spécialisations  et  de  nouvelles  combinaisons  de 
commerce  se  présentent  et  des  formes  et  des 
méthodes  nouvelles  de  commerce.  Le  grand 
magasin  capitaliste  est,  jusqu'ici,  beaucoup 
plus  le  produit  de  C accroissement  énorme  de 
la  masse  des  denrées  que  l'instrument  d'anéan- 
tissement du  petit  commerce  parasitaire.  Et  sa 
tendance  a  plutôt  été  de  faire  sortir  le  petit 
commerce  de  l'ornière  de  la  routine  et  de  le 
désaccoutumer  de  certaines  habitudes  mono- 
polistiques que  de  le  détruire.  Le  nombre  des 
petites  boutiques  va  toujours  en  augmentant. 
En  Angleterre  il  a  augmenté,  entre  1875  et  1886, 
de  295  000  à  366  000.  Et  le  nombre  des  per- 
sonnes employées  dans  le  commerce  s'est  accru 
dans  des  proportions  plus  considérables  encore. 
Comme  la  statistique  anglaise  de  1891  a  été 
établie,  sous  ce  rapport,  d'après  des  principes 
différents  de  ceux  de  1881  (1),  nous  donnons  ici 
les  chiffres  de  la  statistique  prussienne. 

(1)  Elle  constate  une  augmentation  de  plus  de  50  0/0  pendant 
les  dix  dernières  années. 


ET  so(;iALr)r:.MO(:R.\TiE  i-ratihue  107 

En  Prusse,  le  nombre  des  personnes  occupés 
dans  le  commerce  et  le  trafic  (sans  compter  les 
employés  des  chemins  de  fer  et  de  la  poste) 
était  : 


Dans  les  entreprises  avec: 

1885 

1895             augment. 

2  auxiliaires  ou  moins    411.509  — 

3  —    5                   »            176.867  — 
6  —  50                   »            157.328  — 

51  et  plus                               25.619  — 

467.656  —    13.6  p.   c 

342.112  —    93.4    »     » 

303.078  —    92.6   »     » 

62.056  —  142.2   »     » 

r 


771.223  —  1.174.002 

Proportionnellement,  l'augmentation  est  le 
plus  considérable  dans  les  grandes  entreprises 
qui  cependant  ne  représentent  pas  beaucoup 
plus  que  5  0/0  de  l'ensemble. 

Ce  ne  sont  pas  les  grandes  entreprises  qui 
font  une  concurrence  meurtrière  aux  petites  ; 
celles-ci  se  la  font  réciproquement  autant  que 
possible.  Mais  il  n'y  a  que  peu  de  cadavres 
relativement  et  l'échelle  graduée  des  entre- 
prises reste  intacte.  C'est  la  petite  entreprise 
moyenne  qui  accuse  l'augmentation  la  plus 
importante. 

Lorsque  finalement  nous  arrivons  à  l'agri- 
culture^ nous  constatons,  en  ce  qui  concerne 
les  proportions  des  entreprises,  en  Europe  par- 
tout et  partiellement  déjà  en  Amérique,  un  mou- 
vement qui  est  en  contradiction  apparente  avec 
tout  ce  que  la  théorie  socialiste  a  jusqu'ici 
avancé.  L'industrie  et  le  commerce  n'ont  ré- 
vélé qu'un  mouvement  ascendant  plu^i  lent  vers 
la  grande  entreprise,  tandis  que  l'agriculture 
montre  ou  bien  ï arrêt  ou  bien  une  diminution 
directe  des  dimensions  des  entreprises. 


108  SOCIALISME   THÉORIQUE 

En  ce  qui  concerne  l'Allemagne,  le  recense- 
ment de  1895  révèle,  comparé  à  celui  de  1882, 
l'augmentation  la  plus  considérable  relative- 
ment, dans  le  groupe  des  entreprises  agricoles 
moyennes  (5  à  20  hectares),  augmentation  de 
8  0/0  à  peu  près,  tandis  que  l'extension  du 
terrain  occupé  par  ces  entreprises  a  été  plus 
considérable  encore,  à  savoir  de  9  0/0  exacte- 
ment. Viennent  ensuite  les  petites  entreprises 
agricoles  (2  à  5  hectares)  avec  3.5  0/0  d'accrois- 
sement pour  les  entreprises  elles-mêmes  et  8  0/0 
d'extension  de  terrain.  Les  entreprises  minuscu- 
les (au-dessous  de  2  hectares)  accusent  une  aug- 
mentation de  5.80/Oaupointdevue  du  nombre, 
et  de  12  0/0  quant  à  l'étendue  des  terrains.  Ce 
qui  n'empêche  pasque  la  partie  cultivée  de  ces 
terrains  accuse  une  diminution  de  1  0/0.  Les 
grandes  entreprises  paysannes  (grossbäuer- 
lichen Betriebe)  —  20  à  100  hectares  —  en 
partie  capitalistes  déjà,  accusent  une  augmen- 
tation de  pas  tout  à  fait  1  0/0,  qui  d'ailleurs 
incombe  entièrement  aux  entreprises  fores- 
tières, tandis  que  les  grandes  entreprises  agri- 
coles (20  à  100  hectares)  —  également  capita- 
listes en  partie  —  augmentent  de  pas  tout  à 
fait  1/3  0/0 

Voici  les  chiffres  pour  1895  : 

Nombre 
Genre  des  entreprises  des  entrepr. 

Entreprises  minuscules  (jusqu'à      2  H.A.)       3.236.367 

—  de  petits  paysans  de       2  à      5    —  1  Ü16.318 

—  —   moyens   —      —       5  à    20    —  998.804 

—  —  grands    —      —     20  à  100    —  281.767 
Grandes  entreprises         —      —  (100  H.A.  et  plus)         25_061 


ET    SOCIALDKMOCRATIE   PRATIQUE  109 

Tei-rain  a^ric.  Superficie 
cultivé  totale 

Entreprises  minuscules  (jusqu'à      2  II.  A.)     1.808.444  2.415.414 

—  de  polits  paysans  de      2  à      5    —        3  2« 5. 984  4.142.071 

—  de  moyens    —      de      5  à    20    —        9.721.875  12.537.600 

—  de  grands  —  de  20  à  100  —  9.869.837  13.157.201 
Grandes  entrepr.   —      de  100  H.A.  et  plus  7.831.801  11.031.8y6 

Plus  des  deux  tiers  de  la  superficie  totale  in- 
combent aux  trois  catégories  des  entreprises 
paysannes,  et  un  quart  environ  à  la  grande  in- 
dustrie agricole.  En  Prusse  la  condition  des 
entreprises  paysannes  est  plus  favorable  en- 
core. Elles  y  occupent  à  peu  près  trois  quarts  de 
la  superficie  cultivée  totale,  à  savoir  22.875.000 
hectares  sur  32.591.000. 

Si  de  la  Prusse  nous  nous  tournons  vers  la 
Hollande  voisine  nous  trouvons  : 


Dimension  des  entrepr.         Entreprises      Augment. 

1884        1893    ou  dïminut.  Pour  cent 
1  à     5  H.A.      66.84-2      77.767  +  10.925  +     16.2     ' 
5  _  10     —        31.552      94.199  +  62.647  +  198.5 
10  _  50     —        48.278      51.940+    3.662+      7.6 
au-dessus  de  50     —  3.554        3.510  —         44  —      1.2 

Ici  la  grande  entreprise  a  diminué  directe- 
ment, tandis  que  les  petites  et  moyennes  entre- 
prises paysannes  ont  triplé. 

En  Belgique,  d'après  Vandervelde,  la  pro- 
priété terrienne  aussi  bien  que  l'agriculture  sont 
soumises  à  une  décentralisation  ininterrompue. 
La  dernière  statistique  générale  indique  une 
augmentation  du  nombre  des  propriétaires 
terriens  de  201.226  en  1846,  à  293.524  en  1880, 
et  de  celui  des  fermiers  de  .371.320  à  616.872. 
La  superficie  agricole  totale  de  la  Belgique  était, 
en  1880,  de  pas  tout  à  fait  2  millions  d'hectares, 


110  SOCIALISME   THÉORIQUE 

dont  plus  d'un  tiers  ont  été  cultivés  par  leurs 
propriétaires.  L'agriculture  parcellaire  y  rap- 
pelle les  conditions  agraires  de  la  Chine. 

La  France  comptait,  en  1882,  des  entreprises 


agricoles  : 

Entreprises 

E.xtension 

Au-dessous 

de 

1 

hectare 

2.167.16') 

1.1083  833  H.A. 

_ 

de 

1    à     10 

— 

2.C35.030 

11.  3i=''6.274    — 



de 

10  —    40 

— 

727.088 

14.  845  650    — 



de 

40  —  100 

— 

113  285  j 

— 

de 
de 

100  —  200 
200  —  500 

— 

20.644  ( 
7.942  / 

22.  266.104    — 

Au-dessus 

de 

—  500 

— 

217  ) 

5.672.003 

48.  478.028  H.A. 

Aux  entreprises  de  40  à  100  hectares  incom- 
baient, en  chiffres  ronds,  14  millions  d'hectares, 
à  celles  au-dessus  de  200  hectares,  8  millions, 
de  sorte,  qu'en  total,  les  grandes  entreprises 
agricoles  représentaient  entre  un  cinquième  et 
un  sixième  de  toute  la  superficie  cultivée.  Les 
entreprises  paysannes,  petites^  moyennes,  et 
grandes,  couvrent  presque  trois  quarts  du  terri- 
toire français.  De  1862  à  1882,  les  entreprises  de 
5  à  10  hectares  se  sont  accrues  de  24  0/0,  et 
celles  de  10  à  40  hectares  de  14.28  0/0.  La 
statistique  agraire  de  1892  accuse  une  augmen- 
tation du  nombre  total  des  entreprises  de  30.000, 
mais  une  diminution  des  entreprises  moyennes 
de  33.000  unités,  ce  qui  indique  un  morcelle- 
ment toujours  plus  grand  de  l'agriculture. 

Et  qu'est-ce  qu'il  en  est  en  Angleterre,  le  pays 
classique  de  la  grande  propriété  terrienne  et 
de  l'agriculture  capitaliste?  On  connaît  les 
listes  des  «  mammouths-landlords  »  que  de  temps 
à  autre  la  presse  publie  pour  illustrer  la  con- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  11 1 

centration  de  la  propriété  terrienne  en  Angle- 
terre, et  on  connaît  aussi  ce  passage  du  «  Ca- 
pital »,  où  Marx  dit  que  l'affirmation  de  John 
Bright,  à  savoir  :  que  150  propriétaires  dé- 
tiennent la  moitié  du  sol  britannique  et  121a 
moitié  du  sol  écossais,  n'a  jamais  été  contredite. 
La  vérité  est  que  les  choses  n'en  sont  pas  encore 
là.  D'après  l'étude  de  Brodrick  :  English  Land 
and  English  Landlords,  sur  33  millions  d'acres 
de  terrain  inscrites  dans  le  «  Domesday  Book  », 
en  1876,  pour  l'Angleterre  et  le  pays  de  Galles, 
14  millions  en  chiffres  ronds  appartenaient 
à  un  ensemble  de  1704  propriétaires  terriens, 
détenant  chaque  3000  acres  (1200  hectares)  et 
se  divisent  au-dessus.  Les  autres  19  millions 
d'acres  se  répartissaient  entre  150.000  proprié- 
taires, détenteurs  chaque  de  une  acre  et  au- 
dessus,  et  un  nombre  infini  de  propriétaires  de 
petites  parcelles  de  terre.  Mulhall,  en  1892, 
donna,  pour  le  Royaume-Uni  tout  entier,  le 
chiffre  de  176.520  propriétaires  de  plus  de 
10  acres  de  terre.  Et  comment  cette  terre  est- 
elle  cultivée?  Ci-dessus  les  chiffres  de  1885  et 
1895  pour  la  Grande-Bretagne  (l'Angleterre  avec 
le  pays  de  Galles  et  l'Ecosse,  sans  l'Irlande). 
Afin  de  faciliter  les  comparaisons  nous  avons, 
pour  autant  qu'il  s'agit  des  classifications,  ré- 
duit les  acres  en  hectares.  On  comptait  : 


Augment 

et 

Entreprises 

1885 

1895         diminut. 

2  —  20    H.A. 

232.955 

235.481  +  2.526 

20  —  40       — 

64.715 

66.625  +  1.910 

40  —  120     — 

79.573 

81.245  +  1.672 

120  —  200     — 

13.875 

13.568  —      307 

Au-dessus  de  200     — 

5.489 

5.219  -      270 

412 


SOCIALISME  THEORIQUE 


Ici  aussi  nous  avons  donc  une  diminution 
des  grandes  et  très  grandes  entreprises  et 
une  augmentation  des  entreprises  paysannes 
moyennes  et  petites. 

Les  chifîres  concernant  les  entreprises  ne 
nous  disent  cependant  rien  sur  l'étendue  cul- 
tivée. Complétons-les  donc  par  les  chiffres  des 
superficies  incombant  aux  diverses  classes.  Ils 
constituent  un  tableau  absolument  stupéfiant. 
Il  y  avait  dans  la  Grande-Bretagne  en  1895  : 


Pour  cent 

de  la 

Acres  de  superficie 

40   ares 

totale 

Entreprises  au-dessus  de           2 

H.A. 

366.792 

1.13 

__                   

de      2    à 

5 



1.667.647 

5.12 

_ 

de      5  — 

20 

__ 

2.864.976 

8.79 



de    20  — 

40 



4.885.203 

15  o/o 



de  .40  — 

120 

— 

13.875.914 

42.59 

—                   

de  120  — 

200 

— 

5.113.945 

15.70 



de  200  - 

400 



3.001.184 

9.21 

—            au-dessus  de  400  — 

— 

801.852 

2.46 

32.577.643 

100 

De  ces  chiffres  il  résulte  que  tout  au  plus  27  à 
28  0/0  de  la  superficie  cultivée  de  la  Grande- 
Bretagne  incombent  à  la  grande  agriculture 
proprement  dite  et  seulement  2.46  0/0  aux  en- 
treprises géantes.  Par  contre,  plus  de  Q6  pour 
cent  sont  occupés  par  les  moyennes  et  grandes  en- 
treprises paysannes.  Dans  la  Grande-Bretagne 
les  conditions  sont  donc  plus  favorables  encore 
pour  l'agriculture  paysanne  (où  d'ailleurs  les 
grandes  entreprises  paysannes  déjà  capitalistes 
prédominent)  qu'en  moyenne  en  Allemagne. 
Même  dans  l'Angleterre  proprement  dite,  les 
entreprises  de  5  à  120  hectares  occupent  64  0/0 
de  la  superficie  cultivée,  et  13  0/0   seulement 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  il3 

reviennent  aux  entreprises  d'au-dessus  de 
200  hectares.  Dans  le  pays  de  Galles,  sans 
compter  les  entreprises  minuscules,  92  0/0  et 
en  Ecosse  72  0/0  des  entreprises  paysannes 
occupent  de  2  à  1210  hectares. 

Sur  toute  l'étendue  arable,  61".014  entreprises, 
avec  4.6  millions  d'acres  de  terre,  étaient  cul- 
tivées par  leurs  propriétaires  mêmes  ;  19.607 
entreprises  occupaient  des  terrains  dont  les 
détenteurs  étaient,  pour  une  partie  proprié- 
taires, pour  une  autre  fermiers  seulement,  et 
439.405  entreprises  occupaient  des  terrains 
affermés  exclusivement.  Il  est  de  notoriété  qu'en 
Irlande  le  nombre  des  petits  paysans,  respecti- 
vement des  petits  fermiers,  est  prédominant  ; 
de  même  en  Italie. 

Il  est  donc  hors  de  doute  que  partout  dans 
l'Europe  occidentale,  comme  dans  les  Etats  de 
l'est  de  l'Union  américaine,  le  nombre  des  en- 
treprises agricoles  petites  et  moyennes  aug- 
mente et  que  celui  des  entreprises  grandes  et 
géantes  diminue.  Il  est  de  toute  évidence  que 
les  entreprises  moyennes  ont  souvent  un  ca- 
chet capitaliste  on  ne  peut  plus  caractérisé.  La 
concentration  ne  procède  pas  ici  par  une  ab- 
sorption toujours  s'accentuant  de  terrains  par 
l'entreprise  individuelle,  comme  le  voyait  Marx, 
mais  simplement  par  une  condensation  des  en- 
treprises et  par  le  passage,  soit  à  un  autre 
genre  de  cultures  (exigeant  plus  de  travail  par 
unité  de  superficie),  soit  à  l'élevage  de  bétail. 
On  sait  que  ce  résultat  est  dû  pour  une 
grande  partie  (pas  exclusivement)  à  la  concur- 
rence des  pays  et  régions  agricoles  transatlan- 


11 4  SOCIALISME   THÉORIQUE 

tiques  et  de  l'Europe  orientale.  On  sait  égale- 
ment que  ces  pays  et  régions  seront,  pendant 
longtemps  encore,  à  même  de  fournir,  au 
marché  européen,  du  blé  et  toute  une  série 
d'autres  produits  du  sol,  à  des  prix  suffisam- 
ment modérés  pour  que  nous  n'ayons  pas  à 
nous  attendre,  de  ce  côté,  à  un  déplacement 
sérieux  des  facteurs  de  développement. 

Si  donc  les  tableaux  de  la  statistique  des  reve- 
nus, dans  les  pays  industriels  avancés,  révèlent 
à  un  certain  degré  l'instabilité  et,  par  elle,  l'in- 
constance etle  caractèreprécairedu  capital  dans 
la  société  moderne  ;  si  les  revenus  et  les  fortunes 
qu'elles  enregistrent  sont,  en  des  proportions 
toujours  grandissantes,  des  richesses  sur  le 
papier  qu'un  coup  de  vent  vigoureux  balayerait, 
en  effet,  avec  la  plus  grande  facilité,  il  n'en  est 
pas  moins  vrai  que  ces  catégories  de  revenus 
ne  constituent  pas  une  contradiction  de  prin- 
cipe avec  la  hiérarchie  des  unités  économiques, 
dans  l'industrie,,  le  commerce  et  l'agriculture. 
L'échelle  des  revenus  et  l'échelle  des  entre- 
prises révèlent  dans  leur  gradation  un  pa- 
rallélisme assez  nettement  caractérisé,  surtout 
en  ce  qui  concerne  les  degrés  moyens.  Nulle 
part  nous  ne  constatons  une  diminution  de 
ceux-là,  mais  au  contraire,  presque  toujours  une 
extension.  Ce  qui  leur  est  enlevé  par  en  haut 
est  par  eux  recomplété  par  en  bas,  et  pource  qui 
de  leur  rang  tombe  en  bas  ils  sont  dédommagés 
par  en  haut.  Si  l'effondrement  de  la  société 
moderne  dépend  de  la  disparition  des  échelons 
moyens  entre  le  sommet  et  la  base  de  la 
pyramide  sociale  ;  si  cet  effondrement  a  pour 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  115 

condition  formelle  l'absorption  de  ces  échelons 
moyens  par  les  extrêmes  au-dessas  et  au-des- 
sous d'eux,  alors  sa  réalisation  en  Angleterre, 
en  Allemagne  et  en  France  n'est  pas,  actuelle- 
ment, plus  proche  qu'à  une  époque  antérieure 
quelconque  du  xix**  siècle. 

Mais  un  édifice  peut  paraître  inébranlable 
extérieurement  et  pourtant  être  caduc,  si  les 
pierres  elles-mêmes  ou  une  importante  couche 
de  pierres  sont  devenues  friables.  La  solidité 
d'une  maison  de  commerce  se  vérifie  pendant 
les  périodes  critiques.  Nous  avons  donc  à  exa- 
miner ce  qui  en  est  des  crises  économiques  in- 
hérentes à  la  production  moderne,  et  à  quelles 
manifestations  et  réactions  nous  avons  à  nous 
attendre  d'elles  dans  l'avenir  le  plus  pro- 
chain. 


d)  Les  crises  et  les  possibilités  d'adaptation  de  la  so~ 
ciété  moderne. 


Le  mouvement  contradictoire 
de  la  société  capitaliste  se  ma- 
nifeste de  la  façon  la  plus  frap- 
pante au  bourgeois  pratique,  par 
les  A'icissitudes  du  cycle  pério- 
dique que  parcourt  l'industrie 
moderne,  et  dans  leur  point  cul- 
minant ;  la  crise  universelle. 

Marx,  Avant-propos  de  la  se- 
conde édition  du  «  Capital». 

Les  discussions  sur  les  crises  économiques  du 
corps  social  moderne,  ses  causes  et  leur  guéri- 
son,  ont  été  ^  peine  moins  chaleureuses  que  des 


'116  SOCIALISME   THÉORIQUE 

discussions  sur  les  crises  pathologiques,  con- 
cernant les  maladies  du  corps  humain.  Ceux 
qui  aiment  les  analogies  trouveront  facilement 
des  éléments  pour  des  parallèles  entre  les  théo- 
ries variées,  qui  ont  été  élaborées  par  rapport 
à  ces  deux  sortes  de  phénomènes.  Ils  décou- 
vriront par  exemple  dans  les  partisans  de  ce 
libéralisme  économique  extrême  qui  se  rap- 
proche des  idées  de  J.-B.  Say,  et  qui  considère 
les  crises  commerciales  uniquement  comme  un 
processus  d'auto-guérison  de  l'organisme  social 
—  une  analogie  frappante  avec  les  partisans 
de  soi-disant  médecine  naturaliste,  et  ils  rap- 
porteront les  diverses  théories  qui,  dans  des 
maladies  humaines,  prescrivent  une  énergique 
action  médicale  suivant  des  principes  déter- 
minés (cures  symptomatiques,  traitement  cons- 
titutionnel) aux  théories  sociales  variées,  les- 
quelles, en  présence  des  causes,  et  des  symp- 
tômes des  crises  économiques,  proclament  la 
nécessité  de  l'intervention  gouvernementale. 
Mais  s'ils  se  donnent  la  peine  d'observer  de 
plus  près  les  partisans  de  tous  ces  systèmes, 
ils  feront  la  remarquable  constatation  que  ce 
fameux  «  esprit  de  suite  dans  la  direction  des 
idées  »  que  de  géniaux  historiens  psychologues 
attribuent  à  l'homme,  laisse  souvent  énormé- 
ment à  désirer  et  que  la  foi  quasi-illimitée  en 
certains  médecins  et  en  leur  art  se  concilie 
fort  bien,  avec  un  irréductible  manchesterisme 
économique,  et  inversement. 

L'explication  la  plus  populaire  des  crises  éco- 
nomiques est,  dans  les  milieux  socialistes,  leur 
dérivation  de  la  sous-consommation.  Mais  En- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PUATIQUE  117 

gels  s'est  plus  d'une  fois  véhémentement  pro- 
noncé contre  cette  explication.  Il  Ta  certaine- 
ment fait  de  la  façon  la  plus  catégorique  dans 
la  troisième  partie  du  troisième  chapitre  de 
son  livre  contre  Diihring,  où  il  dit  que  la 
sous-consommation  chez  les  masses  est  bien 
«  aussi  une  condition  essentielle  de  crises  », 
mais  qu'elle  n'en  explique  pas  plus  la  présence 
actuelle  que  l'antérieure  absence.  Engels  cite 
en  exemple  les  conditions  de  l'industrie  coton- 
nière  anglaise  en  1877,  et  qualifie  d'audacieuse 
la  prétention  de  vouloir  «  expliquer  l'actuelle 
et  totale  stagnation  du  débit  des  fils  et  tissus  de 
coton,  à  la  sous-consommation  chez  les  masses 
anglaises  et  non  pas  à  la  sur-production  chez 
les  fabricants  de  coton  anglais.  »  Mais  Marx 
lui-même  aussi  s'est  parfois  très  énergique- 
ment  prononcé  contre  cette  dérivation  des 
crises  de  la  sous-consommation.  «  C'est  ni  plus 
ni  moins  qu'une  tautologie  —  dit-il,  dans  le 
second  volume  du  Capital  —  de  dire  que  les 
crises  résultent  du  manque  de  consommateurs 
solvables  ».  Et  si  on  essayait  de  donner  à  cette 
tautologie  une  apparence  de  raisonnement  plus 
profond,  en  disant  que  la  classe  ouvrière  reçoit 
une  part  trop  minime  de  son  propre  produit, 
et  que,  par  conséquent,  il  serait  remédié  au 
malaise  dès  qu'elle  en  toucherait  une  part  plus 
considérable,  il  n'y  aurait  qu'à  remarquer  que, 
((  précisément,  les  crises  sont  chaque  fois  pré- 
parées par  une  période  où  le  salaire,  en  général, 
augmente  et  où  la  classe  ouvrière  reçoit  en 
réalité  une  part  plus  grande  de  cette  partie  du 
produit  annuel  qui  est  destinée  à  la  consomma- 


118  S0CI4LISME   THÉORIQUE 

tion  ».  11  semble  donc  que  la  production  capi- 
taliste ft  comporte  des  conditions  indépendantes 
des  volontés  bonnes  ou  mauvaises,  et  qui  ne 
permettent  que  momentanément  cette  prospé- 
rité relative  de  la  classe  ouvrière,  et  jamais 
que  comme  avant-courrière  d'une  crise  ». 
Engels  recommande  ce  passage  de  Marx  aux 
méditations  des  partisans  de  «  la  théorie  des 
crises  de  Rodbertus  ». 

En  contradiction  passablement  caractérisée 
avec  tous  ces  passages  est  une  phrase  qu'on 
trouve  dans  la  seconde  partie  du  troisième 
volume  du  Capital.  lA,  Marx  s'exprime  comme 
suit  au  sujet  des  crises  :  «  La  cause  dernière  de 
toutes  les  crises  économiques  est  toujours  dans  la 
pauvreté  et  la  consommation  limitée  des  masses, 
en  présence  de  ce  penchant  de  la  production 
capitaliste  à  développer  les  forces  productives, 
comme  si  seule  la  capacité  de  consomma- 
tion absolue  de  la  société  constituait  ses  li- 
mites {Capital).  Gela  ne  diffère  pas  énormé- 
ment de  la  «  théorie  des  crises  de  Rodbertus  », 
car  Rodbertus  non  plus  ne  fait  dériver  les 
crises  de  la  seule  sous-consommation  chez  les 
masses,  mais  —  tout  comme  Marx  dansle  passage 
cité  —  en  dernier  lieu  decelle-ci  jointe  àla  crois- 
sante productivité  du  travail.  Mais  dans  le  pas- 
sage de  Marx  la  sous-consommation  chez  les 
masses  est  même  présentée  en  antithèse  de 
l'anarchie  dans  la  production  —  disproportion 
de  la  production  dans  diverses  branches  et  va- 
riations des  prix,  provoquant  des  stagnations 
momentanées  et  générales  —  et  comme  la 
cause  dernière  de  toutes  les  crises  réelles. 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  110 

Tant  qu'il  s'agit  ici  d'une  distinction  réelle 
de  la  conception  telle  qu'elle  est  formulée 
dans  le  passage  du  second  volume  du  Capital 
(antérieurement  cité)  il  faut  en  chercher  l'ex- 
plication dans  les  époques  très  différentes  où 
ces  deux  sentences  furent  conçues.  Il  ne  s'est 
pas  écoulé  moins  de  treize  ou  quatorze  ans 
entre  ces  deux  époques  et  le  passage  du 
troisième  volume  est  le  plus  ancien.  Il  était 
déjà  écrit  en  1864  ou  1805^  tandis  que  celui  du 
second  volume  date  certainement  de  plus  tard 
que  1878  (comparez  à  ce  sujet  les  indications 
de  Engels  dans  l'avant-propos  du  second  vo- 
lume du  Capital).  C'est  d'ailleurs  le  second 
volume  qui  contient  les  résultats  les  plus  récents 
et  les  plus  parfaits  de  l'œuvre  de  recherches  de 
Marx. 

A  un  autre  endroit  de  ce  même  second  vo- 
lume, qui  date  de  1870  déjà,  le  caractère  pério- 
dique des  crises,  —  cycle-de-production  (Pro- 
duktionszyklus)  à  peu  près  décennal —  est  mis 
en  rapport  avec  la  durée  de  la  transformation 
du  capital  fixe  (engagé  en  des  machines,  etc.). 
Le  développement  de  la  production  capitaliste 
a  la  tendance  d'augmenter,  d'une  part,  la  valeur 
et  la  durée  vitale  du  capital  fixe,  et  de  diminuer, 
de  l'autre,  cette  durée  vitale,  par  une  transforma- 
tion ininterrompue  du  mode  technique  de  la  pro- 
duction. De  là«  la  détérioration  morale  »  de  cette 
partie  du  capital  fixe  avant  qu'il  ne  soit«  décrépit 
physiquement.  »  «  De  ce  cycle  de  transforma- 
tions connexes  où  le  capital  est  captivé  par  son 
élément  fixe  résulte  une  base  matérielle  de  crises 
périodiques,  pendant  lesquelles  les  affaires  tra- 


l'^O  SOCIALISME    THÉORIQUE 

versent  des  périodes  successives  de  détente, 
d'animation  moyenne,  de  précipitation  et  de 
crise.  »  (2^  volume  du  Capital)  Bien  que  les  pé- 
riodes de  placement  de  capitaux  soient  très 
variées  et  différentes,  la  crise  n'en  constitue  pas 
moins  toujours  le  point  de  départ  de  nouveaux 
placements  considérables,  et,  paroela —  au  point 
de  vue  de  la  société  tout  entière  —  une  «  base 
matérielle  plus  ou  moins  nouvelle  pour  le  pro- 
chain cycle  de  transformation.  »  Cette  idée  est 
reprise  dans  le  même  volume  au  cours  de  l'ex- 
posé de  la  reproduction  du  capital  (c'est-à-dire, 
du  procédé  du  renouvellement  ininterrompu 
des  capitaux  pour  des  fins  de  production  et  de 
consommation  sur  une  base  sociale)  où  l'auteur 
explique  comment  —  même  en  cas  d'une  re- 
production sur  la  même  échelle  et  avec  une 
force  productive  invariée  du  travail  —r  des 
variations  momentanées  dans  la  durée  vitale  du 
capital  fixe,  si  elles  surviennent  (quand  par 
exemple,  pendant  une  année,  plus  d'éléments 
du  capital  fixe  disparaissent  que  pendant  l'an- 
née précédente)  doivent  avoir  pour  conséquence 
des  crises  de  production. 

Le  commerce  extérieur,  il  est  vrai,  pourrait 
y  remédier  quelque  peu,  mais  tant  qu'il  ne 
remplace  pas  que  des  éléments  uniquement  — 
par  rapport  à  la  valeur  aussi  —  il  ne  fait 
que  transporter  «  les  contradictions  dans  des 
sphères  plus  étendues  et  leur  ouvre  un  espace 
plus  large.  »  Une  société  communiste  pourrait 
prévenir  de  semblables  perturbations  par  une 
continuelle  surproduction  relative  qui  «  chez 
elle  équivaut  à  un   contrôle   de  la  société  sur 


ET    SOCIAI.DKMOCr.ATIE    l'HATlQUE  1-1 

les  moyens  objectifs  de  sa  propre  reproduc- 
tion »  ;  dans  le  cadre  de  la  société  capitaliste 
cette  surproduction  ne  saurait  être  qu'un  élé- 
ment anarclîique.  Cet  exemple  de  perturbations, 
causées  par  de  seules  diiïérences  vitales  du 
capital  fixe,  serait  frappant.  «  La  disproportion 
dans  la  production  du  capital  fixe  et  du  capital 
mobile  est  une  des  raisons  favorites  des  éco- 
nomistes pour  expliquer  les  crises.  Qu'une  sem- 
blable disproportion  puisse  et  doive  se  produire 
en  présence  d'une  simple  conservation  du  capital 
fixe  —  cela  est  pour  eux  chose  neuve  ;  qu'elle 
puisse  et  doive  naître  dans  l'hypothèse  d'une 
production  normale  idéale  en  présence  d'une 
simple  reproduction  du  capital  social  déjà  fonc- 
tionnant (p.  468).  »  Dans  le  chapitre  de  l'accu- 
mulation et  de  la  reproduction  plus  élargie,  la 
surproduction  et  les  crises  ne  sont  mention- 
nées qu'en  passant  et  comme  des  résultats  logi- 
ques de  possibilités  de  combinaison,  inhérentes 
au  processus  décrit. 

Mais  ici  aussi  l'idée  de  la  «  surproduction  » 
est  énergiquement  maintenue.  «  Si  donc  Fullar- 
ton,  dit  Marx,  ne  veut  pas  entendre  parler 
de  la  surproduction  dans  le  sens  habituel  du 
terme,  mais  bien  de  la  surproduction  de  capi- 
tal, c'est-à-dire  du  capital-argent,  cela  prouve, 
une  fois  de  plus,  combien  peu  les  meilleurs 
mêmes  des  économistes  connaissent  le  méca- 
nisme de  leur  système.  »  Et  plus  loin  (p.  528)  il 
démontre  que  si  la  fraction  constante  de  la  partie 
du  capital  destinée  à  la  production  des  objets 
de  consommation,  était  plus  grande  que  le  ca- 
pital-salaire plus  la  plus-value  delà  fraction  du 


122  SOCIALISME   THÉORIQUE 

capital  destinée  à  la  production  des  moyens  de 
production  —  ce  qui,  même  avec  l'accumula- 
tion capitaliste,  pourrait  occasionnellement 
arriver  —  cela  serait  une  surproduction  dans  les 
sphères  premières  qui  «  ne  pourrait  être  com- 
pensée que  par  un  grand  Krach  ». 

L'idée  développée  antérieurement  :  que  l'ex- 
tension du  marché  répand  les  antagonismes 
de  la  société  capitaliste  dans  des  sphères  plus 
larges  et,  par  cela  même,  les  accentue,  est  à 
plusieurs  reprises  appliquée  par  Engels —  dans 
le  troisième  volume  —  aux  phénomènes  plus 
nouveaux.  Surtout  les  notes  à  la  page  97  de  la 
première,  et  à  la  page  27  de  la  seconde  partie 
de  ce  volume  sont  remarquables. 

Dans  cette  dernière  note  —  où  est  récapitulé 
et  complété  ce  qui  a  été  dit  dans  la  première  — 
l'expansion  colossale  réalisée  par  les  moyens 
dé  communication  depuis  l'époque  où  Marx 
écrivait,  et  qui,  de  fait,  a  créé  le  marché  univer- 
sel, ainsi  que  l'entrée  en  concurrence  avec 
rx\ngleterre  de  tant  de  nouveaux  pays  indus- 
triels et  l'extension  infinie  des  territoires  où  dé- 
sormais s'écoulera  le  surplus  des  capitaux  euro- 
péens sont  bien,  il  est  vrai,  indiquées  comme 
des  facteurs  qui  aont  écarté  ou  fortement  entamé 
la  plupart  des  anciem  foyers  de  crise  et  des  occa- 
sions de  formation  de  crises  y> .  Mais  après  avoir 
caractérisé  les  cartels  et  les  trusts  comme  des 
moyens  de  limitation  de  la  concurrence  sur  le 
marché  intérieur,  et  les  droits  prohibitifs  dont 
s'entoure  le  monde  non-anglais  comme  «  des 
préparatifs  pour  la  campagne  industrielle  géné- 
rale et  finale  qui  décidera  de  la  prépondérance 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  123 

sur  le  marché  universel  »,  Engels  pose  la  ques- 
tion de  savoir  si  le  cycle  industriel  qui,  au  début 
du  commerce  international  (de  1815à  1847), com- 
prenait des  périodes  d'environ  cinq  et,  de  1847 
à  1867,  des  périodes  d'à  peu  près  dix  années,  a 
réalisé  une  nouvelle  extension,  et  si  nous  «  nous 
trouvons  dans  la  période  préparatoire  d'un 
nouveau  cataclysme  universel  d'une  véhémence 
inouïe.  »  Mais  il  admet  aussi  la  possibilité  que 
la  forme  aiguë  du  processus  périodique,  avec 
son  cycle  jusqu'ici  décennal,  ait  cédé  la  place 
à  «  un  alternat  plus  chronique  —  et  se  répartis- 
sant  d  des  époques  différentes  sur  les  divers  pays 
—  d'une  faible  et  relativement  brève  améliora- 
tion des  affaires  et  d'une  dépression  indécisive 
et  relativement  longue  ». 

Depuis  que  ces  lignes  furent  écrites,  la  ques- 
tion est  restée  sans  solution.  Nous  n'avons  pas 
constaté  les  symptômes  précurseurs  d'un  cata- 
clysme économique  d'une  véhémence  inouïe, 
et  nous  ne  pouvons  qualifier  de  particulière- 
ment éphémère  l'amélioration  dans  les  affaires 
qui  s'est  réalisée  depuis.  Une  troisième  question 
se  pose  plutôt,  que  d'ailleurs  la  précédente  com- 
porte déjà  en  partie.  A  savoir  :  si  l'énorme  ex- 
tension territoriale  du  marché  international, 
jointe  à  l'extraordinaire  réduction  du  temps 
nécessaire  aux  communications  et  au  transport, 
n'a  pas  multiplié  à  tel  point  les  possibilités  de 
compenser  les  perturbations,  et  si  la  richesse 
énormément  accrue  des  états  industriels  de 
l'Europe,  jointe  à  l'élasticité  du  crédit  moderne 
et  à  l'institution  des  cartels  industriels,  n'a 
pas  à  tel  point  diminué  la  force  rétroactive  des 


'124  SOCIALISME    THÉORIQUE 

perturbations  locales  ou  particulières,  que  pour 
un  temps  assez  considérable  des  crises  com- 
merciales générales,  sur  le  modèle  des  crises 
antérieures,  soient  devenues  improbables. 

Cette  question  par  moi  formulée  dans  une 
étude  sur  la  «  théorie  du  cataclysme  »  socialiste 
a  donné  lieu  à  de  nombreuses  attaques.  Elle  a, 
entre  autres,  incité  M"°  D''  Rosa  Luxemburg  à  me 
faire  un  cours  sur  le  crédit  et  la  faculté  d'adap- 
tation du  capitalisme,  cours  publié,  sous  la  forme 
d'une  série  d'articles,  dans  la  «  Leipziger  Volks- 
zeitung  »  du  mois  de  septembre  1898.  Comme 
ces  articles,  reproduits  encore  dans  quelques 
autresjournaux  socialistes,  sont  de  remarquables 
échantillons  d'une  dialectique  fausse  bien  que 
fort  talentueusement  soutenue,  je  veux  y  ré- 
pondre brièvement  ici. 

En  ce  qui  concerne  le  crédit,  M"^  Luxemburg 
prétend  que,  loin  de  s'opposer  aux  crises,  il 
constitue  précisément  le  moyen  de  les  pous- 
ser à  l'extrême.  Le  crédit  seul,  d'après  elle,  a 
rendu  possibles  l'extension  illimitée  de  la  pro- 
duction capitaliste,  l'accélération  de  l'échange 
des  produits  et  le  mouvement  circulaire  du  pro- 
cessus de  la  production,  et  c'est  donc  grâce 
à  lui  que  l'antagonisme  entre  la  production 
et  la  consommation  éclate  le  plus  souvent 
possible.  11  fournit  aux  capitalistes  le  moyen 
de  disposer  des  capitaux  étrangers  et,  par  suite, 
les  moyens  pour  la  plus  risquée  des  spécula- 
tions. Mais  que  survienne  la  stagnation  et  il 
aggravera  la  crise  en  se  rétrécissant.  Son  rôle 
est  de  bannir  tout  reste  de  stabilité  de  toutes 
les  relations  capitalistes,  et  de  rendre  toutes  les 


ET   SUC1ALDÉ.M0GRAT1E   PRATIQUE  i^I-J 

puissances  capitalistes  extensibles,  relatives  et 
impressionnables  au  plus  haut  degré. 

Or,  tout  cela  n'est  pas  absolument  neuf  pour 
quelqu'un  qui  connaît  un  peu  la  littérature  du 
socialisme  en  général  et  le  socialisme  marxiste 
en  particulier.  Reste  à  savoir  si  la  situation  ac- 
tuelle y  est  présentée  de  façon  exacte  ou  si 
l'image  n'a  pas  aussi  un  envers. 

D'après  les  lois  de  la  dialectique,  dont 
M"^  Luxemburg  aime  tant  jouer,  c'est  même 
probablement  le  cas.  Et  sans  même  les  invo- 
quer on  doit  pouvoir  se  dire  qu'une  chose  ca- 
pable de  revêtir  tant  de  formes  variées  comme 
le  crédit,  doit,  en  des  circonstances  différentes, 
agir  différemment.  Aussi  bien,  Marx  ne  traite- 
t-il  pas  le  crédit  d'après  son  seul  rôle  de  des- 
tructeur. 11  lui  attribue  encore  (dans  le  3^  vo- 
lume du  «  Capital  »)  la  fonction  «  de  constituer 
la  forme  transitoire  vers  un  mode  nouveau  de 
production  »,  et  il  fait  ressortir  expressément 
le  «  double  caractère  du  système  de  crédit  ». 
M"*  Luxemburg  connaît  parfaitement  le  passage 
en  question,  et  elle  en  cite  même  la  phrase  où 
Marx  parle  du  caractère  mixte  —  «  mi-cheva- 
lier d'industrie,  mi-prophète  »  —  des  grands 
apôtres  du  crédit  (John  Law,  Isaac  Pereire,  etc.). 
Mais  elle  ne  le  rapporte,  exclusivement,  qu'au 
côté  destructif  du  système  de  crédit  et  ne  parle 
pas  d'un  seul  mot  de  ses  facultés  reconstitu- 
tives et  créatrices  que  Marx  a  expressément 
démontrées.  Pourquoi  cette  amputation,  pour- 
quoi ce  remarquable  mutisme  relativement  au 
«  caractère  double  »?  Le  brillant  feu  d'artifice 
dialectique  par  lequel  elle  fait  paraître  la  puis- 


120  SOCIALISME   THÉORIQUE 

sance  du  système  de  crédit  comme  moyen 
d'adaptation,  sous  le  jour  d'une  «  mouche  éphé- 
mère», s'en  va  en  fumée,  dès  qu'on  regarde  d'un 
peu  plus  près  cet  autre  côté  que  M"®  Luxemburg 
laisse  si  farouchement  dans  l'ombre. 

D'ailleurs,  les  passages  isolés  de  sa  démons- 
tration ne  supportent  pas  trop  non  plus  la  cri- 
tique. c(  Il  accentue  l'antagonisme  entre  le 
mode  d'échange,  dit-elle  au  sujet  du  crédit,  en 
poussant  à  ses  dernières  limites  la  production, 
tout  en  paralysant  l'échange  à  la  moindre  oc- 
casion )).  Gela  est  très  spirituellement  dit.  Il 
est  regrettable  seulement  qu'on  puisse  tourner 
la  phrase  comme  on  veut  sans  qu'elle  perde  de 
son  exactitude.  En  transposant  les  deux  mots 
principaux  de  sa  seconde  partie,  la  phrase  reste 
aussi  exacte  qu'auparavant.  Ou  bien,  on  peut 
affirmer  que  le  crédit  supprime  l'antagonisme 
entre  le  mode  de  production  et  le  mode 
d'échange  par  une  égalisation  périodique  des 
différences  de  tension  entre  la  production  et 
l'échange,  et  on  aura  raison  encore.  «  Le 
crédit,  dit  plus  loin  M'''  L.,  accentue  Tantago- 
nisme  entre  les  conditions  de  propriété  et  de 
production,  en  réunissant  —  par  l'expropriation 
forcée  d'un  grand  nombre  de  petits  capitalistes 
—  de  prodigieuses  forces  productives  en  un  petit 
nombre  de  mains,  »  Si  cette  phrase  contient 
une  vérité,  elle  en  contient  aussi  sûrement  le 
contraire  direct.  Nous  ne  faisons  qu'exprimer 
une  vérité  très  souvent  confirmée  par  les  faits, 
quand  nous  disons,  que  le  crédit  supprime 
l'antagonisme  entre  les  conditions  de  pro- 
priété et   de    production,  en    transformant  — 


ET   SOCIALDIÎMOCRATIE    PRATIQUE  127 

par  runification  de  beaucoup  de  petits  capi- 
talistes —  de  prodigieuses  forces  productives 
en  propriété  collective.  Pour  les  sociétés  en 
actions,  la  chose,  dans  ses  formes  simples  et 
intensives,  est  de  toute  évidence,  comme  nous 
l'avons  vu  dans  le  chapitre  sur  le  mouvement 
des  revenus.  Si  M"^  Luxemburg,  à  l'encontre 
de  mes  démonstrations  à  ce  sujet,  veut  en  ap- 
peler à  Marx,  qui,  à  l'endroit  indiqué,  attribue 
de  nouveau  au  système  de  crédit  le  rôle  de  con- 
tinuer la  réduction  numérique  du  petit  groupe 
d'exploiteurs  de  la  richesse  sociale,  je  pourrais 
lui  répondre  que  la  preuve  empirique  de  cette 
affirmation  de  Marx  n'a  été  donnée  nulle  part, 
ni  ne  pouvait  être  donnée,  et  que  souvent  Marx 
en  réfère  à  des  faits  qui  la  contredisent. 

Par  exemple  lorsque,  dans  le  chapitre  22  du 
troisième  volume  du  «  Capital  »,  qui  traite  de  la 
tendance  à  la  baisse  du  taux  d'intérêt,  il  relate 
l'augmentation,  constatée  par  Ramsay,  du 
nombre  des  rentiers  en  Angleterre.  Mais  si 
Marx  se  rend  souvent  coupable  de  confondre  la 
personnalité  juridique  avec  la  personnalité  phy- 
sique, cette  confusion  ne  l'induit  pas  en  erreur 
quant  à  la  puissance  économique  du  crédit.  Et 
cela  ressort  le  plus  nettement  là  où  il  parle  de 
l'association  ouvrière,  dont  pour  lui  le  type  ca- 
ractéristique est  encore  l'ancienne  association 
productive  —  il  l'appelle  :  fabrique  coopérative 
—  et  dont  il  dit  qu'elle  reproduit  et  doit  repro- 
duire tous  les  défauts  du  système  existant.  Mais 
elle  supprime  tout  de  même  positivement,  dit-il, 
l'antagonisme  qui  existe  dans  la  fabrique  capita- 
liste. Si  elle  est  un  produit  du  système  de  fa- 


128  SOCIALISME   THÉORIQUE 

brication  basé  sur  la  production  capitaliste,  elle 
l'est  au  même  degré  du  système  de  crédit  qui 
repose  sur  lui,  sans  lequel,  affirme  Marx, 
elle  n'aurait  pas  pu  se  développer  et  qui  «  o/Jre 
les  moyens  d'une  graduelle  extension  des  entre- 
prises coopératives  sur  une  échelle  plus  ou  moins 
nationale  {Capital,  3'  volume  I,  428).  Nous  avons 
là,  dans  sa  forme  la  plus  nette,  le  renversement 
de  la  thèse  de  M"*  Luxemburg. 

Que  le  système  de  crédit  facilite  la  spécula- 
tion, c'est  une  constatation  faite  depuis  des 
siècles,  et  très  ancienne  aussi  est  la  constatation 
que  la  spéculation  ne  s'arrête  pas  devant  la  pro- 
duction, là  où  la  forme  et  la  constitution  de 
celle-ci  se  sont  suffisamment  développées  pour 
lui  laisser  libre  jeu.  Mais  la  spéculation,  de  son 
côté,  est  conditionnée  par  les  rapports  mutuels 
des  circonstances  connaissables  et  inconnais- 
sables. Plus  les  dernières  prévalent,  plus  la  spé- 
culation florira,  et  plus  elles  sont  refoulées  par 
les  premières,  plus  le  terrain  lui  manquera.  C'est 
pourquoi  les  extravagances  les  plus  folles  de  la 
spéculation  commerciale  coïncident  avec  le 
commencement  de  l'ère  capitaliste  et  que  la  spé- 
culation célèbre  d'habitude  ses  orgies  les  plus 
sauvages  dans  les  pays  d'un  développement 
capitaliste  récent.  Dans  le  domaine  de  l'in- 
dustrie la  spéculation  florit  surtout  dans  les 
nouvelles  branches  de  production.  Plus  an- 
cienne est  une  branche  de  production  en  tant 
qu'industrie  moderne,  et  plus  —  exception  faite 
pour  la  fabrication  des  articles  de  mode  pro- 
prement dits  — la  période  spéculative  cesse  d'y 
jouer  un  rôle  déterminant.  Les  conditions  du 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    TRATIQUE  \'1[) 

marché  et  les  mouvements  du  marché  sont  plus 
aisément  contrôlés  et  mis  en  compte  avec  plus 
de  certitude. 

Cette  certitude,  pourtant,  n'est  toujours  que 
relative,  étant  donné  que  la  concurrence  et  le 
développement  technique  rendent  impossible 
un  contrôle  absolu  du  marché.  La  surproduc- 
tion est  à  un  certain  degré  inéluctable.  Mais  la 
surproduction  dans  quelques  industries  isolées 
ne  signifie  pas  encore  unecrise  générale.  Pouren 
arriver  là  il  faudrait,  ou  bien  que  les  industries 
en  question  eussent  une  telle  importance  comme 
consommateurs  des  produits  d'autres  indus- 
tries, que  leur  arrêt  entrainât  aussi  l'arrêt  de 
celles-là,  ou  bien  qu'elles  leur  retirassent,  par 
l'intermédiaire  du  marché  financier,  c'est-à- 
dire,  par  la  paralysation  du  crédit  universel, 
les  moyens  de  continuer  la  production.  Mais 
il  est  de  toute  évidence  que  plus  un  pays  est 
riche  et  plus  l'organisme  de  son  crédit  est 
développé  —  plus  cette  conséquence-là  devient 
improbable.  Car  ici  les  possibilités  d'égali- 
sation augmentent  de  plus  en  plus.  A  un 
endroit  que  pour  le  moment  je  ne  saurais 
indiquer,  Marx  dit  —  et  l'exactitude  de  son 
affirmation  peut  être  démontrée  par  une  foule 
d'exemples —  qu'au  centre  du  marché  financier 
les  contractions  de  celui-ci  sont  toujours  plus 
facilement  vaincues  que  sur  les  points  diffé- 
rents de  sa  périphérie.  Et  Marx  avait  devant  les 
yeux,  même  en  Angleterre,  un  marché  financier 
infiniment  plus  restreint  qu'il  ne  l'est  actuelle- 
ment. C'est  ainsi  qu'il  dit  encore  {Capital,  3"^  vo- 
lume, Il  18)  qu'avec;  l'extension  du  marché  les 


130  SOCIALISME   THÉORIQUE 

crédits  se  prolongent  et  que,  de  cette  façon, 
l'élément  spéculatif  domine  de  plus  en  plus  les 
affaires.  Mais  la  transformation  des  moyens  de 
communication,  survenue  depuis,  a  fait  plus 
que  compenser,  sous  ce  rapport,  les  effets 
des  grandes  distances.  Si,  par  cela^  les  crises 
du  marché  financier  ne  sont  pas  supprimées, 
les  restrictions  du  marche  financier  —  et  c'est 
de  cela  qu'il  s'agit  ici  —  par  des  entreprises 
commerciales  étendues  et  difficiles  à  contrôler, 
sont  pourtant  considérablement  réduites. 

La  relation  entre  les  crises  financières  et  les 
crises  commerciales  et  d'affaires  n'a  pas  encore 
été  suffisamment  éclaircie  pour  que  l'on  ait  pu 
dire  avec  certitude  d'un  cas  concret  quel- 
conque où  les  deux  crises  coïncidaient,  que  ce 
fût  directement  la  crise  commerciale,  c'est-à- 
dire  la  surproduction,  qui  avait  causé  la  crise 
financière.  Dans  la  plupart  des  cas  ce  ne  fut  vi- 
siblement pas  la  surproduction  proprement  dite, 
mais  la  sur-spéculation  qui  paralysait  le  marché 
financier  et  qui  ainsi  déprimait  l'ensemble  des 
affaires.  Cela  résulte  aussi  bien  des  cas  spéciaux 
que  Marx  relate  —  sur  la  foi  des  enquêtes  offi- 
cielles sur  les  crises  de  1847  et  1857  —  dans 
le  troisième  volume  du  Capital,  que  des  faits  que 
le  professeur  Ilerkner  cite  dans  son  résumé  de 
l'histoire  des  crises  commerciales  publié  dans 
le  «  Handwoerterbuch  der  Staatswisseiischaften  » 
{Dictionnaire  des  sciences  politiques)  relati- 
vement à  ces  crises  et  à  d'autres.  M"*  Luxem- 
burg arrive  à  la  conclusion  —  à  la  suite  des 
faits  cités  par  Herkner  —  que  les  crises  surve- 
nues jusqu'ici  n'ont  pas  été  encore  les  crises 


ET   SOCIALDI'MOCRATIE    PRATIQUE  loi 

véritables,  mais  seulement  des  maladies  infan- 
tilcs  de  l'économie  capitaliste,  symptômes  ac- 
compagnateurs non  de  restrictions,  mais  dex- 
tcnsions  du  domaine  de  l'économie  capitaliste, 
et  que  nous  «  ne  sommes  pas  encore  entrés  dans 
cette  phase  de  parfaite  maturité  capitaliste, 
prévue  dans  le  schème  marxiste  de  la  pério- 
dicité des  crises.  »  Ce  temps  ne  viendra  que 
lorsque  le  marché  international  sera  délimité 
dans  ses  grandes  lignes  et  ne  pourra  plus  être 
élargi  par  de  brusques  extensions.  C'est  alors 
que  le  conflit  entre  les  forces  productives  et  les 
limites  de  l'échange  deviendra  de  plus  en  plus 
brutal  et  tumultueux. 

A  quoi  on  peut  répondre  que  le  schème  des 
crises  n'est  pas,  chez  et  pour  Marx,  une  image 
de  l'avenir  mais  du  présent,  dont  il  attend  seu- 
lement, dans  l'avenir,  le  retour  sous  des  formes 
de  plus  en  plus  brutales,  de  plus  en  plus  aiguës. 
En  lui  déniant,  pour  toute  la  période  antérieure, 
la  signification  que  Marx  lui  attribuait  ;  en  le  pré- 
sentant comme  une  déduction  qui  ne  répondait 
pasencore  àla  réalité  etcomme  une  construction 
logique  et  anticipée  d'un  événement,  basée  sur 
certains  éléments  encore  en  germe.  M"''  Lu- 
xemburg met  en  même  temps  en  question  la 
prognose  marxienne  du  développement  social 
futur  en  tant  que  celle-ci  se  base  sur  la  théorie 
des  crises.  Car  si  cette  théorie,  à  l'époque  où 
ellefutformulée,  n'était  pas  vérifiée  encore,  et  si 
depuis  elle  ne  s'est  pas  davantage  réalisée,  sous 
quel  prétexte  pourra-t-on  alors  la  présenter 
comme  correcte  dans  l'avenir  ?  Le  renvoi  à 
l'époque  où  le  marché  international  sera  cons- 


132  SOCIALISME   THÉORIQUE 

titué  dans  ses  grandes  lignes,  est  une  envolée 
théorique  dans  l'au-delà. 

On  ne  peut  pas  même  encore  entrevoir  le 
moment  où  le  marché  international  sera  cons- 
titué dans  ses  grandes  lignes.  M"^  Luxemburg 
n'ignore  certainement  pas  qu'il  y  a  non  seule- 
ment un  agrandissment  extensif,  mais  encore 
un  agrandissement  intensif  au.  marché  inter- 
national et  que^  actuellement,  ce  dernier  est 
de   beaucoup  plus  important  que  le  premier. 

Dans  la  statistique  commerciale  des  grands 
pays  industriels,  l'exportation  vers  des  pays 
anciens  et  le  plus  longtemps  habités  joue  le 
rôle  le  plus  important.  L'Angleterre  n'exporte 
pas,  en  toute  l'Asie  australe  (les  colonies 
australiennes,  la  Nouvelle-Zélande,  etc.)  pour 
une  valeur  aussi  grande  qu'en  la  seule  France  ; 
en  toute  l'Amérique  britannique  (le  Canada, 
la  Colombie  britannique)  que  pour  la  seule 
Russie  ;  en  ces  deux  empires  coloniaux  en- 
semble, qui  pourtant  sont  d'un  âge  déjà  res- 
pectable, pas  autant  que  pour  l'Allemagne. 
Son  commerce  extérieur  avec  toutes  ses  co- 
lonies, y  compris  l'énorme  empire  indien,  ne 
constitue  pas  encore  le  tiers  de  son  commerce 
avec  le  reste  du  monde,  et  en  ce  qui  concerne 
les  territoires  conquis  durant  ces  dernières 
vingt  années,  l'exportation  est  ridiculement  mi- 
nime (1).  L'agrandissement  extensif  du  marché 


(1)  Voici  quelques  chiffres  pour  1895.  Sur  l'exportation  totale 
75.6  "/o  allaient  à  l'étranger,  et  là-dessus  neuf-dixièmes  dans  des 
pays  anciens,  et  24.4  aux  colonies  anglaises.  D'après  leur 
valeur    (y  compris  les  marchandises   de    transit)     l'Amérique 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  IjO 

international  s'effectue  beaucoup  trop  lentement 
pour  assurer  à  la  très  réelle  augmentation  de  la 
production  un  écoulement  satisfaisant,  si  les 
pays  anciens  n'étaient  pas  là  pour  lui  offrir  un 
marché  toujours  plus  vaste.  Il  est  impossible 
d'imaginer  a  priori  une  limite  pour  cette  crois- 
sance intensive  du  marché  universel.  Si  la  crise 
générale  est  réellement  la  loi  immanente  de 
la  production  capitaliste,  elle  doit  s'affirmer 
maintenant  ou  dans  un  avenir  des  plus  proches. 
Si  non,  la  preuve  de  son  inéluctabilité  relève  de 
la  spéculation  abstraite. 

Nous  avons  vu  que  le  crédit  n'éprouve  pas 
plus,  mais  moins  que  jadis,  de  contractions 
amenant  une  paralysation  générale  de  la  pro- 
duction, et  que,  par  conséquent,  sa  portée 
comme  facteur  constitutif  des  crises  est  dimi- 
nuée. Mais  en  tant  qu'il  constitue  un  moyen 
d'extension  artificielle  de  la  surproduction, 
à  cette  augmentation  de  la  production  s'op- 
pose aujourd'hui  dans  divers  pays,  et  par 
endroits  même  internationalement,  rassocia- 
tioji  des  entrepreneurs  qui,  sous  les  espèces  de 
cartel,  de  trust  ou  de  syndicat,  cherche  à 
régler  la  production.  Sans  me  laisser  aller  à  des 


anglaise  reçut  pour  Q.Q,  la  Russie  pour  10.7,  l'Asie  australe  pour 
19.3,  la  France  pour  20.3  et  l'Allemagne  pour  32.7  millions  de 
livres  sterling  de  marcliandises,  tandis  que  l'Afrique  anglaise 
occidentale  et  l'Afrique  anglaise  orientale  ne  reçurent  que  pour 
une  valeur  de  2.4  millions  de  livres,  c'est-à-dire  pas  encore  1  f/g 
de  l'exportation  tout  entière  dont  la  valeur  était  de  285  8  millions 
de  livres.  L'exportation  dans  toutes  les  colonies  anglaises  était 
de  64.8  «/o  et  celle  dans  les  autres  pays  de  77.2  'J/q  plus  élevée 
en  1895  qu'en  1860  (Données  empruntées  au  Constitutional 
Yearbook,  de  1897). 


loi  SOCIALISME   THEORIQUE 

prophéties  concernant  ses  capacités  vitales  et 
d'accomplissement,  j'ai  reconnu  sa  faculté  d'in- 
fluencer sur  la  relation  entre  l'activité  produc- 
tive et  le  marché,  au  point  do  diminuer  le 
danger  des  crises.  Gela  aussi  M"°  Luxemburg 
le  réfute. 

D'abord  elle  nie  que  l'association  des  entre- 
preneurs puisse  se  généraliser.  But  et  consé- 
quence de  l'association  seraient  d'augmenter, 
en  rendant  impossible  la  concurrence  dans  telle 
branche,  la  part  de  profit  de  cette  branche, sur 
le  marché.  Mais  une  branche  de  l'industrie  ne 
saurait  atteindre  ce  but  qu'au  détriment  de 
l'autre  et  ainsi  cette  organisation  ne  pourra 
jamais  devenir  générale.  «  Etendue  sur  toutes 
les  branches  de  la  production  elle  abolit  elle- 
même  son  action  ».' 

Cette  preuve  ressemble,  comme  une  goutte 
d'eau  à  une  autre,  à  la  preuve  —  depuis  long- 
temps évanouie  —  de  l'inutilité  des  chambres 
syndicales.  Sa  base  est  infiniment  plus  caduque 
encore  que  feu  la  théorie  du  fonds  des  salaires 
(Lohnfonds).  Elle  est  l'hypothèse  improuvée, 
improuvable  —  ou  plutôt  dont  la  fausseté  est 
prouvable  —  que  sur  le  marché  il  y  a  toujours  un 
total  invariable  de  profits  à  partager.  Elle  sup- 
pose entre  autres  choses  une  détermination  des 
prix,  indépendante  des  fluctuations  des  frais  de 
la  production.  Mais  même  avec  un  prix  déter- 
miné, et,  pardessus  le  marché,  une  base  techno- 
logique déterminée  delà  production,  l'ensemble 
des  profits  d'une  branche  d'industrie  peut  être 
augmenté  sans  que  pour  cela  les  profits  d'une 
autre  soient  diminués,  et  ce  par  la  réduction  des 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  135 

faux-frais,  l'abolition  de  la  concurrence  déloyale, 
une  meilleure  organisation  de  la  production  et 
autres  mesures  de  ce  genre.  Que  l'association  des 
entrepreneurs  constitue  un  moyen  puissant  sous 
ce  rapport,  cela  est  de  toute  évidence.  La  ques- 
tion de  la  répartition  des  profits  est  la  toute  der- 
nière raison  qui  forme  obstacle  à  la  générali- 
sation des  associations  d'entrepreneurs. 

Une  autre  raison  avancée  contre  la  faculté 
des  cartels  d'arrêter  l'anarchie  dans  la  produc- 
tion, consiste,  d'après  M'"  Luxemburg,,  en  ceci, 
qu'ils  cherchent  à  atteindre  leur  but  —  l'arrêt  de 
la  baisse  des  quotes-parts  deprofit —  en  mettant 
en  friche  une  partie  du  capital  accumulé  et 
qu'ainsi  ils  font  la  même  chose  que,  sous 
d'autres  formes,  les  crises  provoquaient.  Le  re- 
mède ressemblerait  donc  à  la  maladie,  comme 
une  goutte  d'eau  à  une  autre.  Une  partie  du  ca- 
pital socialisé  par  Torganisation  se  retrans- 
forme en  capital  privé,  chaque  fraction  se  jette 
dans  la  mêlée  pour  son  propre  compte,  et  «  les 
organisations  crèvent  comme  des  bulles  de  sa- 
von en  cédant  de  nouveau  la  place  à  une  con- 
currence libre,  dans  une  forme  renforcée  ». 

Cela  donne  tout  d'abord  à  supposer  que  l'am- 
putation chirurgicale  d'un  membre  gangrené 
et  la  destruction  par  la  gangrène  de  ce  membre 
se  ressemblent  «  comme  deux  gouttes  d'eau  », 
puisque  dans  les  deux  cas  le  membre  est  perdu. 
Que  du  capital  soit  mis  en  friche  par  un  événe- 
ment élémentaire  tel  que  les  crises,  ou  par  l'or- 
ganisation de  l'industrie,  voilà  deux  choses 
bien  différentes,  puisque  l'une  ne  signifie  qu'un 
arrêt  temporaire  tandis  que  l'autre  veut  dire 


136  SOCIALISME    THÉORIQUE 

destruction  immédiate.  Mais  il  n'est  nulle  part 
écrit  que  le  capital,  devenu  superflu  dans  telle 
branche  de  production,  ne  puisse  être  utilisé, 
ou  doive  ne  chercher  à  être  utilisé  que  dans 
cette  même  branche.  On  suppose  ici  que  le 
nombre  des  branches  de  production  est  inva- 
riablement fixé  pour  tous  les  temps,  supposi- 
tion contraire  encore  à  la  réalité. 

La  dernière  objection  de  M"°  Luxemburg  a 
quelque  peu  plus  de  valeur.  D'après  cette  objec- 
tion les  cartels  sont  pour  cela  incapables  d'en- 
traver l'anarchie  dans  la  production,  parce  que 
les  entrepreneurs  qui  constituent  le  cartel  ob- 
tiennent d'habitude  leurs  profits  les  plus  élevés 
sur  le  marché  intérieur,  en  faisant  produire 
pour  l'étranger,  et  à.  raison  d'une  quote-part  de 
profit  beaucoup  inférieure,  des  fractions  de  ca- 
pital impossibles  à  placer  sur  le  marché  na- 
tional. Résultat:  accentuation  de  l'anarchie  sur 
le  marché  international,  contrairement  au  but 
proposé. 

«  D'habitude  »  cette  manœuvre  ne  réussit  que  là 
où  des  droits  protecteurs  garantissent  au  cartel 
une  protection  efficace,  en  mettant  l'étranger 
dansl'impossibilité  de  lui  rendrela  monnaie  de  sa 
pièce.  Dans  l'industrie  sucrière  queM"°  L.  cite  en 
exemple  pour  soutenir  sa  thèse,  c'est  la  forme 
renforcée  du  droit  protecteur,  la  prime  d'ex- 
portation, qui  a  amené  toutes  ces  belles  choses. 
Mais,  chose  remarquable,  l'agitation  contre  cette 
mesure  bienfaisante  est  beaucoup  plus  forte  dans 
les  pays  qui  en  jouissent,  que  dans  le  pays  qui 
en  est  privé  et  dont  la  production  sucrière  reste 
exposée,  sans  défense  aucune,  à  la  concurrence 


ET   SOCIALDEMOCRATIE   PRATIQUE 


137 


des  pays  bénis  de  primes  d'exportation  et  de 
trusts  sucriers.  C'est  de  l'Angleterre  qu'il  s'agit. 
Et  les  Anglais  savent  ce  qu'il  font.  Sans  doute, 
cette  concurrence  primée  a  causé  de  sérieux 
dommages  aux  raffineurs  anglais,  bien  que  pas 
au  degré  généralement  supposé,  car  le  raffineur 
anglais  reçoit  également  sa  matière  première, 
le  sucre  brut,  après  défalcation  de  la  prime  d'ex- 
portation. Donc,  tandis  qu'en  1864  424.000tonnes 
de  sucre  seulement  étaient  raffinées  en  Angle- 
terre, la  quantité  en  atteignit  623.000  tonnes 
en  1894  et  632.000  en  1846.  Dans  l'intervalle  la 
production  avait,  il  est  vrai,  atteint  un  chiffre 
plus  élevé  encore  (824.000  tonnes  en  1884)  mais 
si  ce  chiffre  n'a  pas  pu  être  maintenu,  la  fabri- 
cation des  produits  de  sucrerie  (dragées,  fruits 
confits,  compotes)  a,  par  contre,  atteint  un 
essor  qui  compense  dix  fois  cette  baisse  rela- 
tive. De  1881  à  1891  le  nombre  des  personnes 
occupées  dans  les  raffineries  de  sucre  en  Angle- 
terre n'a  pas  diminué,  tandis  que  celui  des  in- 
dividus employés  dans  les  autres  industries  su- 
crières  a  à  peu  près  doublé  (1).  A  tout  cela  il  faut 
encore  ajouter  l'industrie  si  étendue  des  mar- 


(1)  Voici  les  chiffres  de  la  statistique  : 


Individus  occupés 

1881 

1891    ■ 

Augmentât. 

Raffineries  de  sucre  :  hom. 

»               »              fem. 

Industries   des  bonbons    et 

autres  sucreries  :  hommes. 

»                 femmes. 

4  285 
122 

14  305 

15  285 

4  682 

238 

20291 

34  788 

+       317 
+       116 

+    5  986 
+  19  503 

lo8  SOCIALISME    THÉORIQUE 

melades  et  des  compotes  de  fruits,  devenues  des 
articles  de  consommation  populaire  et  qui  oc- 
cupent des  milliers  d'ouvriers.  Quand  même  les 
primes  sur  les  sucres  et  autres  manœuvres  des 
fabricants  de  sucre  continentaux  auraient 
anéanti  la  raffinerie  anglaise  tout  entière 
—  ce  qui  pourtant  n'est  pas  le  cas  —  le 
nombre  des  ouvriers,  qui  auraient  été  ainsi 
réduits  au  chômage,  se  trouverait  encore  com- 
pensé par  un  nombre  d'au  moins  huit  fois  au- 
tant de  travailleurs  qui  auraient  trouvé  à  s'oc- 
cuper dans  les  autres  industries  sucrières.  Et 
nous  n'avons  pas  mis  en  ligne  de  compte  encore 
l'essor  qu'a  pris,  en  Angleterre,  la  culture  des 
baies  de  toutes  sortes  (groseilles,  etc.)  en  consé- 
quence du  prix  peu  élevé  du  sucre.  On  dit  bien 
que  le  sucre  de  betterave  primé  a  ruiné  les  plan- 
teurs de  canne  à  sucre,  et  les  planteurs  des 
Indes  occidentales  ne  laissent  pas  que  de  gémir. 
Mais  cette  honorable  classe  ressemble  à  s'y 
tromper  à  ces  fameux  agrariens  besogneux  qui 
sont  toujours  dans  la  misère.  De  fait,  l'Angle- 
terre importe  actuellement  de  ses  possessions 
plus  de  sucre  qu'à  n'importe  quelle  époque  an- 
térieure (de  2.3  millions  de  quintaux  en  1890 
l'importation  du  sucre  de  canne  des  posses- 
sions britanniques  s'est  élevée,  en  1896,  à 
3.1  millions  de  quintaux).  Seulement,  d'autres 
colonies  ont  dépassé  l'Inde  occidentale.  En  1882, 
les  Indes  occidentales  produisaient  exactement 
deux  tiers  de  l'exportation  totale  des  colonies 
britanniques.  En  1896,  elles  n'en  fournissaient 
plus  tout  à  fait  la  moitié.  Les  profits  des  plan- 
teurs se  sont  certainement  réduits,  mais  cela  ne 


ET   SOGIALDÉMOCP.ATIE   TRATIQUE  130 

veut  pas  dire  encore  qu'ils  soient  ruinés. 
Mais  il  ne  s'agit  pas  ici  de  nier  les  consé- 
quences nuisibles  de  la  protection  contempo- 
raine, simple  ou  intensive,  ni  de  faire  l'apo- 
logie des  associations  d'entrepreneurs.  L'idée 
ne  m'est  jamais  venue  de  prétendre  que  les 
trusts,  etc.,  fussent  l'expression  dernière  du 
développement  économique  et  qu'ils  fussent 
appelés  à  définitivement  écarter  les  antago- 
nismes de  la  vie  sociale  moderne.  Je  suis  plutôt 
convaincu  que, lorsque  dans  des  états  industriels 
modernes  les  trusts  et  les  cartels  sont  soutenus 
et  accentués  par  des  droits  protecteurs,  ils 
doivent  devenir  fatalement  des  facteurs  de  crises 
de  l'industrie  respective  —  sinon  tout  de  suite, 
du  moins  finalement,  et  pour  le  pays  «  protégé  » 
comme  pour  les  autres.  Reste  a  savoir  combien 
de  temps  les  peuples  respectifs  toléreront  cet 
état  de  choses.  Le  protectionnisme  n'est  pas  un 
produit'de  l'économie,  mais  un  empiétement 
du  pouvoir  politique  sur  l'économie,  avec,  pour 
objectif,  des  résultats  économiques.  Tout  autre 
est  la  nature  de  l'association  industrielle  dénom- 
mée cartel.  Elle  a  poussé  —  même  si  elle  est 
artificiellement  favorisée  par  des  droits  protec- 
teurs —  sur  le  terrain  même  de  l'économie, 
comme  un  moyen  à  lui  propre  de  l'adaptation 
de  la  production  aux  mouvements  du  marché. 
Qu'elle  puisse  être,  ou  devenir,  en  même  temps 
un  moyen  d'exploitation  monopoliste,  cela  est 
hors  de  doute.  Mais  il  est  également  hors  de 
doute  qu'elle  signifie,  dans  sa  qualité  première, 
un  corroboratif  de  tous  les  antidotes  connus 
jusqu'ici  contre  la  surproduction.  Avec  beau- 


140  SOCIALISME   THÉORIQUE 

coup  moins  de  danger  que  l'entreprise  particu- 
lière elle  peut,  en  des  périodes  d'encombrement 
du  marché,  procéder  à  une  restriction  momen- 
tanée de  la  production.  Mieux  aussi  que  l'entre- 
prise particulière  elle  peut  tenir  tête  sur  la  con- 
currence de  l'étranger.  Nier  cela  équivaudrait 
à  nier  la  supériorité  de  l'organisation  sur  la  con- 
currence anarchique.  C'est  ce  qu'on  fait  ce- 
pendant, quand  on  nie,  en  principe,  que  les 
cartels  puissent  modifier  la  nature  et  la  fré- 
quence des  crises.  Jusqu'à  quel  point  ils 
peuvent  les  modifier  cela  est,  aujourd'hui,  une 
question  purement  conjecturale,  la  pratique 
n'étant  pas  assez  ancienne  encore  pour  per- 
mettre, sous  ce  rapport,  un  jugement  définitif. 
Moins  de  points  d'appui  encore  s'oiïrent,  dans 
ces  conditions,  pour  la  prédôtermination  des 
crises  générales  futures,  comme  se  les  imagi- 
naient originairement  Marx  et  Engels  :  des  ré- 
pétitions plus  aiguës  des  crises  de  1825,  1836, 
1847,  1857,  1873.  Le  fait  déjà  que  pendant  long- 
temps les  socialistes  concluaient  à  un  resserre- 
ment de  plus  en  plus  étroit  du  mouvement 
cyclique  industriel,  comme  la  conséquence 
naturelle  de  la  concentration  croissante  du 
capital  —  un  développement  spiraliforme  — 
mais  que,  en  1894,  Engels  se  crut  obligé  de 
poser  la  question  :  si  nous  ne  nous  trouvions 
pas  en  présence  d'une  nouvelle  extension  du 
cycle,  c'est-à-dire  le  contraire  absolu  de  l'an- 
cienne hypothèse,  ce  fait  devrait  nous  mettre  en 
garde  contre  la  conclusion  abstraite  que  ces 
crises  doivent  se  répéter  sous  l'ancienne  forme. 
L'histoire  des  industries  isolées  démontre  que 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  1-41 

leurs  crises  ne  coïncident  pas  toujours  avec 
les  crises  soi-disant  générales.  En  relisant,  dans 
le  premier  et  le  troisième  volume  du  Capital, 
les  indications  que  Marx  donne  concernant 
l'histoire  de  l'industrie  cotonnière  anglaise,  on 
verra,  et  l'histoire  la  plus  récente  confirme 
catégoriquement  les  faits,  comment  cette  impor- 
tante branche  de  production,  et  tant  d'autres 
avec  elle,  traversent  des  phases  successives  de 
prospérité  et  de  stagnation  qui  restent  sans 
influence  sérieuse  sur  l'ensemble  des  autres 
industries.  Marx,  nous  l'avons  vu,  croyait  pou- 
voir conclure,  par  la  nécessité  du  renou- 
vellement accéléré  du  capital  fixe  (des  instru- 
ments de  production,  etc.)  à  une  base  matérielle 
des  crises  périodiques,  et  il  est  incontestable 
qu'il  y  a  ici  un  élément  de  crise  important. 
Mais  il  n'est  pas  exact  —  ou  il  n'est  yö/««  exact,  — 
que  ces  périodes  de  renouvellement  dans  les 
industries  diverses  coïncident.  Et  par  cela  un 
autre  facteur  des  grandes  crises  générales  est 
supprimé. 

Il  reste  donc  simplement  acquis  que  la  capa- 
cité de  production,  dans  la  société  moderne,  est 
de  beaucoup  supérieure  à  la  réelle  demande  de 
produits,  déterminée  par  la  capacité  de  con- 
sommation des  acheteurs  ;  que  des  millions 
d'hommes  vivent  dans  des  logements  insuffi- 
sants, se  nourrissent  et  s'habillent  d'une  manière 
insuffisante,  bien  que  les  moyens  abondent  pour 
leur  assurer  le  logement,  la  nourriture  et  le 
vêtement  dans  des  conditions  suffisantes  ;  que  de 
cette  anomalie  résultent  toujours  de  nouveau, 
dans   les  diiîérentes  branches  de  production, 


1i3  SOCIALISME    THÉORIQUE 

des  surproductions,  de  manière  à  ce  que,  ou 
bien  tel  article  déterminé  soit  fabriqué  en  des 
quantités  plus  considérables  que  la  consom- 
mation n'en  peut  absorber  —  par  exemple  : 
plus  de  fil  que  les  fabriques  de  tissus  n'en 
peuvent  consommer  —  ou  bien  que  des  articles 
déterminés  soient  fabriqués,  non  pas  en  plus 
grande  quantité  qu'on  n'en  peut  consommer, 
mais  qu'on  n'en  ^Quï  acheter)  qu'il  en  résulte  une 
grande  irrégularité  dans  l'occupation  des  ou- 
vriers_,  rendant  fort  précaire  leur  situation,  et  qui 
les  maintient  dans  une  dégradante  dépendance 
en  provoquant  ici  le  sur-travail,  là  le  chômage  ; 
et  que  de  tous  les  moyens  actuellement  employés 
pour  réagir  contre  l'aggravation  de  ces  maux, les 
cartels  des  entreprises  capitalistes  constituent 
d'un  côté  vis-à-vis  des  ouvriers,  et  d'autre  part 
vis-à-vis  du  grand  public,  des  associations  mo- 
nopolistes ayant  la  tendance  d'entreprendre, 
sur  le  dos  des  producteurs  comme  sur  celui  des 
consommateurs,  des  luttes  avec  des  associations 
monopolistes  analogues  d'autres  industries  ou 
d'autres  pays,  ou  bien  de  régler  arbitrairement^ 
par  des  contrats  internationaux  ou  interindus- 
triels, et  sur  leurs  besoinsde  gain,  la  production 
aussi  bien  que  les  prix.  Virtuellement,  le  moyen 
de  préservation  capitaliste  contre  les  crises 
porte  en  lui  les  germes  d'une  nouvelle  servi- 
tude de  la  classe  ouvrière,  aussi  bien  que  des 
privilèges  de  production  qui  sont,  dans  une 
forme  plus  catégorique  encore,  la  réédition  des 
anciens  privilèges  des  jurandes.  Au  point  de  vue 
des  ouvriers,  il  me  semble  beaucoup  plus  impor- 
tant de  se  rendre  compte  de  leurs  possibilités 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PHATIQUE  \A<j 

que  de  prophétiser  leur  «impuissance».  Pour 
la  classe  ouvrière  la  question  est,  en  principe, 
tout  à  fait  secondaire  de  savoir  si,  à  la  longue, 
ils  seront  à  même  de  réaliser  leur  but  princi- 
pal :  prévenir  les  crises.  Mais  cette  question 
acquiert  une  très  grande  importance  à  partir 
du  moment  où  l'on  fonde  sur  la  crise  générale 
des  espérances  quelconques  pour  l'émancipa- 
tion de  la  classe  ouvrière.  Car  en  ce  cas  la 
notion  que  les  cartels  ne  peuvent  rien  contre 
les  crises  peut  devenir  la  cause  de  funestes 
omissions. 

Le  bref  aperçu  que  nous  avons  donné,  dans 
l'introduction  de   ce  chapitre,  des  explications 
marxo-engelsiennes   des   crises    économiques, 
suffira     (joint   aux  faits    catégoriques   cités  à 
l'appui)  à  faire  reconnaître  la  question  des  crises 
comme  un  problème  impossible  à  résoudre  dé- 
finitivement par   quelques   tirades    vieillottes. 
Nous  ne  pouvons  que  constater  quels  éléments 
de  l'économie  moderne  poussent  à  des  crises 
et  quelles  forces  s'y  opposent.   Mais  il  est  im- 
possible  de  déterminer  à  l'avance  les  rapports 
réciproques  de  ces  forces  ou  leur  développement. 
Si  ce  ne  sont  pas  des   événements  extérieurs 
imprévus  qui  amènent  la  crise  générale  —  ce 
qui  peut  arriver  tous  les  jours  —  il  n'y  a  pas 
de  raison  formelle  pour  conclure,  sur  des  don- 
nées purement  économiques,  au  prochain  avè- 
nement de  celle-ci.   Des  dépressions  localeset 
partielles  sont  inéluctables,   mais  l'arrêt  géné- 
ral —  étant  donnés  l'organisation  et  l'extension 
actuelle   du  marché  international,  et  notam- 
ment \ énorme  essor  de  la  production  des  vivres  — 


144  SOCIALISME   THÉORIQUE 

ne  l'est  pas.  Ce  dernier  fait  est  de  la  plus  haute 
importance  pour  notre  problème.  Rien  peut-être 
n'a  contribué  autant  à  l'atténuation  des  crises 
économiques^  ou  a  empêché  leur  développement, 
comme  la  baisse  de  la  rente  et  celle  du  prix  des 
vivres. 


CHAPITRE  IV 


LA.   MISSION  ET    LES   FACULTES   D  ACCOMPLISSEMENT 
DE   LA   SOCIAL    DEMOCRATIE 


a)  Les  conditions  politiques  et  économiques  prélimi- 
naires du  socialisme. 


Si  on  demandait  à  un  nombre  quelconque 
de  personnes,  sans  distinction  de  classe  ou  de 
parti,  de  donner,  en  une  formule  concise,  une 
définition  du  socialisme,  la  plupart  d'entre  elles 
seraient  certainement  quelque  peu  embarras- 
sées. Celui  qui  ne  répète  pas,  au  petit  bonheur, 
une  phrase  saisie  au  vol,  doit  d'abord  se  rendre 
compte  s'il  a  à  définir  un  état  de  choses  ou  un 
mouvement,  une  théorie  ou  un  but.  Si  nous 
feuilletons  notre  propre  littérature  socialiste, 
nous  rencontrons  des  définitions  fort  variées 
de  cette  conception,  suivant  qu'elles  relèvent 
d'une  des  catégories  mentionnées.  Nous  la 
verrons  qualifiée  comme  une  dérivation  d'idées 
de  justice  (égalité,  équité),  ou  bien  sommaire- 
ment définie  comme  une  science  sociale  ; 
identifiée  avec  la  lutte  de  classe  des  ouvriers 


146  SOCIALISME   THÉORIQUE 

dans  la  société  moderne,  et  expliquée  ainsi  : 
socialisme  veut  dire  société  associative  (Genos- 
senschaftliche Wirthschaft).  Occasionnelle- 
ment ces  explications  variées  ont  pour  base  des 
conceptions  différentes  en  principe,  mais  le 
plus  souvent  elles  ne  sont  que  les  résultats 
d'une  appréciation  ou  d'une  présentation  diffé- 
rente d'une  même  chose. 

La  définition  la  plus  exacte  du  socialisme 
sera  évidemment  celle  qui  se  rattache  à  l'idée 
de  l'association,  puisque  cette  idée  exprime 
simultanément  sa  nature  économique  et  juri- 
dique. 11  ne  faudrait  certainement  pas  une 
démonstration  bien  longue,  pour  faire  recon- 
naître que  le  caractère  juridique  a  ici  au  moins 
autant  d'importance  que  le  caractère  écono- 
mique. Tout  en  laissant  de  côté  la  question  si, 
et  dans  quel  sens,  le  droit  est  un  facteur  pri- 
maire ou  secondaire  de  la  vie  sociale,  il  est 
incontestable  que  le  droit  d'une  époque  quelle 
qu'elle  soit  donne  l'image  la  plus  concentrée  de 
son  caractère.  Nous  caractérisons  les  sociétés 
non  pas  d'après  leur  base  technologique  ou 
économique,  mais  d'après  le  principe  fondamen- 
tal de  leurs  institr.tions  juridiques.  Nousparlons, 
il  est  vrai,  de  l'âge  de  pierre,  de  bronze  ;  du  siècle 
des  machines,  de  l'électricité,  etc.,  mais  nous 
parlons  de  C ordre  social  féodal,  capitaliste,  bour- 
geois, etc.  C'est  ainsi  que  le  socialisme  pourrait 
être  qualifié  comme  le  mouvement  vers  l'ordre 
social  associatif  ou  comme  la  réalisation  de  cet 
ordre  social.  C'est  dans  ce  sens,  qui  est  d'ailleurs 
conforme  à  l'étymologie  du  mot  (socius  ==  asso- 
'7-     cié)  que  nous  l'employons  ci-après. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    mATTOUE  li7 

Quelles  sont  maintenant  les  conditions  pri- 
mordiales de  la  réalisation  du  socialisme?  Le 
matérialisme  historique  les  découvre  en  pre- 
mier lieu  dans  le  développement  moderne  de  \^ 
la  production.  L'extension  de  la  grande  entre- 
prise capitaliste  dans  l'industrie  comporte  une 
base  matérielle  durable,  et  toujours  plus  vaste, 
pour  l'impulsion  à  la  transformation  socialiste 
delà  société.  Dans  ces  entreprises  la  production 
est  déjà  organisée  socialement,  mais  la  direction 
en  est  individuelle  et  les  profits  en  sont  appro-  , 
priés  par  des  individus,  non  pas  suivant  leur  ^ 
part  prise  au  travail,  mais  d'après  leur  part  de 
capital.  L'ouvrier  producteur  n'est  pas  proprié- 
taire de  ses  moyens  de  production  ;  il  vit  dans 
la  condition  d'un  salarié  dépendant,  condition 
dont  il  ne  sortira  jamais  et  dont  l'oppression  est 
encore  accentuée  par  l'incertitude  qui  résulte  de 
sa  dépendance  de  l'entrepreneur,  et  des  fluctua- 
tions du  marché,  conséquence  de  l'anarchie 
dans  la  production.  Gomme  la  production 
elle-même,  les  conditions  d'existence  des  pro- 
ducteurs poussent  à  la  socialisation  et  à  l'or- 
ganisation associative  du  travail.  Dès  que  ce 
développement  est  suffisamment  avancé,  la  réa- 
lisation du  socialisme  devient  une  nécessité  iné- 
luctable pour  le  développement  ultérieur  de  la 
société.  Cette  réalisation  est  l'afTairedu  proléta- 
riat organisé  en  parti  de  classe  et  qui,  pour  ce 
faire,  aura  à  conquérir  le  pouvoir  politique.? 

Nous  avons  donc  comme  première  condition 
essentielle  pour  la  réalisation  générale  du  so- 
cialisme, un  degré  d'élévation  déterminé  du 
développement  capitaliste,  et,  comme  seconde, 


•148  SOCIALISME   THÉORIQUE 

l'exercice  du  pouvoir  politique  par  le  parti  de 
-  classe  des  ouvriers  ==  la  socialdémocratie.  La 
forme  que  prendra  l'exercice  de  ce  pouvoir 
pendant  la  période  de  transition,  est,  d'après 
Marx,  la  dictature  du  prolétariat. 

En  ce  qui  concerne  la  première  de  ces  condi- 
tions primordiales,  nous  avons  déjà  démontré, 
^ans  le  chapitre  sur  les  classes  d'entreprises 
dans  la  production  et  la  distribution,  que,  si 
actuellement  la  grande  entreprise  dans  l'indus- 
trie prédomine  déjà,  elle  ne  représente  cepen- 
dant pas  (en  y  comprenant  les  entreprises  qui 
dépendent  d'elle),  et  même  dans  un  pays  aussi 
avancé  que  la  Prusse,  plus  que  la  moitié  de  la 
population  occupée  dans  la  production.  11  en 
est  de  même  pour  toute  l'Allemagne,  et  l'Angle- 
terre, le  pays  le  plus  industriel  de  l'Europe,  pré- 
sente une  image  fort  peu  différente.  Dans  les 
autres  pays,  la  Belgique  peut  être  exceptée,  la 
proportion  des  grandes  entreprises  est  beaucoup 
plus  défavorable,  comparée  aux  entreprises 
moyennes  et  petites.  Dans  l'agriculture,  par 
contre,  nous  constatons  partout,  non  seulement 
une  prédominance  considérable  de  la  petite  et 
moyenne  entreprise, comparée,  proportionnelle- 
ment, à  la  grande,  mais  elles  sont  aussi,  mieux 
que  cette  dernière,  à  même  de  consolider  leur 
position.  Dans  le  commerce  et  le  trafic  les  con- 
ditions mutuelles  des  groupes  d'entreprises  sont 
analogues. 

Que  les  chiffres  sommaires  de  la  statistique 
industrielle  aient  besoin  de  plus  d'une  rectifi- 
cation, quand  on  vérifie  les  groupes  isolés,  cela 
je  l'ai  moi-même  fait  ressortir  dans  l'article  sur 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  IIO 

la  «  théorie  du  cataclysme  »,  tandis  que  dans  des 
articles  antérieurs  de  la  série  :  «  Problèmes  du 
socialisme  »,  j'ai  expressément  dit  que  le  nom- 
bre des  employés  dans  une  entreprise  quel- 
conque n'est  pas  une  indication  sûre  du  degré 
de  sa  nature  capitaliste.  Les  objections  que 
Parvus  a  formulées  dans  la  Saechsisc/ie  Arbei- 
terzeitung contre  l'usage  que  j'avais  fait,  à 
l'endroit  indiqué,  des  chiffres  totaux  des 
groupes  d'entreprise,  ne  disaient  rien,  en 
principe,  que  je  n'avais  pas  moi-même  dit  et 
répété  avant  lui;  et  pour  la  question  de  la  pro- 
babilité d'une  proche  débâcle  sociale  —  chose 
dont  il  s'agit  ici  —  elles  sont  sans  importance 
aucune.  Que  sur  les  centaines  de  mille  de  petites 
entreprises  un  certain  nombre  aient  un  carac- 
tère capitaliste,  et  que  d'autres  dépendent  entiè- 
rement ou  partiellement  de  grandes  entreprises 
capitalistes,  cela  ne  peut  que  fort  peu  changer 
l'image  d'ensemble  que  la  statistique  donne  des 
entreprises  industrielles.  La  grande  et  gran- 
dissante diversité  des  entreprises,  l'articulation 
graduée  de  l'industrie  n'en  sont  pas  entamées. 
Si  nous  rayons  de  la  liste  un  quart,  voire 
même  la  moitié  de  toutes  les  petites  entreprises, 
à  litre  de  dépendances  des  entreprises,  moyennes 
et  grandes,  il  reste  encore  en  Allemagne,  dans 
l'industrie  seule,  un  million  d'entreprises,  à 
partir  des  entreprises  capitalistes  géantes  jus- 
qu'aux centaines  de  mille  de  petites  entreprises 
professionnelles,  qui,  il  est  vrai,  payent  aussi 
leur  tribut  au  processus  de  condensation,  mais 
qui  pour  cela  ne  font  pas  du  tout  mine  encore 
de  vouloir  bientôt  disparaître.  Ajoutons  encore, 


iSÜ  SOCIALISME   THÉORIQUE 

aux  chiffres  que  nous  avons  donnés  à  ce  sujet 
dans  la  seconde  partie  du  chapitre  troisième, 
les  suivants,  empruntés  à  la  statistique  des  in- 
dustries du  bâtiment  en  Allemagne.  Dans  cette 
branche  d'industrie,  le  nombre  des  entreprises 
indépendantes  augmenta^  de  1882  à  1895,  de 
146.175  à  177.012,  et  celui  des  salariés  de 
580.121  à  777.705,  ce  qui  constitue,  il  est  vrai, 
un  accroissement  modéré  des  salariés  par 
entreprise  (de  3.97  à  4.37)  mais  ce  qui  pour- 
tant ne  signifie  rien  moins  qu'un  recul  de 
l'entreprise  professionnelle  individuelle. 

Pour  autant  donc  que  la  centralisation  des 
entreprises  est  la  condition  primordiale  de  la 
socialisation  de  la  production  et  de  la  distribu- 
tion, elle  n'est  jusqu'ici  —  mêmedansles  pays  les 
plus  avancés  de  l'Europe  — qu'une  réalité  par- 
tielle, de  sorte  que,  si  en  Allemagne  l'Etat,  dans 
un  avenir  prochain,  voulait  exproprier  toutes 
les  entreprises  occupant  vingt  personnes  et 
plus,  soit  dans  un  but  d'exploitation  entière  et 
directe,  soit  pour  les  affermer  en  partie,  il  res- 
terait encore,  dans  le  commerce  et  l'industrie, 
des  centaines  de  mille  d'entreprises  avec  plus 
de  quatre  millions  de  salariés  qui  continueraient 
à  être  conduites  par  des  particuliers.  Dans 
l'agriculture,  au  cas  où  toutes  les  entre- 
prises d'au-dessus  de  vingt  hectares  seraient 
expropriées  par  l'Etat  —  et  personne  n'y  songe 
—  il  resterait  encore  plus  de  cinq  millions  d'en- 
treprises d'un  caractère  privé,  avec  à  peu  près 
neuf  millions  d'employés.  On  pourra  se  former 
une  idée  de  l'étendue  de  la  tâche  que  l'Etat  ou 
les  Etats  entreprendraient  en  expropriant  toutes 


ET  SOCIALDÉMOCRATIE  PRATIQUE       151 

ces  entreprises,  si  on  songe  qu'il  s'agit,  dans  l'in- 
dustrie et  le  commerce,  de  plus  d'une  centaine 
de  mille  d'entreprises  avec  de  cinq  à  six  millions, 
et  dans  l'agriculture  de  plus  de  trois  cent  mille 
entreprises,  avec  cinq  millions  d'employés.  De 
quelle  abondance  d'entendement,  de  compé- 
tence et  de  talent  administratif  un  gouverne- 
ment ou  une  assemblée  nationale  devraient-ils 
bien  disposer  pour  pouvoir  exercer,  ne  fût-ce 
que  la  direction  ou  le  contrôle  supérieur  d'un 
pareil  organisme  géant? 

On  citera  peut-être  ici  le  grand  nombre  d'in- 
telligences que  la  civilisation  contemporaine 
produit,  et  qui,  dans  une  période  de  transition, 
ne  demanderaient  pas  mieux  qu'à  se  rendre 
utiles.  Je  ne  doute  nullement  du  concours  et  de 
la  bonne  volonté  de  cette  catégorie  de  personnes 
que  j'ai  invoqués  moi-même  il  y  a  près  de  dix- 
huit  ans.  Mais  c'est  précisément  dans  «  l'embar- 
ras de  richesses  »  que  réside  ici  le  danger,  et 
ce  que  le  mauvais  vouloir  des  adversaires  ne 
peut  pas  faire,  sera  peut-être  réalisé  par  la  bonne 
volonté  de  l'armée  grossissante  des  meilleurs 
amis.  La  bonne  volonté  est  souvent,  môme  dans 
les  époques  normales,  une  alliée  compromet- 
tante. 

Mais  laissons  pour  le  moment  cette  question 
de  côté,  et  tenons-nous-en  provisoirement  au 
fait  que,  pour  la  socialisation  et  la  distribution 
de  la  production,  une  partie  seulement  est 
remplie  de  la  condition  matérielle  primordiale  :  7S 
la  centralisation  avancée  des  entreprises. 

La  seconde  condition  primordiale  est,  d'après 
la  doctrine  marxienne,  la  conquête  du  pouvoir 


'152  SOCIALISME   THÉORIQUE 

politique  par  le  prolétariat.  On  peut  s'imaginer 


■^ëTîïï~conqiîetë~sous  des  formes  variées  :  au 
moyen  de  la  lutte  parlementaire,  par  l'exploita- 
tion du  droit  de  vote  et  l'utilisation  de  tous  les 
autres  droits  légaux,  ou  bien  par  la  violence  au 
moyen  de  la  révolution. 

Il  est  de  notoriété  que  Marx  et  Engels  ont 
considéré  pendant  fort  longtemps  ce  dernier 
moyen  comme  presque  partout  inévitable,  et, 
pour  un  certain  nombre  de  fidèle*  de  la  doctrine 
marxienne,  il  l'est  encore  aujourd'hui.  Beaucoup 
aussi  le  considèrent  comme  le  moyen  le  plus 
rapide. 

Ce  qui  contribue  en  premier  lieu  à  cette  con- 
ception, c'est  la  notion  que  la  classe  ouvrière 
est  la  classe  la  plus  nombreuse  et,  étant  dépos- 
sédée, la  plus  énergique  en  même  temps.  Une 
fois  en  possession  du  pouvoir,  elle  ne  s'arrêterait 
pas  avant  d'avoir  remplacé  les  fondements  du 
système  existant  par  des  institutions  de  nature 
à  rendre  impossible  la  reconstruction  des  pre- 
miers. 

Il  a  été  démontré  déjà  que  Marx  et  Engels,  en 
élaborant  leur  théorie  de  la  dictature  du  prolé- 
tariat, avaient  devant  les  yeux,  comme  exemple- 
type,  l'époque  terroriste  de  la  Révolution  fran- 
çaise. Dans  sa  brochure  contre  Diihring  encore, 
Engels  qualifie  de  grandement  géniale  la  dé- 
couverte de  Saint-Simon  qui,  en  1802,  avait 
compris  la  Terreur  comme  la  dictature  des  foirles 
dépossédées.  Cette  appréciation  est  quelque  peu 
exagérée,  mais  pour  aussi  importante  que  l'on 
prenne  la  découverte,  les  résultats  de  la  dicta- 
ture des  dépossédés  ne  sont  pas  beaucoup  plus 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  153 

estimés  par  Saint  Simon  que  par  «  l'épicier  » 
Schiller.  Les  dépossédés  de  1793  étaient  ca- 
pables seulement  de  combattre  les  combats 
autres.  Ils  ne  pouvaient  «  régner»  que  tant  que 
dura  la  Terreur.  Quand  celle-ci  se  fut  épuisée, 
comme  elle  devait  s'épuiser,  leur  règne  était 
totalement  fini.  Suivant  la  conception  marxo- 
engelsienne,  ce  danger  n'existerait  pas  chez  le 
prolétariat  moderne.  Mais  qui  donc  est  le  prolé- 
tariat moderne  ? 

Si  on  comprend  sous  ce  titre  tous  ceux  qui 
ne  jouissent  d'aucun  revenu  par  la  propriété  ou 
par  une  situation  privilégiée,  ils  constituent 
évidemment  la  majorité  absolue  de  la  popula- 
tion dans  les  pays  avancés.  Mais  alors  ce  «  pro- 
létariat »  se  compose  d'un  mélange  d'éléments 
extraordinairement  hétérogènes,  et  de  couches 
plus  différentes  encore  entre  elles  que  ne  le  fut 
le  «  peuple  »  de  1789  ;  une  foule,  qui,  tant 
qu'existeront  les  conditions  de  propriété  ac- 
tuelles, aura  plus  d'intérêts  communs  ou,  du 
moins,  analogues,  que  contradictoires,  mais  qui, 
dès  que  les  possédants  et  les  gouvernants  ac- 
tuels seront  destitués  ou  dépossédés,  se  rendront 
bien  vite  compte  de  la  diversité  de  leurs  besoins 
et  de  leurs  intérêts  respectifs. 

Antérieurement  au  présent  travailjj'aidéjàfait 
la  remarque  que  les  ouvriers  salariés  modernes 
ne  sont  pas  la  masse  homogène  et  —  en  ce  qui 
concerne  la  propriété_,  la  famille,  etc.  —  indiffé- 
rente que  suppose  le  Manifeste  communiste  et 
que  dans  les  industries  manufacturières  les 
plus  avancées  on  trouve  justement  toute  une 
hiérarchie    d'ouvriers    différenciés,    dont    les 

9* 


15-4  SOCIALISME   THÉORIQUE 

groupes  respectifs  ne  sont  que  médiocrement 
solidaires  entre  eux.  Dans  cette  remarque  de  moi 
H.  Gunow  voit  une  confirmation  du  fait  que, 
lorsque  je  parle  «  en  général  »,  je  n'ai  devant 
les  yeux  que  des  exemples  anglais.  En  Alle- 
magne et  dans  les  autres  pays  civilisés  du  conti- 
nent, il  n'y  aurait  pas  cette  séparation  entre  les 
ouvriers  mieux  situés  et  le  mouvement  révolu- 
tionnaire, que  l'on  constate  en  Angleterre.  Con- 
trairement à  ce  qui  se  voit  en  Angleterre,  les 
ouvriers  les  mieux  payés  seraient  là  à  la  tête  du 
mouvement  de  classe.  L'esprit  de  caste  anglais 
ne  serait  pas  un  résultat  de  l'actuelle  différen- 
tiation  sociale,  mais  un  écho  des  anciennes  ins- 
titutions corporatives  et  du  mouvement  syndi- 
cal primitif  dont  les  formes  s'en  rapprochent. 
Je  dois  encore  répondre  à  Gunow  que  ce 
qu'il  raconte-là  n'est  pas  neuf  pour  moi  ;  j'en- 
tends pas  neuf  entant  que  cela  est  exRci  ni  îieuf. 
en  tant  que  cela  est  inexact.  Inexact,  par  exem- 
ple, est  ce  qu'il  dit  en  dernier  lieu.  La  théorie 
qui  relie  les  syndicats  anglais  aux  corporations 
repose  sur  de  bien  faibles  bases.  Elle  oublie  qu'en 
Angleterre  —  à  l'exception  de  Londres  —  les 
corporations  furent  déjà  expropriées  lors  de  la 
Réforme  et  c'est  à  Londres  précisément  que  le 
mouvement  syndical  n'a  jamais  été  particuliè- 
rement vigoureux,  échec  partiel  auquel  les  cor- 
porations qui  y  existent  toujours  sont  on  ne 
peut  plus  innocentes.  Si  le  mouvementsyndical 
anglais  est  animé  d'un  certain  esprit  corpora- 
tif, cela  est  beaucoup  moins  un  héritage  des 
anciennes  corporations  qui  ont  existé  pendant 
beaucoup  plus  longtemps  en  Allemagne  qu'en 


ET   SOGIALDÉMOCRATIE   TRATIQUE  155 

Angleterre,  qu'un  produit  de  la  liberté  anglo- 
saxonne,  et  du  fait  que  l'ouvrier  anglais  n'a  ja- 
mais été  soumis  —  pas  môme  pendant  la  période 
où  les  coalitions  étaient  prohibées  — à  la  disci- 
pline de  l'Etat  policier.  Dans  la  liberté  se  déve- 
loppe le  sens  de  la  particularité  ou,  comme  dit 
Stirner,  de  la  rf«6Ymc/?ïu7e  (Eigenheit).  Il  n'exclut 
pas  la  reconnaissance  de  l'hétérogène  ou  de 
l'intérêt  général,  mais  il  devient  facilement  la 
cause  d'une  certaine  angulosité  qui  semble  dure 
et  étroite,  même  où  dans  la  forme  seule  son  ac- 
tion est  partiale.  Je  ne  veux  certainement  rien 
dire  de  pénible  aux  ouvriers  allemands  et  je 
sais  apprécier,  dans  toute  sa  grandeur,  l'idéa- 
lisme dont,  notamment,  les  ouvriers  hambour- 
geois  ont  fait  preuve,  pendant  des  dizaines 
d'années,  par  leurs  sacrifices  pour  la  cause 
générale  de  l'émancipation  ouvrière,  et  qui  est 
sans  exemple  dans  l'histoire.  Mais  pour  autant 
que  je  connaisse  le  mouvement  ouvrier  alle- 
mand etque  j'aie  l'occasion  de  le  suivre,  je  cons- 
tate que  les  contre-coups  de  la  différentiation 
professionnelle  s'y  font  ressentir  également.  Des 
circonstances  spéciales,  telles  que  la  prépondé- 
rance du  mouvement  politique,  Tétouffement  ar- 
tificiel du  mouvement  syndical  ouvrier  et  le  fait 
qu'en  réalité,  la  différence  des  salaires  est  moins 
considérable  qu'en  Angleterre ,  empêchent 
qu'ils  se  manifestent  trop  visiblement.  Qui- 
conque lit  attentivement  les  organes  des  syn- 
dicats ouvriers  allemands,  rencontrera  assez 
de  faits  qui  confirment  ce  que  je  viens  de  dire. 
Je  ne  veux  pas  citer,  nominalement,  des  exem- 
ples, bien  que  j'en  connaisse  pas  mal,  et,  parmi^ 


156  SOCIALISME    THÉORIQUE 

qui  datent  encore  du  temps  de  mon  activité  en 
Allemagne.  Je  me  contenterai  donc,  à  ce  sujet, 
des  seules  explications  qui  suivent. 

Les  syndicats  ne  créent  pas  ce  phénomène  ; 
ils  ne  font  que  l'énoncer  comme  le  résultat  iné- 
vitable de  différences  réelles.  Il  est  absolument 
inadmissible  que  des  différences  réelles  dans  les 
occupations  professionnelles  et  la  situation 
matérielle  n'engendrent  pas  aussi,  à  la  longue, 
d'autres  genres  de  vie  et  d'autres  exigences, 
L'ouvriermécanicienartisteet  ]emineur,le  pein- 
tre décorateur  et  le  portefaix,  le  sculpteur  et  le 
chauffeur  de  machines  mènent  en  général  une 
vie  toute  différente  et  ont  des  besoins  fort  divers. 
Tant  que  la  lutte  pour  l'existence  n'amène  pas 
de  conflits  entre  eux,  le  fait  qu'ils  sont  tous  des 
salariés  peut  cependant  leur  faire  oublier  ces 
différences,  et  la  conscience  que,  vis-à-vis  du 
capital,  ils  ont  à  soutenir  le  même  combat,  peut 
engendrer  une  vive  sympathie  réciproque.  Cette 
sympathie  ne  fait  pas  non  plus  défaut  en  An- 
gleterre, et  les  plus  aristocratiques  parmi  les 
aristocratiques  syndicataires  l'ont  assez  souvent 
prouvée  aux  ouvriers  moins  favorisés.  Beau- 
coup parmi  eux,  d'ailleurs,  sont,  en  matière  de 
politique,  sinon  des  socialistes,  du  moins  de  bons 
démocrates.  Mais  entre  cette  sorte  de  sympa- 
thies politiques  ou  socialo-politiques  et  la  soli- 
darité économique,  il  y  a  encore  une  grande 
différence,  différence  qu'une  forte  oppression 
politique  et  économique  peut  neutraliser,  mais 
qui,  à  mesure  que  cette  oppression  disparaît,  se 
manifeste  toujours  de  nouveau  d'une  manière 
quelconque.  C'est  une  erreur  grave  de  croire 


ET    SOCIALDLMOCRATIE    PRATIQUE  157 

que  l'Angleterre  constitue  sous  ce  rapport  une 
exception.  Sous  une  autre  forme,  le  même  phé- 
nomène se  manifeste  actuellement  en  France.  De 
môme  en  Suisse,  aux  Etats-Unis,  et  jusqu'à  un 
certain  point,  —  nous  venons  de  le  dire  —  en 
Allemagne. 

Mais  même  si  nous  admettons  que  dans  la 
masse  ouvrière  industrielle  cette  différentiation 
n'existe  pas  et,  par  conséquent,  n'exerce  aucune 
influence  sur  la  pensée  de  ces  travailleurs, 
nous  ne  devons  pas  perdre  de  vue  que  les  ou- 
vriers industriels  constituent  partout  la  mino-N^ 
rite  de  la  population.  En  Allemagne  ils  sont, 
tout  compris,  quelquesept  millions  sur  dix-neuf. 
Restent  encore  les  travailleurs  agricoles,  les 
employés  de  commerce  et  les  fonctionnaires 
techniques,  etc. 

Ici  la  difîérentiation  est  partout  plus  catégo- 
rique encore,  ce  qui  ressort  clairement  de 
l'histoire  des  mouvements  d'organisation  de  Ces 
catégories  professionnelles  en  syndicats  de  dé- 
fense mutuelle.  Rien  d'ailleurs  n"est  plus  trom- 
peurque  de  conclure,  par  unecertaine  similitude 
de  forme  dans  la  situation,  à  une  homogénéité 
réelle  dans  les  conditions.  L'employé  de  com- 
merce se  trouve,  vis-à-vis  de  son  chef,  dans  la 
même  situation  que  l'ouvrier  industriel  vis-à-vis 
de  son  patron,  et  cependant  il  se  croira  —  excep- 
tion faite  pour  une  partie  du  personnel  subalterne 
des  grandes  maisons  de  commerce  —  beaucoup 
plus  son  égal,  socialement  parlant,  que  l'ouvrier 
manuel  ne  se  croira  l'égal  de  son  employeur,  et 
ce,  bien  que  la  distance,  au  point  de  vue  des 
revenus  respectifs,  est   souvent  beaucoup  plus 


i58  SOCIALISME   THÉORIQUE 

grande.  Dans  les  campagnes,  la  façon  de  vivre  et 
de  travailler  des  petits  paysans  et  de  leurs  ou- 
vriers estbeaucoup  trop  identique;  danslagrande 
majorité  des  entreprises  moyennes  la  gradua- 
tion ouvrière,  c'est-à-dire  la  différentiation,  est 
trop  grande  et  le  personnel,  proportionnelle- 
ment, trop  restreint,  pour  offrir  un  terrain 
favorable  à  une  lutte  de  classe  dans  le  sens 
de  la  lutte  des  ouvriers  des  villes.  On  ne  ren- 
contrera guère  là  un  sentiment  de  solidarité 
bien  développé  entre  le  laboureur,  l'homme  de 
peine  et  le  vacher.  Restent  tout  au  plus  les 
grandes  terres  qui,  nous  l'avons  vu,  ne  consti- 
tuent partout  que  la  minorité  des  entreprises 
agricoles  et  où  d'ailleurs  les  différences  de  prin- 
cipe entre  les  groupes  divers  du  personnel 
ne  font  pas  non  plus  défaut.  Il  est  absolument 
erroné  d'assimiler  les  cinq  à  six  millions  de 
personnes  occupées  dans  l'agriculture  alle- 
mande aux  ouvriers  industriels,  sous  le  rapport 
des  tendances  sociales.  Ce  n'est  que  chez  une 
minorité  infime  de  cette  catégorie  de  travailleurs 
que  l'on  rencontre  des  sympathies  sérieuses  et 
.  une  oreille  ouverte  pour  les  revendications 
\  sociales  des  travailleurs  des  villes.  Pour  l'écra- 
sante majorité,  la  socialisation  de  la  production 
(agricole  n'est  pas  beaucoup  plus  qu'une  formule 
creuse.  Leur  idéal  est  provisoirement  de  devenir 
propriétaire  à  leur  tour. 

Or,  chez  une  grande  partie  de  la  masse  ou- 
vrière industrielle  aussi,  le  penchant  pour  la 
production  socialiste  est  plutôt  une  chose  hy- 
pothétique qu'une  réalité.  De  l'accroissement 
du  nombre  des  suffrages  socialistes  aux  élections 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRÂTigUE  159 

on  peut  bien  conclure  à  une  augmentation 
continuelle  des  partisans  des  idées  socialistes, 
mais  personne  ne  prétend  que  toutes  les  voix 
données  aux  candidats  socialistes  émanent  de 
socialistes.  Et  même  si  nous  revendiquons  les 
électeurs  non-socialistes  et  non-prolétariens  qui 
votent  pour  des  socialistes,  à  titre  de  compen- 
sation p^ur  les  ouvriers  socialistes  adultes  qui 
ne  jouissent  pas  encore  du  droit  de  vote,  il  n'y 
a  toujours  en  Allemagne  —  où  la  socialdémo- 
cratie  est  plus  forte  que  dans  tout  autre  pays 
—  contre  4.5  millions  d'ouvriers  industriels 
adultes,  auquel  nombre  il  faut  ajouter  un  demi- 
million  d'employés  commerciaux,  etc.,  que 
2.1  millions  d'électeurs  socialistes.  Plus  que  la 
moitié  des  ouvriers  industriels  de  l'Allemagne 
sont  encore  actuellement,  vis-à-vis  de  la  social- 
dcmocratie,  ou  bien  indifférents  et  incom- 
préhensifs,  ou  bien  nettement  hostiles. 

Il  ne  faut  pas  non  plus  oublier  que  le  vote\ 
socialiste  signifie  plutôt  l'expression  d'un  désir  , 
plus   ou  moins   vague   qu'une    volonté   déter-  [ 
minée.  Quant  à  l'œuvre  positive  de  l'émanci- 
pation socialiste,  un  pour  cent  beaucoup  moins 
considérable    des    ouvriers    y  prend  part.   Le 
mouvement   syndical  en  Allemagne  va,   heu- 
reusement, en    s'accentuant.  Et   cependant  il 
n'embrassait,  à  la  fin  de  1897,  que  420.000  ou- 
vriers organisés  dans  des  professions  dont   le 
contingent    est    de    6.165.735.     Si    on   ajoute 
encore  à  ce  nombre  les  80.000  membres  des 
syndicats  fondés  par  Hirsch,  on  n'arrive,  dans 
les  professions  en  question,  qu'à  une   propor- 
tion de  1  ouvrier  organisé  contre  11  non  orga- 


IGO  SOCIALISME   THÉORIQUE 

nisés  (1).  Le  nombre  des  ouvriers  organisés  poli- 
tiquement en  Allemagne  —  défalcation  faite  de 
ceux  qui  sont,  en  même  temps,  membres  d'un 
syndicat  —  n'est  certainement  pas  supérieur  à 
200.000,  et  si  nous  admettons  un  nombre  égal 
pour  ces  ouvriers  qui  ne  sont  empêchés  que 
par  des  circonstances  indépendantes  de  leur  vo- 
lonté de  prendre  une  part  active,  quelle  qu'elle 
soit,  à  la  lutte  politique  ou  syndicale,  nous 
arrivons  à  un  total  d'environ  900.000  tra- 
vailleurs chez  qui  nous  pouvons  supposer  un 
intérêt  considérable  pour  leur  émancipation. 
Ils  représentent  40  pour  cent  du  corps  électoral 
social-dé-mocrate.  Or,  des  5  1/2  millions  de 
suffrages  donnés  aux  candidats  non  socialistes, 
on  peut  actuellement  attribuer  de  un  quart  à 
un  tiers  à  des  adversaires  conscients  —  cons- 
cients de  leurs  intérêts  déclasse  —  de  la  social- 
démocratie,  ce  qui  fait  à  peu  près  le  double  de 
ce  chiffre. 

Je  suis  parfaitement  conscient  de  la  très  rela- 
tive capacité  démonstrative  des  exposés  de  ce 
genre  où,  pour  ne  mentionner  qu'une  chose,  le 
fort  important  facteur  de  la  répartition  locale 
et  de  la  signification  politico-sociale  des  groupes^ 
est  resté  eutièrement  hors  question.  Mais  aussi 
il  ne  s'agit  que  d'établir  un  critérium  approxi- 
matif, pour  évaluer  les  proportions  de  ces  élé- 
ments de  la  population  chez  qui  les  penchants 


(1)  Dans  cinq  professions,  plus  d'un  tiers  des  ouvriers  était 
organisé,  à  savoir  :  dans  l'imprimerie  61.8  "/o,  sculpture  55.5  o/o, 
ouvriers  des  docks  38  «/o,  chaudronniers  33.6  o/o,  gantiers  31.7  °/o. 
Venaient  ensuite  les  lithographes  avec  21.8  o/^  et  les  porcelai- 
niers  avec  21  "/o- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  lOl 

pour  le  socialisme,  admis  parla  théorie,  ne  sont 
pas  uniquement  d'une  nature  occasionnelle. 
Que  dire  par  exemple  du  tableau  des  forces  so- 
cialistes, élaboré  avec  des  données  de  pure  appa- 
rence, que  Parvus,  dans  le  septième  article 
de  sa  série,  sort  triomphalement  contre  moi  ? 
Comme  si  la  grande  supériorité  numérique  des 
dépossédés  —  comparée  au  nombre  des  posses- 
seurs—  qu'il  met  en  avant  était  quelque  chose 
de  neuf  ou  d'inconnu  !  Et  il  y  a  eu  pourtant 
des  journaux  socialistes  qui  de  l'existence  — 
démontrée  par  Parvus  —  de  «  l'armée  du 
prolétariat  »,  forte  de  quinze  millions  d'indivi- 
dus, en  face  de  «  l'armée  du  capital  »  comptant 
1.6  millions  de  combattants  se,ulement  (à  côté 
de  3  millions  de  petits  paysan»  et  artisans, 
«  ruinés  parle  capital  »  mais  pas  tombés  encore 
au  niveau  prolétarien,  et  820.000  personnes  vi- 
vant dans  une  relative  dépendance  du  capital), 
ont  conclu  à  l'imminence  de  la  révolution  so- 
ciale. Le  calme  d'âme  vraiment  asiatique,  avec 
lequel  Parvus  range  les  5.6  millions  des 
employés  dans  l'agriculture,  dans  la  rubrique 
«  armée  du  prolétariat  »,  n'est  surpassé  que  par 
la  hardiesse  qui  lui  fait  découvrir  2  millions  de 
((  prolétaires  du  commerce  {!)».  Même  en  admet- 
tant que  tous  ces  éléments  acclameraient  avec 


(1)  Voici  les  chiffres  de  la  statistique  professionnelle  pour  le 
commerce  et  les  transports  : 

Indépendants  et  chefs  d'entreprise 843  556 

Personnel  commercial 261  907 

Commis,  hommes  de  peine,  cochers,  etc.    ...      1  233  045 

Total 2  338  508 


162  SOCIALISME   THÉORIQUE 

enthousiasme  une  révolution  qui  porterait 
au  pouvoir  les  socialistes,  le  problème  capital 
n'en  serait  pas  beaucoup  plus  près  de  sa  solu- 
tion, 

:  Quant  à  une  appropriation  immédiate,  par 
l'Etat,  de  tous  les  moyens  de  production  et  de 
répartition,  il  n'y  a  même  pas  à  y  penser.  Toute 
discussion  à  ce  sujet  serait  oiseuse.  L'Etat 
ne  pourrait  pas  même  s'approprier  la  totalité 
des  moyennes  et  grandes  entreprises.  Et  les 
communes  aussi,  à  titre  d'agents  intermédiaires, 
ne  sauraient  faire  grand'chose  sous  ce  rapport. 
Elles  pourraient  tout  au  plus  comraunaliser  les 
entreprises  locales  qui  fabriquent  pour  la  loca- 
lité elle-même,  ou  bien  y  remplissent  des  services 
publics  et  cela  leur  donnerait  déjà  fort  à  faire. 
Mais  voit-on  les  entreprises,  qui  jusqu'ici  tra- 
vaillaient pour  .le  grand  marché  national  et 
international,  communaUsées  d'emblée  et  toutes 
à  la  fois  ? 

Prenons  une  ville  industrielle  de  proportions 
moyennes,  comme  Augsbourg,  Barmen,  Dort- 
mund, etc.  Nul  ne  sera  assez  sot  pour  s'imagi- 
ner que  ces  communes  pourraient  prendre  en 
main  et  conduire  avec  succès  —  pendant  une 
crise  politique  ou  à  tout  autre  moment  —  toutes 
les  entreprises  manufacturières  et  commer- 
ciales de  l'endroit.  Ou  bien  elles  les  laisseraient 
entre  les  mains  de  leurs  détenteurs,  ou  bien,  si 
elles  tenaient  absolument  à  les  exproprier,  elles 
seraient  obligées  de  les  confier,  àdes  conditions 
quelconques,  aux  associations  d'employés. 

C'est  ainsi  que,  au  point  de   vue  de  la  pra- 
tique, la  question  se  confond,  dans  tous  les  cas 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  163 

analogues,  avec   la   question  de   la  puissance 
économique  des  associations  coopératives. 


b)  La  capacité  potentielle  des  associations 
économiques. 

Le  problème  de  la  capacité  potentielle  des 
associations  n'a  été,  jusqu'ici,  que  très  super- 
ficiellement traité  dans  la  littérature  marxiste. 
Si  on  laisse  de  côté  ce  qui  a  été  publié  à  ce  su- 
jet entre  1860  et  1870,  ainsi  que  quelques  ar- 
ticles de  Kautsky,  on  y  trouvera,  à  côté  d'ap- 
préciations générales  et  pour  la  plupart  néga- 
tives^ peu  de  choses  sur  les  associations. 

Et  en  voici  les  raisons  : 

La  pratique  marxiste  est  en  premier  lieu,  et 
principalement,  politique,  et  son  but  est:  la 
conquête  du  pouvoir  politique.  A  côté  de  cela, 
elle  n^accorde  presque  de  l'importance  essen- 
tielle qu'au  seul  mouvement  syndical,  comme 
étant  une  forme  directe  de  la  lutte  de  classe 
des  ouvriers.  Mais  relativement  à  l'association, 
Marx  était  d'abord  convaincu  qu'en  petit  elle 
était  stérile  et  qu'en  outre  elle  avait  toutau  plus 
une  valeur  expérimentale,  encore  que  fort  li- 
mitée. Pour  Marx,  il  n'y  a  que  les  moyens  gé- 
néraux d'importants.  C'est  dans  ce  sens  qu'il 
s'exprime,  dans  son  «  18  Brumaire  »,  sur  les 
associations  ouvrières.  Plus  tard  il  modifia 
quelque  peu  son  jugement  sur  les  associations, 
modification  dont  témoignent  entre  autres  les 
résolutions  sur  les  associations,  présentées  aux 
congrès  de  «  l'Internationale  »  de  Genève  et  de 


104  SOCIALISME   THÉORIQUE 

Lausanne  par  le  Conseil  général,  ainsi  qu'un 
passage  dans  l'écrit  d'Eccarius  :  Réfutation 
par  un  ouvrier,  qui  émane  probablement  de 
Marx,  ou  du  moins  a  été  approuvée  par  lui. 
Dans  ce  passage  l'auteur  attribue  aux  associa- 
tions, comme  précurseurs  de  l'avenir,  une  si- 
gnification identique  à  celle  qu'avaient  à  Rome, 
et  dans  les  premiers  temps  du  moyen  âge,  les 
corporations  professionnelles.  A  un  autre  en- 
droit —  dans  le  troisième  volume  du  «  Capital  » 
—  l'auteur  fait  ressortir  la  signification  des 
associations  comme  formes  transitoires  entre  la 
société  actuelle  et  la  production  socialiste.  Ce 
dernier  passage  est  contemporain  des  résolu- 
tions et  de  l'étude  d'Eccarius.  Vient  ensuite  la 
lettre  traitant  du  projet  de  programme  de  Gotha 
(1875),  lettre  beaucoup  plus  sceptique  par  rap- 
port aux  associations,  et  ce  scepticisme,  à  partir 
de  ce  temps,  prédomine  dans  toute  la  littéra- 
ture socialiste  marxiste. 

Ce  phénomène  peut  être  considéré,  en  partie, 
comme  une  conséquence  de  la  réaction  qui 
commençait  à  sévir  dès  après  la  Commune  et 
qui  donna  au  mouvement  ouvrier  tout  entier 
un  caractère  presqu'exclusivement  politique. 
Ensuite,  comme  produit  des  tristes  expériences 
qu'on  avait  faites  partout  avec  les  associations. 

Les  grandes  espérances  qu'avait  fait  naître 
l'essor  pris  par  le  mouvement  coo})ératif  an- 
glais, n'avaient  pas  été  réalisées.  Pour  tous  les 
socialistes  de  là  période  1860-1870,  l'association 
productive  avait  représenté  la  vraie  association, 
tandis  que  la  société  de  consommation  avait 
été   tout  au  plus  prise  par-dessus  le  marché. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  105 

Mais  l'opinion  prédominait  —  manière  de  voir 
qu'Engels  exprime  aussi  dans  ses  articles  sur  la 
question  de  l'habitation  —  qu'une  généralisa- 
tion des  sociétés  de  consommation  aurait  iné- 
luctablement pour  conséquence  des  réductions 
de  salaires. 

La  résolution  du  congrès  de  Genève,  rédigée 
par  Marx,  était  ainsi  conçue  : 

«  Nous  recommandons  aux  ouvriers  de  beau- 
coup plus  s'occuper  de  la  coopération  produc- 
tive que  des  magasins  coopératifs.  Ces  derniers 
ne  touchent  que  la  surface  de  la  société  écono- 
mique actuelle,  tandis  que  les  premières  l'at- 
taquent dans  ses  bases...  Pour  éviter  que  les 
sociétés  coopératives  ne  dégénèrent  en  de 
simples  sociétés  de  commandite  bourgeoises,  il 
faudrait  que  tous  les  travailleurs  par  elles  oc- 
cupés^ qu'ils  soient  ou  non  actionnaires,  reçus- 
sent une  part  égale.  Comme  mesure  temporaire 
seulement  on  pourrait  payer  aux  actionnaires 
un  intérêt  modéré.  » 

\  Mais  les  associations  productives,  fondées  en  ,  / 
1860-1870,  avaient  presque  partout  fait  faillite.  /V. 
Elles  avaient  été  obligées,  ou  bien  de  se  dissoudre 
complètement,  ou  bien  elles  étaient  devenues  de 
toutes  petites  sociétés,  qui,  si  elles  n'em- 
ployaient pas  des  ouvriers  dans  les  mêmes  con- 
ditions que  toutes  les  autres  entreprises,  c'est- 
à-dire  contre  salaire,  traînaient  une  existence 
lamentable.  Quant  aux  sociétés  de  consomma- 
tions, elles  étaient  réellement  devenues,  ou 
semblaient  être  devenues,  de  simples  boutiques 
d'épicier.  Il  était  donc  tout  naturel  que  dans 
les  milieux  socialistes  on  se  détournât  de  plus 


166  SOCIALISME   THÉORIQUE 

en  plus  du  mouvement  coopératif.  C'est  en 
Allemagne  où,  à  part  cela,  la  controverse 
entre  Lassalle  et  Schulze-Delitzsch  chauffait 
encore  les  têtes,  que  la  réaction  se  faisait  le 
plus  sentir.  La  disposition  marquée  pour  le 
socialisme  d'Etat  à  outrance^  qui  animait,  vers 
1875,  une  notable  fraction  delà  socialdémocra- 
tie  allemande  (pas  que  les  lassalléens  1)  et  qui 
souvent  contrastait  singulièrement  avec  le  ra- 
dicalisme politique  du  parti,  était  due,  pour  une 
très  grande  part,  aux  tristes  expériences  qu'on 
avait  faites  avec  les  associations. 

On  saluait  maintenant  avec  des  jubilations 
les  banqueroutes  des  associations  coopératives. 
Dans  le  programme  de  Gotha  et  dans  le  projet 
déjà  de  ce  programme,  on  avait  donné  au  vœu 
de  l'institution  d'associations  productives  avec 
aide  de  l'Etat  une  forme  impossibiliste.  La 
critique  exercée  par  Marx  contre  ces  para- 
graphes du  programme  avait  plutôt  trait  à  leur 
rédaction  qu'à  l'idée  qui  en  était  la  base.  Marx 
ne  savait  pas  que  le  «  Marat  berlinois  »  —  Hassel- 
mann  —  qu'il  rendait  principalement  respon- 
sable de  ces  paragraphes,  était  blanquiste  jusque 
dans  la  moelle  de  ses  os.  Hasselmann,  tout 
comme  Marx,  eût  traité  de  réactionnaires  les 
ouvriers  de  «  l'atelier  »  protégé  par  Bûchez. 

Il  y  a  deux  raisons  pourquoi  Marx  ne  s'adonna 
pas  à  une  critique  plus  approfondie  de  l'asso- 
ciation. La  première  est  que,  à  l'époque  où  il 
écrivit,  il  n'avait  pas  été  fait  des  différentes 
formes  d'associations  une  expérience  suffisante 
pour  justifier  un  jugement.  Il  n'y  eut  que  les 
bazars  d'échange,  vestiges  encore  d'une  époque 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  '107 

passée,  dont  la  faillite  était  complètement  dé- 
montrée. Ensuite  Marx  n'avait  pas,  vis-ù-vis  des 
associations,  cette  liberté  d'esprit  théorique  qui 
aurait  permis  à  sa  clairvoyance  théorique  de 
voir  plus  loin  qu'un  socialiste  quelconque,  qui 
se  contenterait  d'indices  comme  les  associations 
d'ouvriers  et  celles  de  petits  patrons.  C'est  ici 
que  sa  doctrine  déjà  élaborée,  ou,  si  j'ose  me 
servir  de  ce  terme,  la  formule  de  l'expropria- 
tion, formait  obstacle  à  sa  grande  force  d'ana- 
lyse. L'association  ne  lui  était  sympathique  que 
dans  la  forme  où  elle  constituait  l'antithèse  la 
plus  directe  de  l'entreprise  capitaliste.  De  là  le 
conseil  donné  aux  ouvriers  de  créer  des  asso- 
ciations productives,  «  qui  attaquent  dans  ses 
bases  »  le  système  économique  existant.  Gela 
est  tout  à  fait  conforme  au  sens  delà  dialectique, 
ainsi  qu'à  la  théorie  sociale  qui  part  de  la  pro- 
duction comme  le  dernier  facteur  détermina- 
teur  de  la  forme  sociale.  Et  cela  est  aussi_,  ap- 
paremment, conforme  à  la  conception  qui  voit, 
dans  l'antagonisme  du  travail  déjà  socialisé  et 
l'appropriation  privée,  la  contradiction  fonda- 
mentale dans  le  mode  de  production  moderne, 
contradiction  qui  impérieusement  réclame  une 
solution.  L'association  productive  apparaît, 
comme  la  solution  pratique  de  cet  antagonisme, 
dans  le  cadre  des  entreprises  isolées.  C'est  en 
ce  sens  que  Marx  pensait  d'elles  —c'est-à-dire 
de  ces  associations  où  «  les  ouvriers,  comme 
association,  sont  leurs  propres  capitalistes  »,  — 
que  quand  même  elles  reproduiraient  nécessai- 
rement tous  les  défauts  du  système  actuel,  l'an- 
tagonisme entre  le  capital  et  le  travail  y  serait 


168  SOCIALISME    THÉORIQUE 

pourtant  «  positivement  »  supprimé  et  qu'ainsi 
elles  auraient  fourni  la  preuve  de  la  superfluité 
de  l'entrepreneur  capitaliste.  Or,  Texpérience  a 
justement  démontré,  depuis^  que  l'association 
productive  industrielle  ainsi  constituée  n'était 
ni  n'est  en  état  de  fournir  cette  preuve,  qu'elle 
est,  au  contraire,  la  forme  la  plus  malencon- 
treuse du  travail  associatif,  et  que  Proudhon 
avait,  au  fond ,  parfaitement  raison  en  soutenant, 
contre  Louis  Î31anc,  que  l'association  n'était 
«  pas  une  force  économique  ». 

Le  critique  social-démocrate  cherchait,  jus- 
qu'ici, les  causes  de  l'insuccès  économique  des 
associations  purement  productives  exclusive- 
ment dans  leur  manque  de  capital,  de  crédit  et 
de  débit,  et  elle  expliquait  le  dépérissement  des 
associations  non-économiquement  faillies  à  l'in- 
fluence corruptrice  du  monde  capitaliste  et  in- 
dividualiste environnant.  Jusqu'à  un  certain 
point  tout  cela  est  exact. 

Mais  toute  la  question  n'est  pas  là.  De  toute 
une  longue  série  d'associations  productives, 
faillies  financièrement,  il  est  établi  qu'elles  dis- 
posaient de  moyens  d'exploitation  suffisants  et 
n'avaient  pas  plus  de  difficultés  que  les  entre- 
preneurs en  général,  quant  à  l'écoulement  de 
leurs  produits.  Si  l'association  productive  de 
l'espèce  indiquée  plus  haut  était  vraiment  une 
force  économique  supérieure  —  ou  même  égale 
—  à  l'entreprise  capitaliste,  elle  aurait  dû  pros- 
pérer pour  le  moins  dans  les  mêmes  proportions 
que  tant  d'entreprises  privées,  commencées  avec 
les  moyens  les  plus  modestes,  et  elle  n'aurait 
pas  aussi  lamentablement   sombré    sous    l'in- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  109 

fluence  du  monde  capitaliste  environnant 
qu'elle  ne  l'a  presque  toujours  fait.  L'histoire 
des  associations  productives  qui  ne  faillirent 
pas  économiquement  parle  encore  plus  haut 
presque  contre  cette  forme  de  la  «  fabrique  ré- 
publicaine »  que  l'histoire  de  celles  qui  som- 
brèrent. Gar  elle  établit  que,  pour  les  premières, 
le  développement  signifie  partout  :  exclusivisme 
et  privilège.  Loin  de  saper  les  bases  de  la  so- 
ciété économique  actuelle,  elles  ont  plutôt 
fourni  des  preuves  de. sa  relative  solidité. 

Par  contre,  la  société  de  consommation,  que 
les  socialistes  de  la  période  1860-1870  regar- 
daient avec  tant  de  dédain,  s'est  révélée,  au 
cours  des  années,  comme  une  véritable  puis- 
sance économique,  comme  un  organisme  puis- 
sant et  développable  au  plus  haut  degré.  En 
présence  des  chiffres  pitoyables  que  donne  la 
statistique  des  associations  purement  produc- 
tives, les  chiffres  des  sociétés  ouvrières  de  con- 
sommation font  l'impression  du  budget  d'un 
grand  empire  comparé  à  celui  d'une  petite 
ville  de  province.  Et  les  ateliers  créés  par  des 
sociétés  de  consommation  et  conduits  pour  leur 
compte,  fournissent  déjà  actuellement  plus  que 
le  centuple  de  la  masse  de  marchandises  pro- 
duites par  les  associations  exclusivement,  ou 
presque  exclusivement,  productives. 

Les  causes  plus  profondes  de  la  faillite  écono- 
mique autant  que  morale  des  associations  pu- 
rement productives,  ont  été  établies  excellem- 
ment, bien  qu'avec  quelque  exagération,  dans 
une  étude  sur  les  associations  britanniques,  de 
la  main  de  M""'  Beatrice  Webb  et  par  elle  pu- 

10 


170  SOCIALISME   THÉORIQUE 

bliée  sous  son  nom  de  jeune  fille  :  Potter.  Pour 
M"'  Webb;,  comme  pour  la  grande  majorité  des 
coopérateurs  anglais,  l'association  productive, 
possédée  en  propre  par  les  ouvriers  qui  y  sont 
occupés,  n'est  pas  socialiste  ou  démocratique 
mais  «  individualiste  ».  On  peut  ne  pas  aimer  le 
mot,  mais  la  chose  est  absolument  exacte.  Cette 
association  n'est  pas,  en  effet,  socialiste,  ce 
que  d'ailleurs  Rodbertus  a  déjà  démontré.  Là 
où  les  ouvriers  en  sont  les  propriétaires  exclusifs 
elle  est  même,  dans  sa  constitution,  une  con- 
tradiction catégorique  en  elle-mêm.e.  Elle  fait 
supposer  l'égalité  à  l'atelier,  la  pleine  démocra- 
tie, la  république.  Or,  dès  qu'elle  a  atteint  une 
certaine  diuiension  —  qui  peut  encore  être  fort 
modeste  relativement  —  l'égalité  disparaît,  puis- 
que, avec  l'extension,  la  différentiation  des 
fonctions  et,  par  elle,  la  subordination,  devien- 
nent nécessaires.  Et  si  l'égalité  est  abolie,  les 
pierres  angulaires  de  l'édifice  sont  enlevées  pour 
être  suivies  bientôt  par  les  autres  pierres. 

C'est  alors  que  s'effectue  la  transformation  en 
simple  et  ordinaire  entreprise  commerciale. 
Tandis  que,  en  maintenant  l'égalité,  l'extension 
est  rendue  impossible  et  l'entreprise  garde  des 
proportions  infimes.  C'est  là  l'alternative  de 
toutes  les  associations  d'un  caractère  purement 
productif.  Bien  loin  d'être  un  moyen  —  cor- 
respondant à  la  grande  production  moderne 
—  d'écarter  les  capitalistes  de  la  production, 
elles  constituent  plutôt  un  retour  à  la  produc- 
tion yöre-capitaliste.  Et  cela  est  tellement  vrai 
que  les  quelques  rares  cas  où  elles  eurent  un 
succès  relatif  reviennent  à  de  petits   métiers 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    l'KATlOUE  171 

manuels,  et  non  pas —  pour  la  plupart —  en 
Angleterre  où  Tesprit  de  la  grande  industrie 
domine  chez  les  ouvriers,  mais  dans  la  très 
«  petit-bourgeoise  »  France. 

Des  psychologues  populaires  aiment  à  repré- 
senter l'Angleterre  comme  le  pays  où  le  peu- 
ple cherche  l'égalité  dans  la  liberté  et  la  France 
comme  le  pays  où  il  cherche  la  liberté  dans 
l'égalité.  L'histoire  des  associations  productives 
françaises  révèle  en  effet  de  nombreux  cas  où 
les  plus  grands  sacrifices  furent  faits  au  main- 
tien de  l'égalité  de  forme.  Mais  elle  ne  men- 
tionne pas  une  seule  association  purement  pro- 
ductive de  la  grande  industrie  moderne,  bien 
que  cette  dernière  soit  assez  répandue  en  France. 

C'est  à  M.  le  docteur  Franz  Oppenheimer  que 
revient  l'honneur  d'avoir  élargi  et  approfondi 
l'enquête  de  M™'  Potter-Webb,  dans  son  livre 
«  L'association  d'établissement  agricole  »  (Sied- 
lungsgenossenschaft). Dans  les.premiers  chapi- 
tres de  ce  livre,  il  donne  une  analyse  des  formes 
diverses  de  l'association,  analyse  dont  à  plu- 
sieurs endroits  la  justesse  d'appréciation  est  ma- 
gistrale. Oppenheimer  soutient,  dans  la  clas- 
sification des  associations,,  jusqu'au  bout  la 
distinction  entre  les  associations  d'acheteurs  et 
les  associations  de  vendeurs,  dont  sur  certains 
points  il  exagère,  à  notre  avis,  quelque  peu 
la  portée,  mais  qui,  dans  son  ensemble,  doit 
être  considérée  comme  fort  utile,  puisque  par 
elle  seule  et  pour  la  première  fois  une  explication 
vraiment  scientifique  devient  possible  de  la 
faillite  des  associations  exclusivement  produc- 
tives. Dans  cet  exposé,  le  démérite  personnel,  le 


172  SOCIALISME   THÉORIQUE 

manque  de  capital,  etc.,  sontnettement  remisés 
au  second  plan,  comme  des  circonstances  acci- 
dentelles qui  expliquent  tel  cas  isolé,  mais  point 
la  règle.  A  mesure  seulement  que  l'association 
est  vraiment  une  association  d' acheteurs ,  son 
but  général,  en  même  temps  que  son  propre 
intérêt,  rendent  son  extension  désirable.  Mais 
plus  une  association  est  une  association  de  ven- 
deurs et  plus  elle  est  vendeuse  de  ses  propres 
produits  industriels  (dans  l'association  agricole 
la  chose  se  modifierait),  plus  intense  aussi  de- 
vient sa  contradiction  intime.  Avec  sa  crois- 
sance s'accentuent  ses  difficultés.  Le  risque 
devient  plus  grand,  les  difficultés  de  débit  plus 
sérieuses,  ainsi  que  l'obtention  de  crédit.  De 
même  la  lutte  pour  les  quotes-parts  de  profit, 
c'est-à-dire  la  quote-part  des  individus  sur  la 
masse  de  profit  générale.  L'association  est  donc 
toujours  poussée  dans  la  voie  de  l'exclusivisme. 
Son  intérêt,  au  point  de  vue  du  profit,  est  en 
antagonisme  non  seulement  avec  celui  des 
acheteurs,  mais  encore  avec  celui  de  tous  les 
autres  vendeurs.  L'association  d'acheteurs,  au 
contraire,  prospère  en  proportion  de  sa  crois- 
sance, et  son  intérêt  au  point  de  vue  du  profit, 
s'il  est  opposé  à  celui  des  vendeurs,  est  con- 
forme à  l'intérêt  de  tous  les  autres  acheteurs: 
il  tend  à  la  réduction  des  quotes-parts  de  profit 
et  à  la  diminution  du  prix  des  produits,  ten- 
dance égale  chez  tous  les  acheteurs  et  dans  toute 
la  société  en  général. 

C'est  de  cette  différence  dans  la  nature  écono- 
mique des  deux  sortes  d'associations  que  résulte 
la  diversité  dans  leur  gestion  respective  qu'a 


ET   SOCIALDEMOCRATIE   PRATIQUE  1  /o 

exposée  M'""  Potter-Webb  :  le  caractère  essen- 
tiellement démocratique  de  toutes  les  véritables 
associations  d'acheteurs  et  le  caractère  à  ten- 
dance o/^^wrcAiç-i/e  des  associations  de  vendeurs. 
Remarquons  ici  que  la  société  de  consomma- 
tion qui  ne  distribue  de  dividendes  qu'à  un 
nombre  limité  d'actionnaires,  estrubriquée;,par 
Oppenheimer,  dans  la  catégorie  des  associa- 
tions de  vendeurs.  Et  cette  distinction  nous 
semble  judicieuse.  La  seule  société  de  consom- 
mation qui  reconnaît  à  tous  les  acheteurs  une 
part  proportionnellement  égale  des  béné- 
fices est  une  véritable  association  d'acheteurs. 
La  distinction  des  associations  en  associa- 
tions d'acheteurs  et  de  vendeurs  est,  pour  la 
théorie  des  associations,  et  surtout  par  rapport 
à  sa  connexité  avec  la  doctrine  socialiste,  de 
grande  valeur.  Ceux  quechoquentlesexpressions 
«  achat  »  et  «  vente  »  comme  trop  spécialement 
propres  à  la  production  capitaliste,  pourraient 
les  remplacer  par  les  termes  :  provision  et 
aliénation,  lesquels  termes  leur  feront  voir  plus 
clairement  encore  la  beaucoup  plus  grande 
importance  qu'a,  pour  la  société,  la  première 
fonction  que  la  seconde.  La  mise  à  disposition 
des  marchandises  est  l'intérêt  fondamental  et 
général.  Par  rapport  à  elle,  tous  les  membres 
de  la  société  sont,  en  principe,  des  associés. 
Tous  consomment  mais  tous  ne  produisent  pas. 
La  meilleure  même  des  associations  productives, 
tant  qu'elle  n'est  qu'une  association  de  vente 
ou  d'aliénation,  se  trouvera  toujours  dans  un 
état  d'antagonisme  latent  et  aura  toujours  des 
intérêts  particuliers  vis-à-vis  de  la  société  tout 

iO* 


'174  SOCIALISME   THÉORIQUE 

entière.  Avec  une  association  productive,  qui 
dirigerait  pour  son  propre  compte  une  branche 
quelconque  de  la  production  ou  du  service  pu- 
blic, la  société  aurait  toujours  les  mêmes  points 
de  divergence  qu'avec  n'importe  quelle  entre- 
prise capitaliste,  et  il  resterait  encore  à  savoir  si 
une  entente  avec  elle  serait  toujours  plus  facile 
à  réaliser. 

Mais  revenons-en  au  point  qui  nous  a  con- 
duit à  cette  excursion  sur  le  terrain  de  la  théorie 
des  coopératives.  11  a  été  établi  que  l'hypothèse, 
d'après  laquelle  la  fabrique  moderne  engendre, 
parelle-même_,  une  disposition  plus  accentuée 
pour  le  travail  associatif,  doit  être  considérée 
comme  absolument  erronée.  Que  l'on  consulte 
n'importe  quelle  histoire  des  associations,  et  on 
trouvera  partout  que  la  fabrique  associative  au- 
tonome s'est  toujours  révélée  être  un  problème 
insoluble  etque,  même  si  tout  le  reste  marchait 
passablement,  elle  échouera  sur  le  manque  de 
discipline.  11  en  est  ici  comme  de  la  république 
et  de  l'Etatcentralisé  moderne.  Plus  grand  l'Etat, 
plus  difficile  le  problème  de  l'administration 
républicaine.  De  même,  la  république  dans  l'ate- 
lier est  un  problème  d'autant  plus  difficile, 
que  l'atelier  ou  l'entreprise  sont  plus  impor- 
tants. Dans  certains  cas  extrordinaires,  il  est 
possible  que  des  hommes  nomment  eux-mêmes 
leur  chef  direct,  en  conservant  le  droit  de  desti- 
tution. Mais  pour  les  devoirs  que  comporte  la 
direction  d'une  fabrique,  où,  jour  pour  jour  et 
d'heure  en  heure,  des  dispositions  prosaïques 
doivent  être  prises,  et  où  il  existe  toujours  des 
occasions    de  malentendus,  il  est  absolument 


ET   SOCIALDKMOCRATIE   PRATIQUE  175 

inadmissible  que  le  directeur  soit  l'employé 
des  dirigés  et  qu'il  dépende,  dans  sa  situation, 
de  leur  bonne  ou  mauvaise  humeur.  Jusqu'ici 
de  semblables  situations  se  sont  toujours  mon- 
trées intenables  et  elles  ont  conduit  partout  au 
changement  des  formes  de  la  fabrique  coopéra- 
tive. Conclusion  :  si  le  développement  techno- 
log'ique  de  la  fabrique  a  fourni  des  corps  pour 
la  production  collectiviste,  il  n'a  certainement 
pas  approché,  dans  une  proportion  égale,  les 
esprits  de  l'entreprise  associative.  La  tendance 
à  la  reprise  des  industries  par  l'exploitation 
associative,  avec  les  responsabilités  et  les  risques 
qu'elle  comporte,  est  en  proportion  inverse 
avec  leur  importance.  Mais  les  difficultés 
s'accroissent  avec  elle  en  des  proportions  gran- 
dissantes. 

On  n'a  qu'à  s'imaginer  la  chose  concrètement 
et  à  prendre  par  exemple  une  grande  entre- 
prise industrielle  moderne  quelconque,  un  grand 
atelier  de  construction  de  machines  ou  d'électri- 
cité, une  grande  fabrique  de  produits  chimiques, 
on  un  grand  établissement  moderne  de  libraire- 
éditeur.  Toutes  ces  entreprises  de  grande-in- 
dustrie et  d'autres  analogues  peuvent  parfai- 
tement bien  être  exploitées75f)?/rdes  associations, 
—  auxquelles  tous  leurs  employés  pourrontd'ail- 
leurs  appartenir  —  mais  elles  sont  absolument 
impropres  àl'exploitationassociative  directe  par 
ces  employés.  Des  conflits  entre  les  différentes 
sections  et  les  catégories  si  variées  des  employés 
ne  prendraient  jamais  fin.  Il  serait  alors  claire- 
ment démontré  ce  que  Gunow  nie  :  que  le  sen- 
timent de  solidarité  entre  les  divers  groupes, 


176  SOCIALISME    THÉORIQUE 

distincts  d'après  leur  degré  de  culture^  leur 
manière  de  vivre,  etc.,  est  encore  assez  modéré. 
Ce  que  l'on  appelle  généralement  travail  coopé- 
ratif n'est  qu'une  des  très  simples  formes  du 
travail  collectif  tel  qu'il  est  effectué  par  des 
groupes  d'ouvriers  non  différentiés. 

Seule  une  appréciation  uniquement  basée  sur 
des  indices  extérieurs  peut  donc  arriver  à  la 
conclusion  qu'avec  l'éloignement  du  ou  des 
propriétaires  capitalistes,  le  plus  essentiel  soit 
fait  déjà  pour  la  transformation  des  entreprises 
capitalistes  en  entreprises  socialistes  viables. 
En  vérité,  la  chose  n'est  pas  si  simple  que  cela. 
Ces  entreprises  capitalistes  sont  des  orga- 
nismes fort  compliqués  et  l'écartement  du 
centre  auquel  aboutissent  tous  les  autres 
organes,  signifie  pour  elles,  si  cet  écartement 
n'est  pas  accompagné  d'une  tranformation 
radicale  de  l'organisation,  la  dissolution  pro- 
chaine. 

Ce  que  la  société  elle-même  ne  peut  pas  pren- 
dre en  mains,  soit  par  l'intermédiaire  de  l'Etat, 
soit  par  celui  des  communes,  elle  fera  joliment 
bien,  surtout  à  des  époques  mouvementées,  de 
provisoirement  abandonner,  en  tant  qu'entre- 
prise, à  lui-même.  Les  procédés  apparemment 
radicaux  se  révéleraient  très  vite  être  les  plus 
inefficaces.  Des  associations  viables  ne  se  créent 
pas  du  jour  au  lendemain,  sur  commande  ;  elles 
doiweni  pousser.  Et  où  le  terrain  leur  est  favo- 
rable^ elles  pousseront  d'elles-mêmes. 

Les  associations  britanniques  possèdent  déjà 
actuellement  une  fortune  d'au-dessus  de 
360.000.000  francs,  une   somme  que  Lassalle 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  177 

—  SOUS  forme  de  crédit  dElat  —  estimait  suf- 
fisante pour  réaliser  son  plan  d'association. 
Comparée  à  la  fortune  nationale  britannique, 
cette  somme  n'est  toujours  qu'une  partie  bien 
petite  du  capital  national.  La  quatre-centième 
partie  peut-être,  si  de  ce  capital  on  défalque 
le  capital  placé  à  l'étranger  et  le  capital  mis 
en  ligne  de  compte  deux  fois.  Mais  elle  ne 
représente  nullement  tout  le  capital  des  ou- 
vriers anglais.  En  outre,  la  somme  s'accroît 
toujours.  Pendant  les  dix  années  de  1887 
à  1897  elle  a  à  peu  près  doublé,  et  elle  s'est 
accrue  plus  rapidement  que  le  nombre  des 
adhérents.  Ce  nombre  augmenta  de  851.211  à 
1.468.955,  tandis  que  le  chiffre  du  capital 
monta  de  11.3  millions  de  livres  sterling  à  20.4 
millions.  Et  l'accroissement  de  la  production 
est,  depuis  peu,  plus  rapide  encore.  Sa  valeur 
n'était,  en  1894,  que  de  118.800.000  francs,  tandis 
qu'en  1897  elle  atteignait  le  double  presque,  à 
savoir  224.440.000  francs.  Deux  tiers  environ 
en  reviennent  à  la  production  propre  des  so- 
ciétés d'achat  en  commun  (Einkaufsgenos- 
senschaften), tandis  que  l'autre  tiers  est  réparti 
sur  toutes  sortes  d'associations,  dont  une  grande 
partie  n'étaient  que  des  sociétés  d'achat  en 
commun  modifiées,  etc.  La  production  propre 
des  sociétés  de  consommation  ou  d'achat  s'est 
plus  que  doublée  pendant  ces  trois  années  : 
sa  valeur  s'accrut  de  62.400.000  francs  à 
146.000.000  francs. 

Ce  sont  là  des  chiffres  tellement  énormes  que 
l'on  se  demande  involontairement  où  cette 
croissance  s'arrêtera.  Des  fervents  de  l'associa- 


178  SOCIALISME   THÉORIQUE 

tien  ont  calculé  que,  si  les  associations  anglaises 
accumulaient  leurs  profits  au  lieu  de  les  distri- 
buer, ils  seraient  à  même,  dans  une  vingtaine 
d'années,  d'acheter  tout  le  territoire  national 
y  compris  toutes  les  maisons  et  toutes  les  fa- 
briques. C'est  là  un  calcul  merveilleux,  dans  le 
genre  du  fameux  calcul  d'intérêt  du  sou 
annuel.  Seulement,  dans  ce  calcul,  on  a  oublié 
de  mettre  en  ligne  de  compte  la  rente  foncière 
et,  en  outre,  on  a  supposé  une  progression 
d'accroissement  qui  est  une  impossibilité  phy- 
sique. Les  calculateurs  ont  également  oublié 
que  les  classes  les  plus  pauvres  sont  presque 
inabordables  par  la  société  de  consommation 
ou  que,  du  moins,  elles  ne  pourraient  être 
gagnées  par  ces  sociétés  que  fort  lentement.  Ils 
oublient  que  les  campagnes  n'offrent  qu'un 
champ  fort  restreint  pour  l'activité  des  so- 
ciétés de  consommation,  et  que  ces  sociétés 
elles-mêmes  peuvent  bien  réduire  les  frais  du 
commerce  intermédiaire,  mais  non  pas  les 
supprimer.  De  sorte  que,  pour  les  entrepreneurs 
privés,  des  nouvelles  possibilités  naissent  sans 
cesse  qui  leur  permettent  de  s'adapter  aux  si- 
tuations changées  et  que,  quant  aux  sociétés 
de  consommation,  le  ralentissement  de  leur 
croissance  devient  à  un  moment  donné  une 
nécessité  presque  mathématique.  Ce  que  les 
calculateurs  perdent  aussi  de  vue,  —  du  moins 
n'en  font-ils  pas  mention  —  c'est  que  si  elles 
ne  payaient  pas  de  dividendes,  les  sociétés  de 
consommation  entreraient  aussitôt  dans  une 
période  de  stagnation,  puisque  pour  des  classes 
très  nombreuses  de  la  population  ce  sont  juste- 


ET    SOCIALDI'JMOCRATIE    PUATIQUE  170 

ment,  les  dividendes  —  cette  pomme  de  discorde 
pour  les   doctrinaires  de  l'idée  associative  — 
qui  constituent  le  charme  principal  de  la  so- 
ciété de  consommation.  S'il  est  fort  exagéré  de 
dire,  comme  beaucoup  le  font  aujourd'hui,  que' 
les  dividendes  de  la  société  de   consommation 
ne  sont  pas  un  critérium  du  meilleur  marché 
de  ses  denrées  et  que  le  commerce  individuel 
fournit,  en  moyenne,,  la  plupart  des  denrées 
aussi  bon  marché  que  la  société  de  consomma- 
tion de  sorte  que    le  dividende  ne  serait,  en 
somme,  que  le  total  des  petites  augmentations 
inaperçues   du   prix   de    certains    articles,  la 
remarque  n'en  est  pas  tout  à  fait  dépourvue  de 
fond.  La  société  de  consommation  ouvrière  est 
au  même  degré  une  sorte  de  caisse  d'épargne 
qu'elle  est  un  moyen  de  combat  contre  l'ex- 
ploitation  parasitaire  du  commerce  intermé- 
diaire. Or,  comme  chez  beaucoup  de  personnes 
la  fibre  de  l'épargne  n'est  pas  très  développée, 
elles   préfèrent  les  commodités  d'approvision- 
nement que  leur  offre  l'épicier  à  côté,  aux  dou- 
ceurs  du    dividende  qui    nécessitent  toujours 
des    dérangements     plus    ou    moins   grands. 
Voilà  déjà  un  des  facteurs  qui,  surtout  en  An-- 
gleterre,  ont  rendu  et  rendent  encore  très  diffi- 
cile l'extension  des  sociétés  de  consommation. 
L'ouvrier  anglais  n'est  pas  du  tout  un  fervent 
de  l'épargne.  Et  il  serait  absolument  erroné  de 
prétendre  que    l'Angleterre    a   toujours  fourni 
un  terrain  favorable  pour  les  sociétés  de  con- 
sommation.  Bien   au  contraire.  Les  habitudes 
de  la  classe  ouvrière  et  la  grande  extension  su- 
perficielle des  villes,  que  comporte  le  système 


180  SOCIALISME   THÉORIQUE 

des  cottages,  compensent  largement,  sous  ce 
rapport,  l'avantage  des  salaires  plus  élevés.  Ce 
qui  a  été  obtenu  ici  est,  en  premier  lieu,  le  fruit 
d'un  opiniâtre  et  courageux  travail  d'organisa- 
tion. 

Et  c'est  une  œuvre  qui  en  valait  et  en  vaut 
encore  la  peine.  Quand  même  la  société  de  con- 
sommation ne  ferait  pas  autre  chose  que  d'a- 
baisser graduellement  la  quote-part  de  profit 
du  commerce  intermédiaire,  elle  accomplirait 
encore  son  œuvre  salutaire  pour  l'économie 
politique.  Et  il  est  hors  de  doute  que  son  action 
aille  dans  cette  direction.  Il  y  a  ici  un  moyen 
par  lequel  la  classe  ouvrière  peut  s'approprier, 
sans  destruction  immédiate  d'existences,  et  sans 
avoir  recours  à  la  violence  —  qui,  nous  l'avons 
vu,  n'est  pas  une  chose  si  simple  —  une  part 
considérable  de  la  richesse  sociale,  qui  sans 
cela  servirait  à  augmenter  le  nombre  des  possé- 
dants^ c'est-à-dire  à  fortifier  leur  classe. 

La  statistique  des  associations  nous  révèle  de 
quels  chiffres  il  s'agit.  Avec  un  capital  total 
de  440.400.000  francs  et  un  débit  total  d'une 
valeur  de  960.600.000  francs,  1483  sociétés  de 
consommation  ouvrières  anglaises  réalisèrent, 
en  1897,  un  bénéfice  total  de  143.600.000  francs. 
Cela  représente  une  quote-part  de  profit  de 
15  1/4  °/o  sur  les  marchandises  vendues,  et  de 
33  1/2  °/o  sur  le  capital  employé.  De  même  les 
boulangeries  coopératives  qui,  en  réalité,  ne 
sont  autre  chose  que  des  sociétés  de  consom- 
mation. Elles  réalisèrent,  avec  un  capital  de 
6  millions  de  francs  et  une  vente  de  10.200.000fr. , 
un  bénéfice  de  1.440.000  francs,  ce  qui  repré- 


irr    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  181 

sente  une  quote-part  de  profit  de  14  7o  sur  la 
vente  et  de  24  °/o  sur  le  capital  employé.  Les 
meuneries  coopératives  réalisèrent  en  moyenne 
14  °/o  de  bénéfice  sur  le  capital  employé. 

Beaucoup  plus  modeste  est  la  quote-part  de 
profit  moyenne  des  associations  productives 
qui  ne  produisent  pas  de  denrées  alimentaires. 
120  de  ces  associations,  avec  un  capital  total  de 
17.400.000  francs  et  une  vente  de  28  800.000  fr. 
réalisèrent  un  bénéfice  de  924.000  francs,  c'est- 
à-dire  31/4  °/o  de  bénéfice  sur  la  vente  et  5  °/o 
sur  le  capital. 

Si  ces  chifi'res  pouvaient  être  considérés 
comme  représentant  la  proportion  ordinaire  des 
quotes-partsde  profit  dans  l'industrie  et  le  com- 
merçai individuels,  ils  donneraient  une  valeur 
fort  conditionnelle  à  l'affirmation  que  le  tra- 
vailleur est  exploité  com  me  producteur  et  non  pas 
comme  consommateur.  Et,  défait,  cette  affirma- 
tion n'avance  qu'une  vérité  conditionnelle.  Gela 
ressort  déjà  du  fait  que  la  théorie  de  la  valeur 
sur  laquelle  elle  se  base,  ne  s'occupe  pas  du  tout 
du  commerce  de  détail.  Elle  suppose,  en  outre, 
une  liberté  absolue  dans  le  commerce  de  la 
marchandise  «  force  de  travail»,  de  sorte  que 
toute  diminution  des  frais  de  cette  marchandise 
(c'est-à-dire  des  moyens  de  subsistance  du  tra- 
vailleur) amène  en  même  temps  une  réduction 
de  son  prix,  le  salaire.  Or,  pour  une  grande 
partie  des  travailleurs  ces  réductions  sont,  de 
notre  temps,  beaucoup  moins  fréquentes,  grâce 
aux  syndicats  ouvriers,  aux  lois  protectrices 
du  travail,  à  la  puissance  de  l'opinion  pu- 
blique, etc.  Troisièmement  elle  émet  l'hypothèse 

11 


182  SOCIALISME    THÉORIQUE 

que  le  travailleur  ne  peut  pas  atteindre  ces  co- 
dévorateurs  du  produit-surplus  avec  qui  l'en- 
trepreneur doit  partager,  notamment  les  pro- 
priétaires fonciers  —  hypothèse  que  la  réalité 
commence  aussi  tout  doucement  à  détruire. 
Tant  que,  par  exemple,  les  ouvriers  se  trouvent, 
vis-à-vis  des  entrepreneurs^  dans  la  situation 
d'une  masse  non  organisée  et  comme  des  parias 
de  la  législation,  il  est  exact  que  ce  genre  de 
problèmes  comme  l'impôt  foncier,  etc.,  sont 
plutôt  des  disputes  de  famille  entre  les  possé- 
dants eux-mêmes,  que  des  questions  auxquelles 
les  travailleurs  aient  à  s'intéresser.  Mais  plus 
cette  situation  s'améliore,  plus  aussi  s'accroît  la 
certitude  que  la  baisse  de  la  rente  foncière  ne 
provoque  pas  une  hausse  du  profit  du  capital, 
mais  un  relèvement  du  minimum  de  bien-être. 
Inversement,  la  perpétuation  et  le  développe- 
ment ultérieurs  de  la  rente  foncière  rendraient 
illusoires  à  la  longue  la  plupart  des  avantages 
que  les  syndicats  ouvriers,  les  associations,  etc., 
ont  pu  réaliser  en  ce  qui  concerne  l'améliora- 
tion des  conditions  matérielles  des  travailleurs. 
Ceci  dit  en  passant.  Nous  pouvons  consi- 
dérer comme  un  fait  établi  que  la  coopération 
constitue,  de  nos  jours  déjà  une  force  écono- 
mique importante  et  si,  sous  ce  rapport,  d'au- 
tres pays  sont  encore  en  arrière  comparés  à 
l'Angleterre,  il  est  néanmoins  vrai  qu'en  Alle- 
magne, en  France,  en  Belgique,  etc.,  elle  a  soli- 
dement pris  racine  et  que  son  action  s'y  étend 
de  plus  en  plus.  J'omets  de  donner  des  chiffres, 
les  faits  étant  notoires.  Des  chicanes  législatives 
peuvent  évidemment  retarder  l'expansion  des 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PHATinUE  483 

sociétés  de  consommation  et  leur  prospérité 
elle-même  dépend,  à  certain  deg-ré,  du  dévelop- 
pement économique  général.  Mais  il  s'agit  ici 
en  tout  premier  lieu  de  montrer  la  capacité 
potentielle  de  la  coopération.  Et  s'il  n'est  ni 
nécessaire  ni  possible  que  la  coopération,  telle 
que  nous  la  connaissons  aujourd'hui,  s'empare 
jamais  de  la  production  et  de  la  distribution 
intégrales,  étant  donné  que,  d'autre  part,  le  do- 
maine toujours  grandissant  des  services  pu- 
blics —  dans  l'Etat  et  dans  la  commune  —  lui 
trace  des  limites,  il  lui  reste  encore  un 
champ  d'action  suffisamment  large,  pour  que, 
sans  tomber  dans  l'utopie,  on  puisse  fonder 
sur  elle  de  grandes  espérances.  En  présence 
du  fait  qu'en  une  cinquantaine  d'années  le 
mouvement,  commencé  avec  les  28  livres 
sterling  des  tisserands  de  Rochdale,  a  en- 
gendré un  mouvement  disposant  d'un  capital 
de  vingt  millions  de  livres  sterling,  il  faut  vrai- 
ment avoir  un  certain  courage  pour  vouloir 
définir  à  quelle  distance  exacte  nous  nous  trou- 
vons du  moment  où  la  limite  de  cette  croissance 
sera  atteinte,  et  quelles  formes  ce  mouvement 
revêtira  encore. 

A  beaucoup  de  socialistes  la  société  de  con- 
sommation est  peu  sympathique  parce  qu'elle  est 
trop  «  bourgeoise  ».  Il  y  a  là  des  fonctionnaires, 
des  ouvriers  salariés,  on  y  réalise  des  profits, 
on  y  paye  des  intérêts  et  on  s'y  dispute  à  cause 
des  dividendes.  Evidemment  si  on  ne  considère 
que  la  forme,  l'école  primaire  est  une  institu- 
tion infiniment  plus  socialiste  que  la  société 
de  consommation.  Mais  le  développement  des 


iS^  SOCIALISME   THÉORIQUE 

services  publics  a  ses  limites  et  il  lui  faut  du 
temps,  tandis  que  la  société  de  consommation 
représente  la  forme  de  l'association  la  plus 
accessible  aux  classes  ouvrières,  précisément 
parce  qu'elle  est  si  «  bourgeoise».  Si  c'est  une 
utopiede  croirequela  sociétépuisse  sauter,  pieds 
joints,  dans  une  organisation  et  un  état  de  choses 
diamétralement  opposés  aux  présentes,  il  est 
—  et  il  était  —  aussi  utopique  de  vouloir  débu- 
ter par  la  forme  la  plus  difficile  de  l'organisa- 
tion associative. 

Je  me  souviens  encore  avec  quel  sentiment 
de  pitié  théoricienne  j'écoutai,  en  1881,  mon 
ami  Louis  Bertrand,  de  Bruxelles,  lorsqu'au 
congrès  de  Ghur  il  se  mit  à  parler  de  coopéra- 
tion. Comment  un  homme  intelligent  pouvait- 
il  encore  attendre  quelque  chose  d'un  sembla- 
ble moyen  ?  Mais  lorsque,  en  1883,  je  visitai 
ensuite  le  «  Vooruit  »  à  Gand,  la  boulangerie 
me  fit  déjà  voir  un  peu  plus  clair  là-dedans. 
On  y  Vendait  aussi  un  peu  de  lingerie  et  des 
chaussures  et  je  n'y  vis  pas  grand  mal.  Mais 
lorsque  les  organisateurs  du  «  Vooruit  »  me 
parlaient  ensuite  de  leurs  nouveaux  projets,  je 
me  disais  en  moi-même  :  mes  pauvres  gens, 
vous  allez  vous  ruiner.  Or,  ils  ne  se  sont  pas 
ruinés  ;  ils  ont  continué,  clairvoyants  et  tran- 
quilles, et  ils  ont  créé  une  coopérative  dont  la 
forme  répond  aux  conditions  de  leur  pays,  qui 
s'est  montrée  de  la  plus  haute  valeur  pour  le 
mouvement  ouvrier  en  Belgique  et  qui  a  fourni 
le  noyau  solide  autour  duquel  les  éléments 
jusque-là  épars  de  ce  mouvement,  se  sont  cris- 
tallisés. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    l'KATlgUE  185 

Le  tout  est  de  savoir  comment  il  faut  entre- 
prendre une  chose  pour  qu'elle  donne  tout  ce 
qu'elle  peut. 

Ce  qui  est   certain   c'est    que  la  production 
coopérative  sera  réalisée  bien  que,   probable- 
ment, sous  d'autres  formes  que   ne  se  le  sont 
imaginé  les  premiers  théoriciens  de  l'idée  coo- 
pérative.   Pour   le  moment  elle    est    toujours 
encore  la  forme  la  plus  difficile  de  la  réalisa- 
tion de  cette  idée.  Nous  avons  dit  déjà  que  les 
associations   anglaises  disposent   d'un   capital 
d'au-dessus  de  360  000  000  fr.,  somme  que  Las- 
salle   demandait  pour  son   plan   d'association. 
Et  si  la  question  n'était  qu'une  question  d'ar- 
gent uniquement,  elles  pourraient  certainement 
disposer  de  sommes  plus  considérables  encore 
qu'actuellement.  Les  caisses  de  secours  libres  et 
les   syndicats  ne  savent  plus  déjà   où   placer 
leurs  fonds  de  réserve.  (Les  derniers  demandent 
maintenant    du    gouvernement    l'autorisation 
de  placer  leurs  fonds  dans  les  caisses  d'épargne, 
où  ils  leur  rapporteront  des  intérfls  plus  élevés 
que  le  gouvernement  ne  paye  aux  capitalistes.) 
Mais  le  problème  n'est  pas  un  problème  simple- 
ment et  exclusivement  financier.  11  n'est  pas  non 
plus  le  problème  de  l'établissement  de  fabriques 
nouvelles  sur  un  marché  déjà  occupé.  L'occa- 
sion  d'acheter  des   fabriques  toutes  prêtes  et 
bien  organisées  ne  manque  pas.  La  question 
est,  en  tout  premier  lieu,  une  question  d'orga- 
nisation et  de  direction.,  deux  choses  qui  n'a- 
bondent guère. 

«   Est-ce,   en  premier  lieu,  du  capital   qu'il 
nous  faut? —  lisons-nous  dans  un   article    du 


186  SOCIALISME   THÉORIQUE 

«  Coopérative  News  «,  organe  central  des 
sociétés  coopératives  en  Angleterre,  et  l'au- 
teur de  Tarticle  répond  à  cette  question  par  un 
«  non  catégorique.  »  «  Il  paraît  que  nous  avons 
actuellement  quelque  dix  millions  de  livres 
sterling  à  notre  disposition,  qui  n'attendent 
qu'une  occasion  pour  être  employés  dans  la 
coopération,  et  il  serait  évidemment  facile  de 
trouver  dix  autres  millions  encore  si  nous 
étions  à  même  de  les  placer  utilement  dans 
notre  mouvement.  Ne  nous  dissimulons  donc 
pas  le  fait  —  car  c'est  un  fait  —  que,  même 
actuellement,  nous  avons  beaucoup  plus  besoin, 
dans  le  monde  coopératif,  de  plus  d'intelligence 
et  de  capacité  que  de  plus  d'argent.  Combien 
n'y  en  a-t-il  pas  parmi  nous  qui  n'achèteraient 
rien  qui  ne  soit  pas  produit  et  vendu  dans  des 
conditions  exclusivement  associatives,  s'il  était 
seulement  possible  de  réaliser  cet  idéal  !  Com- 
bien d'entre  nous  n'ont  pas  essayé  et  encore 
essayé  de  consommer  des  denrées  produites 
par  des  associations,  sans  en  être  entièrement 
satisfaits  !  »  («  Coopérative  News  »  dû  3  dé- 
cembre 1898.) 

En  d'autres  termes  :  les  moyens  financiers 
seuls  ne  résolvent  pas  le  problème  du  travail 
associatif.  La  coopération  a  besoin,  pour  ne  pas 
parler  maintenant  d'autres  choses,  d'une  orga- 
nisation propre  et  d'administrateurs  propres, 
deux  choses  qu'il  est  impossible  d'improviser 
spontanément.  Il  faut  savoir  lesrechercher  etles 
mettre  à  l'épreuve  et  c'est  pour  cela  qu'il  est  plus 
que  douteux  qu'une  époque  où  tous  les  tempéra- 
ments sont  échauffés,  toutes  les  passions  exci- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    TUATIQUE  187 

tées,  comme  pendant  une  révolution,  puisse 
être  favorable,  en  quoi  que  ce  soit,  à  la  solu- 
tion de  ce  problème  qui,  en  des  temps  ordi- 
naires déjà,  est  déjà  si  difficile.  Le  contraire 
semble  plutôt  probable. 

Même  les  ateliers  de  production  des  grandes 
associations  d'achat  d'Angleterre,  qui  pourtant 
disposent  de  moyens  suffisants  et  de  facultés 
de  débit  également  suffisantes,  ont  souvent 
besoin  —  comme  cela  résulte  de  leurs  comptes- 
rendus  et  des  débats  de  leurs  assemblées 
générales  —  d'un  laps  de  temps  consi- 
dérable avant  que  leurs  produits  puissent 
entreprendre  laconcurrence  avec  l'industrie 
privée. 

Entre  temps,  les  chiffres  toujours  croissants 
de  la  production  propre  des  associations  nous 
montrent  que  le  problème  peut  être  résolu. 
Et  plusieurs  associations  productives  l'ont 
même  résolu  à  leur  façon.  La  quote-part  de 
profit  peu  élevée  qu'elles  réalisent  et  dont  nous 
avons  parlé  plus  haut,  ne  s'applique  pas  à 
toutes.  Mais  si  nous  les  passons  en  revue,  nous 
voyons  qu'à  peu  d'exceptions  près  ces  asso- 
ciations productives-là  prospèrent  le  mieux, 
qui,  créées  avec  les  fonds  des  syndicats  ou- 
vriers ou  des  sociétés  de  consommation,  ne 
produisent  pas  principalement  pour  le  profit  de 
leurs  employés,  mais  pour  celui  d'une  généra- 
lité plus  vaste  —  dont  ces  employés,  si  le  cœur 
leur  en  dit,  peuvent  faire  partie  —  toujours 
donc  une  forme  qui  s'approche  de  l'idée  socia- 
liste. Voici,  à  ce  sujet,  quelques  chiffres,  em- 
pruntés au  compte-rendu  de  1897  de  la  fédé- 


188 


SOCIALISME   THÉORIQUE 


ration  des  sociétés  coopératives  ouvrières, 
s'appliquent  à  l'année. 1896  : 


Ils 


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Profits 

Nom?  des  société! 

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Fabrique  de   futaine, 

Hebden  Bridge   .     . 

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294 

528,340 

129,420 

96,580 

1^,7  Vu 

Fabrique    de     garni- 

tures de  feu,Dudley. 

71 

70 

40,800 

31,360 

23,100 

32,0  » 

Fabrique  de  chaussu- 

res, Kettering     .     . 

651 

(210?) 

97.800 

75,720 

40,020 

23,0  .. 

Confection,  Kettering. 

487 

(5Ü?) 

79,160 

35,660 

28,240 

24,6  » 

Fabrique  de  chaussu- 

res, Leicester.     .     . 

1Ü7Ü 

— 

197,580 

286,680 

49,680 

10  1  » 

Serrurerie,  Walsall    . 

87 

190 

52,280 

48.260 

22,080 

9,24  » 

Fabrique   de    tricots, 

Leicester    .... 

660 

(250?^ 

360,160 

246,540 

56,040 

22      » 

Toutes  ces  fabriques  payent  naturellement 
les  salaires  fixés  par  les  syndicats  (prix  de 
série)  et  comportent  la  journée  normale  de  tra- 
vail. La  fabrique  de  chaussures  de  Kettering  a 
la  journée  de  huit  heures.  Elle  s'agrandit  tou- 
jours. 

Par  rapport  aux  actionnaires  nous  consta- 
tons que  partout  presque  il  se  trouve  parmi 
eux  un  grand  nombre  de  personnalités  civiles 
(sociétés  de  consommation,  syndicats  ou- 
vriers, etc.)  C'est  ainsi  que  les  sociétaires  de 
la  fabrique  de  futaine  de  Hebden-Bridge  se 
divisent  comme  suit  :  297  ouvriers  —  le  per- 
sonnel de  la  fabrique  —  avec  un  capital  en 
actions  de  177  552  fr.,  200  membres  particu- 
liers avec  168  768  fr.,  et  300  associations  avec 


ET   SOCIALDÉMOCR.VÏIE    PRATIQUE  189 

249  960  fr.  Le  capital  d'emprunt  se  compose 
principalement  de  dividendes  non-réclamés 
par  les  ayants  droit  et  sur  lesquels  est  payé  un 
intérêt  de  5  Ü/0.  La  répartition  des  bénéfices 
se  fait  suivant  des  principes  assez  variés.  Dans 
quelques  fabriques  la  quote-part  de  profit 
payée  sur  le  capital  en  actions  est  un  peu  plus 
élevée  que  celle  payée  sur  la  somme  des 
salaires.  Mais  la  fabrique  de  chaussures  de 
Kettering-,  pour  le  premier  semestre  de  1896, 
payait,  contre  7  1/2  0/0  de  dividende  aux 
actionnaires,  40  0/0  à  ses  ouvriers.  La  même 
quote-part  de  profit  (49  0/0)  était  payée,  sur  le 
montant  de  leurs  acquisitions,  aux  acheteurs 
(ce  qui  rapproche  l'entreprise  de  Keltering  des 
sociétés  d'achat  en  commun)  (1). 

Une  répartition  analogue  est  de  règle  dans 
une  des  petites  fabriques  coopératives  de  chaus- 
sures de  Leicester.  La  plupart  des  associations 
productives  écoulent  la  plus  grande  partie  de 
leurs  produits  —  sinon  presque  tout  —  dans  le 
monde  des  associations. 

Je  n'ai  pas  à  m'occuper  ici  de  certaines 
autres  formes  de  la  coopération  (telles  que  les 
sociétés  de  prêt  et  de  crédit,  de  matières  pre- 
mières et  de  bazars,  de  laiteries,  etc.),  qui 
n'ont    pas   d'intérêt  pour   la    classe  ouvrière. 

(1)  Voici  quelques  chiffres.    II  fut  distribué  par   semestre  : 

Aux  'actionnaires  (à  part^'intérêt) 1  396  fr. 

Aux  aclieteurs 9  990  fr. 

Aux  ouvriers 9  681  fr. 

Au  Comité  directeur 840  fr. 

Aux  fonds  pour  l'éducation 630  fr. 

Aux  fonds  de  secours 1  260  fr. 


190  SOCIALISME   THÉORIQUE 

Néanmoins,  étant  donnée  l'importance  qu'ont, 
pour  la  social-démocratie,  les  petits  paysans  qui 
font  aussi  partie  de  la  classe  ouvrière  bien  qu'ils 
ne  soient  pas  des  salariés,  et  en  présence  du  fait 
que  le  travail  manuel  et  les  petites  industries 
jouent  encore, du  moins  par  rapport  à  leur  nom- 
bre, un  rôle  fort  considérable,  il  faut  bien  aussi 
constater  l'extension  qu'a  prise  l'idée  coopéra- 
tive dans  ces  milieux.  Les  avantages  de  l'achat 
en  commun  des  semences,  de  l'emploi  collectif 
des  machines,  etc.,  et  de  la  vente  en  commun 
des  produits,  ainsi  que  la  possibilité  d'obtenir 
des  crédits  à  un  taux  raisonnable,  ne  peuvent 
pas,  il  est  vrai,  sauver  des  paysans  déjà  ruinés, 
mais  pour  des  milliers  de  petits  paysans  ce  sont 
là  des  moyens  qui  les  peuvent  préserver  de  la 
ruine.  Cela  est  hors  de  doute.  Ce  serait  témé- 
raire de  dire,  comme  le  font  certains  auteurs, 
que,  en  ce  qui  concerne  l'agriculture  et  par 
rapport  aux  avantages  de  la  grande  et  de  la 
petite  entreprise,  les  règles  fussent  en  sens 
inverse  de  celles  valables  pour  l'industrie. 
Mais  ce  n'est  pas  trop  risquer  que  d'affirmer  que 
la  diversité  est  énorme  et  que  les  avantages, 
qu'a,  sur  la  petite  entreprise,  la  grande  agricul- 
ture capitaliste  et  bien  organisée,  ne  sont  pas 
assez  considérables  pour  que  la  petite  culture, 
si  elle  pratique  dans  ses  conséquences  les 
plus  étendues  l'idée  associative,  ne  puisse  pas 
pour  une  grande  partie  les  rattraper.  L'utili- 
sation de  forces  mécaniques,  l'organisation  du 
crédit,  une  meilleure  garantie  du  débit,  tout 
cela  peut  rendre  la  coopération  accessible  au 
paysan,  tandis  que  le  caractère  même  de  son 


ET    SOCI\LDÉMOCRATIE    TRATIQUE  191 

entreprise  lui  rend  plus  facile  qu'aux  grands 
agriculteurs  de  surmonter  les  conséquences 
de  mécomptes  éventuels.  Car  la  grande  masse 
des  paysans  ne  sont  pas  exclusivement  des 
producteurs  pour  le  marché,  mais  ils  pro- 
duisent aussi  une  partie  considérable  de  leurs 
propres  aliments. 

Dans  tous  les  pays  de  civilisation  avancée  la 
coopération  étend  avec  rapidité  son  champ 
d'action.  La  Belgique,  le  Danemark,  la  France, 
la  Hollande,  et  depuis  peu,  l'Irlande  aussi,  pré- 
sentent, sous  ce  rapport,  la  même  image  qu'une 
grande  partie  de  l'Allemagne.  Il  est  de  plus 
d'intérêt,  pour  la  social-démocratie,  d'appro- 
fondir sérieusement  cette  question  du  mouve- 
ment coopératif  dans  les  campagnes,  ainsi  que 
sa  portée,  que  de  chercher,  dans  la  statistique 
des  preuves  pour  la  théorie  hypothétique  de  la' 
ruine  de  la  petite  agriculture.  La  statistique  des 
ventes  judiciaires,  de  l'impôt  hypothécaire  etc., 
mène  souvent  à  des  conclusions  erronées. 
Sans  doute,  la  propriété  est,  actuellement,  beau- 
coup plus  mobile  que  jamais  auparavant,  mais 
cette  mutabilité  ne  se  manifeste  pas  que  dans 
une  seule  direction.  Les  vides  causés  par  les 
ventes  judiciaires  ont,  jusqu'ici,  toujours  été 
comblés. 

Fort  remarquables  sont  les  faits  que  le  doc- 
teur 0.  Wiedfeldt,  de  Dresde,  communique 
dans  la  Soziale  Praxis  (€*  année,  n°  13)  sur  l'ac- 
tion et  les  résultats  des  syndicats  agricoles  en 
France  (1).  D'après  ces  données  il  y  a  actuelle- 

(1)  D'après  l'Emancipation  du  15  novembre  1898  il  y  a  en 


192  SOCIALISME   THÉORIQUE 

ment  en  France  à  peu  près  1700  syndicats  agri- 
coles, groupés  en  dix  fédérations,  avec  un  en- 
semble de  700,000  adhérents.  «  Ces  syndicats 
professionnels  ont  commencé  par  être  des  asso- 
ciations  pour  l'achat  en  commun  de  fourrages 
et  d engrais  agricoles,  et  leurs  «  coopératives 
agricoles  »  exercent  déjà  une  certaine  influence 
sur  le  commerce  de  ces  articles.  Ensuite  ils 
ont  acheté,  à  frais  communs,  des  batteuses  mé- 
caniques, des  moissonneuses,  etc.,  et  exécuté 
des  drainages,  des  travaux  d irrigation,  etc. 
Ils  ont  créé  des  associations  d'élevage,  des  lai- 
teries y  des  fromageries,  des  boulangeries,  des 
meuneries,  des  fabriques  de  co?iserves,  etc.,  et 
ils  ont  entrepris  eux-mêmes,  dans  quelques 
branches  et  avec  succès,  la  vente  de  leurs  pro- 
duits agricoles  ».  Ils  ne  se  sont  pas  contentés  de 
■  se  mettre  en  relations  avec  les  sociétés  de  con- 
sommation —  qui,  en  France  aussi,  commen- 
cent à  se  répandre  —  mais  ils  en  ont  fondé  eux- 
mêmes.  «  Ainsi  à  La  Rochelle,  à  Lyon,  à  Dijon, 
à  Avignon,  etc.  Mentionnons  encore  l'établisse- 
ment d'autres  sociétés  coopératives,  telles  que 
boucheries,  meuneries  et  boulangeries,  qui  sont 
eji  partie  des  sociétés  de  production  agricoles  et  en 
partie  des  sociétés  de  consommation.  »  Dans  le  seul 
département  de  la  Charente-Inférieure  il  existe 
130  de  ces  boulangeries  coopératives.  En  outre 
les  syndicats  ont  créé  des  fabriques  de  conserves, 
de  saucisses,  d'amidon  et  de  nouilles  «  de  façon 
à  favoriser,   dans  un  certain  sens  une  localisa- 

Frauce  2.000  fromageries  coopératives,  dont  la  plupart  dans  le 
Jura  et  les  deux  Savoies. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PUATIQUE  193 

tion  de  Tindustrie  pour  autant  qu'elle  est  con- 
nexe avec  l'agriculture  ».  La  plupart  de  ces 
syndicats  admettent  les  ouvriers  comme  mem- 
bres ;  le  syndicat  de  Gastelnaudary  compte, 
parmi  ses  1000  membres,  600  ouvriers.  En  outre 
les  syndicats  s'appliquent  à  la  création  de  toutes 
sortes  d'institutions  :  caisses  d'assurance,  tri- 
bunaux d'arbitrage,  écoles  d'agriculture,  cer- 
cleSj  etc. 

Toutes  ces  données  sont  empruntées  à  la 
Soziale  Praxis. 

La  première  question  qui  se  pose  relativement 
à  ces  associations  est  celle-ci  :  quels  y  sont  les 
droits  des  ouvriers  ?  L'auteur  de  l'article  en  ques- 
tion ne  parle  que  brièvement  d'une  participa- 
tion aux  bénéfices  des  employés  et  des  ouvriers, 
ce  qui  est  assez  vague.  Provisoirement,  l'admis- 
sion des  ouvriers  dans  ces  coopératives  n'a  rien 
changé  au  fait  que  ces  associations  soient  des 
syndicats  d'entrepreneurs.  Et  cela  résulte  déjà 
de  ce  fait  que,  quelque  nombreuses  que  soient 
les  dispositions  associatives  prises  par  les  syn- 
dicats, une  chose  s'est  jusqu'ici  toujours  sous- 
traite à  l'action  associative:  l'agriculture  elle- 
même,  c'est-à-dire  la  culture  des  champs  et  des 
herbages  et  l'élevage  du  bétail  proprement  dit. 
Des  travaux  connexes  de  l'agriculture  sont 
exécutés  en  coopération  ou,  du  moins,  pour  le 
compte  de  sociétés  coopératives,  mais  l'agri- 
culture elle-même  se  soustrait,  ici  comme 
ailleurs,  au  travail  coopératif.  Est-ce  que  ce  tra- 
vail serait,  pour  les  sociétés  coopératives,  moins 
avantageux  que  l'entreprise  privée?  Ou  bien 


194  SOCIALISME   THÉORIQUE 

serait-ce  simplement  la  petite  propriété  rurale 
qui  forme  ici  obstacle? 

Que  la  petite  propriété  rurale,  c'est-à-dire  le 
fractionnement  infini  des  terres,  constitue  un 
sérieux  obstacle  à  la  culture  collective  du  sol, 
cela  a  déjà  été  exposé  maintes  fois.  Mais  elle 
n'est  pas  l'obstacle  unique,  ou,  en  d'autres 
termes:  elle  augmente  les  difficultés  réelles, 
mais  elle  n'en  est  pas  toujours  la  cause.  L'éloi- 
gnement  —  au  point  de  vue  de  l'espace  —  des 
ouvriers,  ainsi  que  le  caractère  individualiste 
d'une  grande  partie  des  travaux  agricoles,  joue 
ici  également  un  rôle.  11  est  possible  que  les 
syndicats  agricoles,  qui  sont  de  date  encore  ré- 
cente, réussissent  à  ultérieurement  surmonter 
ces  difficultés.  Mais  ce  qui  me  semble  beaucoup 
plus  probable,  c'est  que  ces  syndicats  seront 
poussés,  petit  à  petit,  hors  du  cadre  étroit  de 
leur  activité  actuelle.  Je  reconnais  que,  provi- 
soirement, il  ne  faut  pas  compter  là-dessus. 

Même  la  production  agricole  pour  des  sociétés 
coopératives  est  encore  aujourd'hui  un  pro- 
blème non-résolu.  Les  sociétés  de  consomma- 
tion anglaises  ont  fait  leurs  plus  mauvaises 
affaires  avec  leurs  fermes.  Le  troisième 
compte-rendu  annuel  de  l'office  du  travail  en 
Angleterre  (1896)  établit^  pour  106  associations 
productives,  un  profit  moyen  de  8.4  pour  cent. 
Les  six  fermes  coopératives  —  comprises  dans 
ce  nombre  —  n'avaient  réalisé  qu'une  moyenne 
de  2.8  0/0  de  bénéfices.  Nulle  part  les  agricul- 
teurs réalisent  des  récoltes  aussi  considérables 
qu'en  Ecosse.  Les  chiffres  de  rendement  pour 
le  froment,  l'avoine,  etc.^  y  sont  beaucoup  plus 


ET   SOniALDKMOCRATIE    PRATIQUE  195 

élevés  encore  qu'en  Angleterre.  Ce  qui  n'em- 
pêche pas  que  l'entreprise  agricole  des  sociétés 
coopératives  écossaises,  malgré  ses  excellentes 
machines  et  son  capital  d'exploitation  de 
300.000  fr.,  a  été  un  insuccès  absolu.  Dans  l'an- 
née 1894  elle  a  réalisé  un  bénéfice  de  G/ 10  0/0, 
et  en  1895  ses  perles  ont  été  de  8  1/10  0/0. 

Mais  où  en  est  f  association  des  ouvriers  agri- 
coles proprement  dite?  Et  est-ce  que  l'associa- 
tion productive  des  ouvriers  agricoles  offre  plus 
de  perspective  que  l'association  productive  des 
ouvriers  industriels? 

Il  est  d'autant  plus  difficile  de  répondre  à 
cette  question,  qu'il  manque,  dans  la  pratique, 
d'exemples  concluants.  L'exemple  classique  de 
ce  genre  d'association,  la  célèbre  société  de  Ra- 
laJiine,  a  eu  une  existence  trop  éphémère  (de 
1831  à  1833)  et  fut^  pendant  cette  existence,  trop 
sous  l'influence  de  son  fondateur  Vandeleur  et 
du  représentant  de  celui-ci,  Craig,  pour  pou- 
voir être  considérée  comme  une  démonstration 
suffisante  de  la  viabilité  des  associations  d'ou- 
vriers agricoles  indépendantes.  Elle  a  cepen- 
dant fait  ressortir  les  grands  avantages  qu'offre 
l'entreprise  coopérative  dans  des  circonstances 
déterminées. 

Il  en  est  de  même  en  ce  qui  concerne  les  es- 
sais faits  avec  des  colonies  communistes.  Sou- 
vent ces  colonies  réussissent,  pendant  un  cer- 
tain temps,  dans  un  isolement  réel  ou  moral  et 
même  dans  des  conditions  des  plus  défavo- 
rables. Mais  dès  que  leur  prospérité  s'accentue 
et  qu'elles  entrent  en  relation  plus  intime  avec 
le    monde   du  dehors,  elles    dépérissent  vite. 


196  SOCIALISME    THÉORIQUE 

Seals  un  fort  lien  religieux  ou  quelque  autre 
idée  sectaire,  qui  les  retranchent  nettement  du 
monde  environnant,  tiennent  encore  ensemble 
ces  colonnies  quand  elles  sont  parvenues  à  la 
richesse.  Or,  le  fait  même  que,  pour  se  trouver 
bien  dans  ce  genre  de  communautés,  il  faille 
aux  colonistes  de  semblables  éléments  d'idio- 
crasie,  prouve  qu'elles  ne  peuvent  jamais  de- 
venir la  forme  générale  du  travail  associatif. 
Vis-à-vis  du  socialisme  elles  se  trouvent  au 
même  plan  avec  les  simples  associations  pro- 
ductives. 

Avec,  pour  données,  tous  ces  faits,  ainsi  qu'une 
foule  d'expériences  faites  par  d'intelligents 
propriétaires  terriens  avec  des  affermages  asso- 
ciatifs, des  participations  aux  bénéfices  par  les 
ouvriers  agricoles,  etc.,  le  docteur  Oppenheimer 
a  développé,  dans  le  volume  mentionné  plus 
haut,  l'idée  d'une  association  agricole  intitu- 
lée par  lui  :  établissement  agricole  coopératif 
(Siedlungsgenossenschaft).  Elle  devra  être  une 
association  d'ouvriers  agricoles,  qui  combinera 
l'entreprise  individuelle  avec  l'entreprise  collec- 
tive et  la  petite  industrie  avec  la  grande  industrie 
associative,  comme  cela  se  pratique  aujour- 
d'hui déjà  dans  beaucoup  de  grandes  propriétés 
terriennes,  où  de  petites  parcelles  de  terres 
limitrophes  sont  affermées  aux  ouvriers  agri- 
coles, qui  souvent  les  cultivent  d'une  façon 
exemplaire.  Oppenheimer  propose  dans  son 
association  un  système  de  partage  proportion- 
nel, partage  qui,  naturellement,  n'a  pas  pour 
but  de  baisser  le  prix  du  travail  au  profit  de 
l'organisation   centrale  autour  de  laquelle    se 


ET    SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  197 

groupent  toutes  les  entreprises  individuelles, 
mais  uniquement  dans  l'intention  d'assurer, 
à  tout  adhérent,  au  moyen  d'un  morceau  de 
terrain  suffisamment  grand,  tous  les  agré- 
ments moraux  d'une  entreprise  personnelle, 
et  de  lui  permettre  d'utiliser  sa  force  de  tra- 
vail non  réclamée  par  Tentreprise  commune  à 
ces  cultures  qui,  ou  bien  lui  promettent  les 
plus  grands  avantages,  ou  bien  lui  conviennent 
le  mieux  personnellement.  Pour  tout  le  reste, 
cependant,  l'association  devra  utiliser  tous  les 
avantages  de  la  grande  industrie  moderne,  tan- 
dis que  pour  les  besoins  commerciaux  et  autres 
des  associés,  toutes  sortes  d'institutions  coopé- 
ratives ou  mutualistes  seront  créées.  Par  l'uti- 
lisation sur  place  des  produits  gagnés  et  l'ad- 
mission d'ouvriers  manuels  dans  l'association, 
elle  prendra  de  plus  en  plus  le  caractère  d'un 
établissement  agricole  et  industriel  mixte, 
comme  se  l'imaginait  Owen  pour  ses  colonies 
familiales,  et  d'autres  socialistes  pour  leurs  pro- 
jets communistes.  Il  y  a  pourtant  cette  diflé- 
rence  que  Oppenheimer  cherche  à  rigoureuse- 
ment maintenir  le  principe  de  l'association 
libre.  L'intérêt  économique  seul  doit  être  pour- 
suivi à  titre  connexe,  et  lui  seul  doit  sauvegar- 
derl'association  contre  l'exclusivisme  de  l'asso- 
ciation productive  industrielle.  Contrairement 
à  celle-ci,  elle  n'est  pas  uniquement  une  société 
de  vendeurs,  mais,  simultanément,  une  société 
d'acheteurs  et  de  vendeurs,  et  cette  circonstance 
constitue  la  base  de  son  crédit  et  la  protège  con- 
tre les  catastrophes  auxquelles  est  exposée  au- 
jourd'hui la  grande  industrie  agricole  capitaliste. 


198  SOCIALISME   THÉORIQUE 

Ce  n'est  pas  ici  l'endroit  d'approfondir  davan- 
tage l'idée  d'Oppenheimer  et  la  théorie  sur  la- 
quelle elle  estbasée.  Je  me  permettrai  cependant 
deremarquer  qu'elles  ne  me  semblent  pas  méri- 
ter l'appréciation  dédaigneuse  qui  leur  échut 
dans  quelques  journaux  du  parti.  Certes,  il  est 
permis  de  douter  que  la  chose  se  fasse  ou  puisse 
se  faire  dans  la  forme  exposée  par  Oppenhei- 
mer.  Mais  les  idées  fondamentales  qu'il  déve- 
loppe sont  tellement  basées  sur  l'analyse  scien- 
tifique des  formes  économiques,  elles  concor- 
dent tellement  avec  toutes  les  expériences 
pratiquesdesassociations,  qu'onaledroitdedire, 
que  si  l'organisation  associative  de  l'agriculture 
proprement  dite  doit  jamais  se  réaliser,  cette 
réalisation  pourradifficilement  s'effectuer  dans 
une  forme  autre  que  celle  préconisée  par 
Oppenheimer  (1). 

La  grande  expropriation  —  dont  l'idée  hante 
la  plupart  des  critiques  des  propositions  de  ce 
genre  —  ne  pourra  certainement  pas  faire  sor- 
tir de  terre,  spontanément,  des  institutions 
organiques,  et  le  plus  omnipotent  des  gou- 
vernements révolutionnaires  sera  bien   obligé 

(1)  Aux  congrès  des  sociétés  coopératives  anglaises  de  Peler- 
borougli  (1898),  un  des  chefs  du  mouvement,  M.  J.  G.  Gray,  de 
Manchester,  dans  une  conférence  sur  la  coopération  agricole, 
arrivait  à  des  propositions  très  semblables  à  celles  d'Oppenhei- 
mer. 

Depuis  que  j'ai  écrit  ce  livre  j'ai  eu  l'occasion  de  lire  dans  une 
Revue  Américaine  The  Atlantic  Monthly,  un  article  fort  ins- 
tructif sur  l'organisation  économique  de  l'Etat  des  ÎNIormons,  à  , 
Utah.  Le  succès  économique  presque  inouï  des  Mormons  parait 
être  dû,  à  un  grand  degré,  à  une  combinaison  d'institutions 
collectivistes  et  individualistes  qui  s'approche  beaucoup  des 
idées  émises  plus  haut. 


ET    SOCIALDIÎMOCUATIE    PRATIQUE  199 

de  se  mettre  à  la  recherche  d'une  théorie  du 
travail  associatif  dans  l'agriculture.  Et  c'est 
pour  une  théorie  semblable  que  Oppenheimer 
a  recueilli  un  matériel  surabondant^  matériel 
qu'il  a,  en  outre,  soumis  à  une  analyse  systéma- 
tique, conforme  aux  idées  fondamentales  du 
matérialisme  historique  et  qui,  à  elle  seule, 
recommanderait  déjà  l'étude  de  l'établissement 
agricole  coopératif. 

Relativement  aux  associations  agricoles  il  y  a 
encore  une  remarque  à  faire.  En  tant  qu'homme 
de  parti  politique,  le  socialiste  constate  avec 
satisfaction  le  dépeuplement  des  campagnes 
et  l'immigration  des  ruraux  dans  les  villes.  Ils 
concentrent  les  masses  ouvrières,  sèment  la 
révolte  et  hâtent  l'émancipation  politique.  Mais 
comme  théoricien  tant  soit  peu  sérieux,  le  socia- 
liste sera  bien  aussi  obligé  de  se  dire  que  ce 
dépeuplement  finira  à  la  longue  par  devenir 
néfaste.  Il  est  beaucoup  plus  facile  d'attirer  les 
populations  rurales  vers  les  villes,  que  d'habi- 
tuer les  habitants  des  villes  à  la  campagne  et 
aux  travaux  agricoles.  C'est  pourquoi  l'immigra- 
tion des  populations  rurales  dans  les  villes  et 
les  centres  industriels  ne  fait  pas  qu'aug- 
menter uniquement  les  difficultés  des  gouver- 
nants actuels.  Supposons  par  exemple  qu'une 
grande  victoire  de  la  démocratie  ouvrière  porte 
au  pouvoir  le  parti  socialiste.  A  en  juger  d'après 
les  précédents,  la  première  conséquence  de  cet 
événement  serait  de  grossir  encore  le  flot  des 
envahisseurs  des  grandes  villes  et  il  est  quelque 
peu  douteux  que  les  «  armées  industrielles  pour 
l'agriculture  »  se  laisseront  alors  plus  bénévo- 


200  SOCIALISME   THÉORIQUE 

lement  diriger  sur  les  campagnes  qu'elles  ne 
le  firent  en  1848.  Mais  même  à  parh  cela  la 
création  d'associations  viables  et  puissantes 
sera,  dans  toutes  les  circonstances,  d'autant 
plus  difficile  que  la  dépopulation  des  cam- 
pagnes sera  plos  avancée.  L'avantage  de  l'exis- 
tence d'un  certain  nombre  d'associations-types 
ne  serait  pas  payé  trop  cher  même,  au  prix 
de  l'extension  un  peu  plus  lente  des  grandes 
villes. 

Quant  à  l'ouvrier  industriel,  l'association  lui 
rend  possible  d'une  part  de.  se  protéger  contre 
l'exploitation  commerciale  et,  de  l'autre,  de 
s'assurer  des  moyens  qui,  sous  plusieurs  rapports, 
lui  faciliteront  l'œuvre  de  son  émancipation. 
Tout  le  monde  sait  actuellement  de  quel  appui 
sont  pour  les  ouvriers,  en  des  temps  critiques, 
les  sociétés  de  consommation.  A  côté  de  l'exem- 
ple classique  du  secours,  accordé  par  les  grandes 
sociétés  de  consommation  anglaises,  aux  mi- 
neurs, aux  fileurs  et  aux  mécaniciens  victimes 
de  lock-outs  patronaux,  nous  voulons  faire 
remarquer  ici  que  des  associations  produc- 
tives aussi  peuvent  rendre  de  grands  ser- 
vices aux  ouvriers  dans  leur  lutte  pour 
l'émancipation.  A  Leicester  et  à  Kettering  les 
fabriques  coopératives  fixent,  au  niveau  des 
leurs  et  pour  leurs  régions  respectives,  les  sa- 
laires. Il  en  est  de  même  pour  la  serrurerie 
coopérative  de  Walsall  ;  là  toute  exclusion  d'ou- 
vriers de  la  part  des  patrons  est  devenue  im- 
possible. La  filature  coopérative  «  Self  Help,  »  à 
Burnley,fit  travailler  d'une  façonininterrompue 
pendant  le  lock-out  de  1892  à  1893  et  aida  ainsi, 


ET   SÜCIALDEMOCRATIE    mATlOUE  ^01 

de  commun  accord  avec  les  sociétés  de  con- 
sommation, à  forcer  les  patrons  à  mettre  les 
pouces.  A  ce  sujet  le  Trade  Vnionist  du 
2  novembre  1898  dit  :  «IPartout  où  il  y  a  de  ces 
associations  (de  production)  danSvle  pays,  les 
gens  s'habituent  à  ne  plus  exclusivement  fabri- 
quer en  vue  du  profit,  mais  encore  à  ce  que 
l'ouvrier  n'ait  pas  à  laisser  sa  dignité  à  la  porte 
de  l'usine,  et  qu'il  puisse  se  mouvoir  avec  ce 
sentiment  de  liberté  et  de  courtoisie  que  com- 
porte l'esprit  civique  dans  une  société  libre 
basée  sur  l'égalité  des  droits.  » 

Cependant  les  associations  de  production  ne 
se  sont  montrées  viables  jusqu'ici,  que  là  où  elles 
avaient  un  appui  dans  les  sociétés  de  consom- 
mation, ou  lorsqu'elles  approchaient  elles- 
mêmes,  dans  leur  organisation,  de  cette  der- 
nière forme  d'association. 

Ce  fait  constitue  une  indication  pour  la  di- 
rection à  suivre  si  nous  voulons  rechercher, 
pour  l'avenir  le  plus  proche^  le  moyen  d'éten- 
dre et  de  développer  efficacement  l'association 
ouvrière. 


202  SOCIALISME   THÉORIQUE 

c)  Démocratie  et  Socialisme. 

«  C'est  le  24  février  1848  que 
commença  à  luire  l'aube  d'une 
nouvelle  période  de  l'His- 
toire. » 

«  Qui  dit  suffrage  universel,  pousse 
uu  cri  de  conciliation.  » 

'  F.     Lassalle,     Programme 
ouvrier. 

Ce  que  les  sociétés  de  consommation  sont  aux 
quotes-parts  de  profit  dans  le  commerce,  les 
syndicats  professionnels  le  sont  aux  quotes- 
parts  de  profit  dans  la  production.  La  lutte  des 
ouvriers  organisés  en  syndicats  pour  l'amélio- 
ration de  leur  condition  matérielle  représente 
pour  les  capitalistes,  une  lutte  des  quotes- 
parts  de  salaire  contre  les  quotes-parts  de 
profit.  C'est  d'ailleurs  pousser  la  généralisation 
beaucoup  trop  loin  que  de  dire  que  la  modi- 
fication du  taux  des  salaires  et  du  temps  de 
travail  n'influe  en  quoi  que  ce  soit  sur  les 
prix.  La  somme  de  travail  à  dépenser  sur 
l'unité  d'une  marchandise  déterminée  reste, 
naturellement,  invariée,  tant  que  la  technique 
de  la  production  reste  la  même,  soit  que  le 
salaire  s'élève  ou  s'abaisse.  Mais  la  «  somme  de 
travail  »  est,  pour  le  marché,  une  conception 
creuse,  sans  la  base  d'un  prix  du  travail,  car  il 
ne  s'y  agit  pas  de  la  valeur  abstraite  de  l'ensem- 
ble de  la  production,  mais  de  la  valeur  propor- 
tionnelle et  réciproque  des  diverses  espèces  de 
marchandises,  pour  qui  le  taux  du  salaire  n'est 
pas  un  facteur  indifférent. 


1 


ET   SOGIALDÉMOCRATIE    PRATIQUK  "^03 

Lorsquo  le  salaire  des  ouvriers  augmente 
dans  certaines  industries,  la  valeur  des  pro- 
duits respectifs  augmente  également,  en  des 
proportions  correspondantes,  vis-à-vis  de  la  va- 
leur des  produits  de  toutes  les  industries  qui 
n'ont  pas  effectué  des  augmentations  de  salaire, 
et  si  on  ne  réussit  pas  à  compenser  cette  hausse 
par  un  perfectionnement  de  la  technique,  les  en- 
trepreneurs respectifs  seront  dans  l'obligation, 
ou  bien  de  proportionnellement  augmenter  le 
prix  du  produit,  ou  bien  de  subir  une  diminution 
de  leur  quote-part  de  profit.  Or,  sous  ce  rapport, 
les  diverses  industries  diffèrent  beaucoup  entre 
elles.  Il  y  a  des  industries  qui,  par  la  nature  de 
ce  qu'elles  produisent  ou  par  leur  organisation 
monopoliste,  sont  passablement  indépendantes 
du  marché  international,  et  dans  ces  industries- 
là,  une  hausse  des  salaires  est  généralement 
accompagnée  d'une  augmentation  des  prix,  de 
sorte  que  non  seulement  la  quote-part  de  profit 
n'y  diminue  pas  forcément,  mais  que  souvent 
même,  elle  y  augmente  avec  le  prix.  Dans  les 
industries  dépendantes  du  marché  internatio- 
nal par  contre,  comme  d'ailleurs  dans  toutes 
les  industries  où  des  produits  fabriqués  dans 
des  conditions  différentes  se  font  une  concur- 
rence réciproque  et  où  la  modicité  des  prix 
seule  s'assure  le  marché,  des  hausses  de  salaire 
déterminent  presque  toujours  des  baisses  de 
profit.  Le  même  résultat  se  produit  lorsque  la 
tentative  de  compenser  une  baisse  des  prix 
(rendue  nécessaire  par  la  lutte  pour  l'écoule- 
ment des  produits)  par  une  diminution  propor- 
tionnée des  salaires,  échoue  devant  la  résistance 


20-4  SOCIALISME   THÉORIQUE 

des  ouvriers  organisés.  La  compensation  par  le 
perfectionnement  de  la  technique  signifie  gé- 
néralement une  plus  grande  dépense  relative 
de  capital  pour  des  machines  et  autres  instru- 
ments de  travail,  c'est-à-dire  une  baisse  pro- 
portionnée des  quotes-parts  de  profit.  Il  se  peut 
aussi  fort  bien  que,  dans  la  lutte  des  ouvriers 
pour  le  maintien  de  leur  salaire,  il  ne  s'agisse, 
de  fait,  que  d'empêcher  une  hausse  des  quotes- 
parts  de  profit  au  détriment  des  quotes-parts  de 
salaire,  et  cela  sans  que  les  combattants  en 
aient  conscience  sur  le  moment. 

Que  la  lutte  pour  le  temps  de  travail  soit 
également  une  lutte  pour  la  quote-part  de 
profit  ?  ce  fait  n'a  pas  besoin  d'être  encore  dé- 
montré ici.  Si  la  journée  de  travail  écourtée 
n'a  pas  pour  conséquencela  diminution  immé- 
diate de  la  masse  de  travail  fournie  pour  le 
salaire  payé  jusqu'ici  —  en  beaucoup  de  cas 
c'est  même  le  contraire  qui  se  produit  —  elle 
conduit  néanmoins,  d'une  façon  indirecte,  à 
une  exaltation  des  revendications  matérielles 
des  ouvriers,  et  elle  provoque  ainsi  une  hausse 
des  salaires. 

Une  augmentation  de  salaires,  qui  conduit  à 
une  hausse  des  prix,  n'est  pas  nécessairement 
préjudiciable  à  la  communauté,  bien  que,  dans 
la  plupart  des  cas,  elle  soit  plutôt  nuisible 
qu'utile. 

Qu'une  industrie  quelconque  impose  des  prix 
de  monopole  au  profit  uniquement  d'une  poi- 
gnée d'entrepreneurs,  ou  que  les  ouvriers 
dans  cette  industrie  participent  aux  bénéfices 
>JL   ainsi  réalisés,  cela  ne  fait  pas  une  grande  difîé- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  ^05 

rence  au'pointde  vue  de  l'ensemble  social;  le 
prix  de  monopole  n'en  est  pas  moins  à  com- 
battre que  le  bon  marché  des  produits  obtenu 
uniquement  au  moyen  d'une  baisse  des  salaires 
au-dessous  du  minimum  moyen.  Mais  une 
hausse  de  salaires  qui  n'affecte  que  les  quotes- 
parts  de  profit  sera  presque  toujours  profitable  à 
la  communauté,  dans  les  circonstances  ac-  , 
tuelles.  Je  dis  expressément  :  presque  toujours,  ' 
car  il  est  aussi  des  cas  où  le  contraire  se  pro- 
duit. Si  dans  une  certaine  branche  d'industrie 
la  quote-part  de  profit  descend  de  beaucoup 
au-dessous  du  minimum  moyen,  cela  peut  si- 
gnifier, pour  le  pays  respectif,  la  ruine  de  cette 
industrie  et  son  annexion  par  d'autres  pays  où 
les  salaires  sont  beaucoup  plus  bas  et  les  con- 
ditions de  travail  beaucoup  plus  mauvaises. 

\u  point  de  vue  universel,  on  pourrait  consi- 
dérer cet  événement  comme  dépourvu  d'in- 
térêt puisque,  de  toute  façon,  une  compensa- 
tion s'établit  à  la  longue.  Mais,  pour  les  inté- 
ressés, c'est  là  une  consolation  d'autant  plus 
dérisoire,  que  ce  genre  d'expatriations  signifie, 
pour  eux  comme  pour  la  communauté,  en 
premier  lieu  et  parfois  pour  une  période  fort 
longue,  une  perte  positive. 

Heureusement,  ces  cas  extrêmes  sont  très 
rares.  Généralement,  les  ouvriers  savent  fort 
bien  jusqu'où  ils  peuvent  pousser  leurs  exi- 
gences. Et  la  quote-part  de  profit  aussi  est 
assez  résistante. 

Avant  de  renoncer  à  son  entreprise,  le  capi- 
taliste fera  l'impossible  pour  rattraper,  d'une 
façon  quelconque,   ses   dépenses,  augmentées 

12 


i20G  SOCIALISME   THÉORIQUE 

par  la  hausse  des  salaires.  Les  grandes  difTé- 
rences  réelles  entre  les  quotes-parts  de  profit  des 
diverses  sphères  de  production  prouvent  que  la 
moyenne  générale  des  quotes-parts  de  profit  est 
plus  rapideoaent  établie,  théoriquement,  qu'elle 
n'est;, même  approximativement  réalisée.  Et  les 
exemples  ne  sont  pas  rares  de  cas,  où  un  capi- 
tal, même  nouveau,  qui  se  présente  sur  le 
marché  en  quête  d'une  utilisation,  ne  cherche 
pas  cette  utilisation  là  où  les  plus  considérables 
quotes-parts  de  profit  le  sollicitent,  mais  où  il 
se  laisse  guider  —  tout  comme  l'homme  dans 
le  choix  d'une  profession  —  par  des  considéra- 
tions où  le  taux  du  profit  ne  figure  qu'au  se- 
cond plan.  De  sorte  que  même  le  plus  puissant 
des  facteurs  d'égalisation  des  quotes-parts  de 
profit  agit  irrégulièrement. 

Mais  le  capital  déjà  utilisé,  qui  prédomine 
toujours,  ne  peut  pas  suivre  le  mouvement  des 
quotes-parts  de  profit  d'une  sphère  de  production 
dans  l'autre,  et  cela,  pourdes  raisons  tout  à  fait 
matérielles.  Bref,  l'élévation  du  prix  du  travail 
humain  a  pour  conséquence,  dans  le  plus 
grand  nombre  des  cas,  d'un  côté,  un  perfec- 
tionnement technique  et  une  organisation 
meilleure  de  l'industrie,  etde  l'autre,  une  répar- 
tition plus  proportionnée  du  produit  du  travail. 
Le  tout  également  avantageux  pour  le  bien-être 
général.  Avec  certaines  restrictions,  on  peut 
formuler  ainsi  le  mot  connu  de  Destutt  de 
Tracy,  que  des  quotes-parts  de  profit  basses 
indiquent  un  bien-être  élevé  de  la  masse. 

Au  point  de  vue  de  leur  signification  sociale, 
les  syndicats  ou  sociétés  professionnels  repré- 


ET   SOCIALDÉMOGRATIE    PRATIQUE  1:^0/ 

sentent  l'élément  démocratique  dans  l'indus-  /^ 
trie.  Leur  tendance  est  de  briser  l'absolutisme 
du  capitHÎeT'^iFprocufër  H  l'ouvrier  unë~rn- 
fluelïcë  dirèctë""sur  l'a  direction  de  l'industrie, 
il  est  tout  naturel  qu'il  y~àîr"de  grandes  divér^ 
gences  d'opinion  quant  au  degré  d'influence 
qu'il  faudra  obtenir.  Pour  d'aucuns  ce  sera 
déjà  un  crime  de  lèse-principe,  que  de  réclamer 
pour  le  syndicat  professionnel  moins  que  le  droit 
incontesté  d'exercer  le  haut  commandement 
dans  l'industrie.  La  reconnaissance  du  fait  que 
ce  droit,  dans  les  circonstances  actuelles,  est 
aussi  utopique  qu'il  serait  absurde  dans  une 
société  socialiste,  en  a  amené  d'autres  à  dénier 
aux  syndicats  ouvriers  tout  rôle  durable  dans  la 
vie  économique  et  à  ne  les  considérer  que 
comme  le  moindre  d'une  série  de  maux  tempo- 
rairement inévitables.  Il  y  a  des  socialistes  aux 
yeux  de  qui  le  syndicat  ouvrier  n'est  qu'un  ob- 
jet de  démonstration  pratique  de  l'inutilité  de 
toute  action  autre  que  l'action  politico-révolu- 
tionnaire. En  réalité,  le  syndicat  ouvrier  a  à 
accomplir  aujourd'hui,  comme  dans  un  avenir 
plus  ou  moins  prochain,  de  très  importantes 
missions  politico-industrielles,  qui,  cependant, 
n'exigent  ni  même  ne  supporteraient  son  om- 
nipotence. 

Le  mérite  d'avoir,  les  premiers,  compris  que 
les  syndicats  ouvriers  étaient  des  organes  essen- 
tiels de  la  démocratie  et  non  pas  seulement  des 
coalitions  passagères,  revient  à  quelques  au- 
teurs anglais.  Et  cela  n'a  rien  qui  étonne,  si  on 
considère  qu'en  Angleterre,  plus  tôt  que  par- 
tout ailleurs,  les  syndicats  ont  acquis  une  im- 


208  SOCIALISME   THÉORIQUE 

portance  réelle  et  que  ce  pays,  pendant  la  der- 
nière trentaine  d'années,  s'est  transformé  d'un 
Etat  oligarchique  qu'il  était  en  un  Etat  presque 
démocratique.  Le  travail  le  plus  récent  elle  plus 
approfondi  sous  ce  rapport,  c'est-à-dire  l'étude  : 
«  Théorie  et  pratique  des  syndicats  profession- 
nels anglais  »  de  Sydney  et  Béatrice  Wehb,  a  été 
judicieusement  qualifié  par  ses  auteurs  comme 
une  étude  sur  la  démocratie  dans  l'induürie. 
Avant  eux,  feu  Thorold  Rogers,  dans  ses  confé- 
rences sur  la  conception  économique  de  l'His- 
toire (qui  d'ailleurs  n'a  pas  grand'chose  de 
commun  avec  la  conception  matérialiste  de 
l'Histoire),  avait  appelé  le  syndicat  une  Société 
ouvrière  de  participation  (Labour  Partnership) 
ce  qui,  en  principe,  revient  au  même,  mais 
ce  qui  indique  en  même  temps  la  limite  jus- 
qu  011,  dans  la  démocratie,  l'activité  syndicale 
pourra  s'étendre,  limite  au-delà  de  laquelle  il 
n'y  aura  pas  de  place  pour  elle  dans  une  com- 
munauté démocratique.  Que  ce  soit  l'Etat,  la 
commune  ou  un  capitaliste  qui  fonctionne 
comme  entrepreneur,  le  syndicat,  en  tant 
qu'organisation  de  toutes  les  personnes  oc- 
cupées dans  certaines  industries,  ne  pourra 
toujours  garantir  simultanément  l'intérêt  de 
ses  membres  et  celui  de  la  communauté  que 
tant  qu'il  se  contentera  du  rôle  de  participant. 
Hors  de  là,  il  risquera  toujours  de  dégénérer  en 
corporation  fermée,  comportant  toutes  les  mau- 
vaises qualités  du  monopole.  Il  en  est  ici  comme 
de  l'association.  Le  syndicat  maître  de  toute 
une  branche  d'industrie,  cet  idéal  de  beaucoup 
de  vieux  socialistes,  ne  serait,  en  réalité,  qu'une 


ET   SOCIÂLDÉMOCRATIE    PRATIQUE  209 

association  productive  monopolistique,  et  dès 
qu'il  invoquerait  son  monopole  ou  qu'il  en  ferait 
état,  il  serait  en  contradiction  avec  le  socia- 
lisme et  la  démocratie  quelle  que  fût  sa  consti- 
tution intime.  Qu'il  serait  en  contradiction  avec 
le  socialisme,  cela  saute  aux  yeux.  Une  asso- 
ciation opposée  à  la  communauté  est  aussi 
peu  du  socialisme  que  l'est  l'exploitation  par 
l'Etat  dans  certains  pays  oligarchiques.  Une 
autre  question  est  celle-ci  :  pourquoi  un  sem- 
blable syndicat  professionnel  serait-il  en  con- 
tradiction avec  la  démocratie? 

Cette  question  en  comporte  une  autre  : 
Que  signifie  le  mot  démocratie? 

La  réponse  paraît  bien  simple,  et,  à  première 
vue, on  croirait  pouvoir  se  contenter  d'en  donner 
la  traduction  :  gouvernementdu  peuple. Mais  une 
courte  réflexion  nous  fait  comprendre  que  ce 
n'est  là  qu'une  définition  superficielle  et  dépure 
forme,  tandis  que  presque  tous  ceux  qui  se  ser- 
vent actuellement  de  l'expression  démocratie, 
entendent  parla  plus  qu'une  simple  forme  de 
gouvernement.  Nous  nous  approcherons  beau- 
coup plus  de  la  chose,  en  nous  exprimant  d'une 
façon  négative  et  en  traduisant  le  mot  démo- 
cratie par  :  absence  de  la  domination  de  classes  ; 
c'est-à-dire  un  état  social,  où  aucune  classe  ne 
jouira  d'un  privilège  politique  quelconque  vis- 
à-vis  de  la  communauté.  Cette  définition  ex- 
plique^ en  même  temps,  pourquoi  une  corpora- 
tion monopolistique  est,  en  principe,  antidé- 
mocratique. Cette  explication  négative  a,  en 
outre,  l'avantage  qu'elle  laisse  moins  de  place 
que  rexpre.<^sion  «  gouvernement  du  peuple  », 

12 


2i0  SOCIALISME   THÉORIQUE 

à  l'idée  de  roppression  de  l'individu  par  la  com- 
munauté, idée  répugnant  incontestablement  à 
la  conscience  moderne.  Actuellement,  nous 
trouvons  antidémocratique  l'oppression  de  la 
minorité  par  la  majorité,  bien  que,  originelle- 
ment, cette  oppression  fût  considérée  comme 
parfaitement  compatible  avec  le  gouvernement 
du  peuple.  L'idée  «  démocratie  »  porte  en  elle, 
précisément  pour  son  interprétation  actuelle, 
une  signification  juridique  :  l'égalité  de  droits 
de  tous  les  membres  de  la  société,  et  le  gouver- 
nement de  la  majorité  (auquel,  dans  tout  cas 
concret,  aboutit  le  gouvernement  du  peuple)  y 
trouve  indiquée  sa  limite.  Plus  elle  sera  établie 
et  plus  elle  gouvernera  la  conscience  générale, 
plus  aussi  l'idée  «  démocratie  »  signifiera  :  le 
plus  haut  degré  de  liberté  pour  tous. 

Sans  doute,  «démocratie  »  et  «absence  de  lois  » 
ne  sont  pas  une  même  chose.  Ce  n'est  pas  par 
l'absence  de  toute  loi  que  la  démocratie  pourra 
se  distinguer  de  tous  les  autres  systèmes  poli- 
tiques, mais  par  l'absence,  uniquement,  de  pri- 
vilèges basés  sur  la  propriété,  l'hérédité,  etc.; 
non  pas  par  l'abolition  des  lois  qui  limitent  les 
droits  de  quelques-uns,  mais  par  l'abolition  de 
celles-là  qui  s'opposent  à  l'égalité  juridique  de 
tous.  Si  la  démocratie  et  l'anarchie  sont  donc 
choses  absolument  différentes,  il  est  puéril  de 
se  servir  d'expressions  comme  «  despotisme 
et  tyrannie  »  par  rapport  à  la  démocratie  en 
tant  qu'organisation  sociale,  pour  cette  raison 
que  chez  elle  les  décisions  de  la  majorité  font 
loi  et  qu'elle  exige  de  tous  de  se  soumettre  à 
cette  loi.  Certes,  la  démocratie  n'est  pas  une 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  21i 

garantie  absolue  contre  des  lois  que  d'aucuns 
trouvent  tyranniques.  Mais  à  l'époque  où  nous 
vivons, nous  avons  la  quasi-certitude  que  la  ma- 
jorité, dans  une  société  démocratique,  ne  ferapas 
de  lois  qui,  d'une  façon  durable,  porteront  pré- 
judice à  la  liberté  individuelle,  étant  donné  que 
la  majorité  d'aujourd'hui  est  toujours  exposée  à 
devenir  la  minorité  de  demain  et  que  toute  loi 
oppressive  à  l'égard  de  la  minorité  menacerait 
ainsi  les  membres  de  la  majorité  momentanée 
eux-mêmes.  11  y  a  une  différence  fondamen- 
tale entre  la  tyrannie  majoritarde  exercée  au 
cours  d'une  guerre  civile  et  le  gouvernement 
d'une  majorité  dans  la  démocratie  moderne. 
L'expérience  a  même  établi  que,  plus  étaient 
anciennes,  dans  un  Etat  moderne  les  institu- 
tions démocratiques,  plus  aussi  les  droits  des 
minorités  y  étaient  reconnus  et  considérés,  et 
plusles  luttes  de  parti  y  perdaient  de  leur  âpreté. 
Ceux  qui  ne  sont  pas  capables  de  s'imaginer  la 
réalisation  du  socialisme  sans  actes  de  violence 
trouveront  peut-être  en  ceci  un  argument  contre 
la  démocratie,  et,  de  fait,  la  littérature  socia- 
liste nous  en  donne  des  exemples.  Mais  ceux 
qui  ne  s'abandonnent  pas  à  la  supposition  uto- 
pique,  que  les  nations  modernes,  sous  l'action 
d'une  catastrophe  révolutionnaire  prolongée, 
se  dissoudront  en  une  foule  de  groupes  absolu- 
ment indépendants  les  uns  des  autres,  ceux-là 
verront  dans  la  démocratie  plus  qu'un  moyen 
politique  propre  seulement,  en  tant  que  levier 
entre  les  mains  de  la  classe  ouvrière,  à  abattre 
le  capital.  La  démocratie  est  à  la  fois  moyen 
et  but.  Elle  est  le  moyen  pour  établir  le  socia- 


212  SOCIALISME   THÉORIQUE 

lisme,  en  même  temps  que  la  forme  de  sa  réali- 
sation. Elle  ne  peut  pas,  évidemment,  accom- 
plir des  miracles.  Elle  ne  peut  pas,  dans  un 
pays  comme  la  Suisse  —  où  le  prolétariat  in- 
dustriel constitue  la  minorité  de  la  population 
{pas  encore  un  demi-million  sur  deux  millions 
d'adultes)  —  mettre  le  pouvoir  politique  entre 
les  mains  de  ce  prolétariat.  Elle  ne  peut  pas  da- 
vantage,dans  un  pays  comme  TAngleterre  —  où 
le  prolétariat  représente  la  classe  de  beaucoup 
la  plus  nombreuse  de  la  population  —  faire  ce 
prolétariat  maître  de  l'industrie  lorsque,  pour 
une  partie,  ce  prolétariat  n'en  manifeste  pas 
la  moindre  envie,  et  que,  d'autre  part,  il  n'est 
pas  suffisamment  capable  de  remplir  les  de- 
voirs que  comporterait  cette  situation. 

Néanmoins,  en  Angleterre  comme  en  Suisse, 
en  France  et  aux  Etats-Unis  comme  dans  les 
pays  Scandinaves,  la  démocratie  a  été  un  puis- 
sant moyen  d'action  du  progrès  social.  Ceux 
qui  s'attachent,  non  à  la  forme,  mais  au  con- 
tenu, constateront,  en  suivant  la  législation  de 
l'Angleterre  depuis  la  réforme  électorale  de  1867, 
qui  donna  le  droit  de  suffrage  aux  ouvriers 
des  villes,  un  progrès  très  considérable  cfans 
la  direction  du  socialisme,  sinon  dans  le  socia- 
lisme même. L'école  populaire  publique  n'existe, 
dans  trois  quarts  du  pays,  que  depuis  ce  temps. 
Avant,  il  n'y  avait  que  des  écoles  particulières  et 
ecclésiastiques.  La  fréquentation  scolaire  était, 
en  1865,  de  4,38  7o  de  la  population  ;  en  1896,  elle 
fut  de  14,2  Vo-  Et  tandis  qu'en  1872,  l'Etat  con- 
tribuait pour  18  millions  de  francs  seulement 
aux  frais  des  écoles  primaires,  cette  dépense 


FT    SOCIALDEMOCRATIE    PRATIQUE  ^lo 

fut,  en  Tannée  1896,  de  152.400.000  francs. 
L'administration  des  comtés  et  des  communes, 
des  institutions  scolaires  et  d'assistance  pu- 
blique, a  cessé  d'être  un  monopole  des  pos- 
sédants et  des  privilégiés,  et  la  masse  ouvrière 
exerce  là  le  même  droit  de  suffrage  que  le 
plus  riche  deslandlords  et  le  plus  grand  capi- 
taliste. Les  impôts  indirects  ont  été  graduelle- 
ment diminués  et  les  impôts  directs  augmentés. 
(En  1866,  le  montant  total  de  l'impôt  sur  le  re- 
venu fut  de  144  millions  de  francs;  en  1898,  le 
chiffre  en  était  de  396  millions.  A  ce  dernier 
chiffre,  il  faut  ajouter  encore  une  somme  de 
96  à  120  millions  de  francs  représentant  la 
plus-value  des  droits  de  succession  versés  au 
trésor.) 

La  législation  agraire  s'est  dépouillée  de  son 
respect  de  l'absolutisme  propriétaire  des  grands 
détenteurs  du  sol,  et  le  droit  d'expropriation, 
reconnu  antérieurement  en  ce  qui  concernait 
les  seules  questions  des  voies  de  communica- 
tion et  de  l'hygiène,  a  été  admis  aussi,  en  prin- 
cipe, par  rapport  à  des  transformations  écono- 
miques La  politique  radicalement  changée  de 
l'Etat,  vis-à-vis  des  ouvriers  directement  ou 
indirectement  employés  par  lui,  est  connue, 
ainsi  que  les  extensions  considérables  de  la  légis- 
lation sur  les  fabriques,  depuis  1870.  Toutes  ces 
mesures  —  ainsi  que  leur  imitation,  à  divers 
degrés,  sur  le  continent  européen  —  ne  sont 
pas  dues  exclusivement,  mais  essentiellement, 
à  la  démocratie  ou  à  la  part  de  démocratie 
dont  disposent  les  pays  respectifs.  Et  si  pour 
certaines  questions,  la    législation   des    pays, 


214  SOCIALISME   THÉORIQUE 

politiquement  les  plus  avancés,  ne  procède  pas 
aussi  rapidement  que  dans  tels  autres  pays, 
comparativement  plus  retardataires,  mais  in- 
fluencés par  des  monarques  actifs  ou  leurs 
ministres,  il  n'y  a  pas,  par  contre,  de  réaction 
sous  ce  rapport  dans  les  pays  de  démocratie 
enracinée. 

La  démocratie  est,  en  principe,,  la  suppres- 
sion de  la  domination  de  classe,  même  si  elle 
n'est  pas  la  suppression  effective  des  classes 
elles-mêmes.  On  parle  du  caractère  conserva- 
teur ^de  la  démocratie,  chose  exacte  sous  cer- 
tains rapports. 

L"absolutisme  ou  le  semi-absolutisme  trompe 
ses  partisans  et  ses  adversaires  au  sujet  de  ses 
(facultés.  De  là,  dans  les  pays  où  il  règne  ou  dans 
lesquelssurvivent  encore  ses  traditions,  les  plans 
extravagants,  le  langage  exagéré,  la  politique 
zigzagante,  la  crainte  des  révolutions  et  la  con- 
fiance dans  l'oppression.  Dans  la  démocratie, 
les  partis  et  les  classes  qu'ils  représentent  ap- 
prennent vite  à  connaître  les  limites  de  leur 
pouvoir,  et  ils  s'habituent  rapidement  à  n'entre- 
prendre chaque  fois  que  ce  qu'ils  peuvent  es- 
pérer de  réaliser  ;  et  lors  même  que  leurs  exi- 
gences dépassent  un  peu  leur  pensée  intime, 
afin  de  pouvoir  en  rabattre  à  l'heure  des  inévi- 
tables compromis  —  la  démocratie  est  la  haute 
école  des  compromis  —  ces  exagérations  sont 
toujours  modérées.  C'est  ainsi  que  dans  la  dé- 
mocratie, l'extrème-gauche  même  apparaît, 
le  plus  souvent,  sous  un  jour  conservateur,  et 
ses  progrès,  parce  que  plus  réguliers,  plus 
lents  qu'ils  ne  ne  sont  en  réalité. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATKjUK  ^15 

Ses  tendances  pourtant  sont  claires.  Le  droit 
de  suffrage  de  la  démocratie  fait,  de  celui  qui 
l'exerce,  un  participant  nominal  de  la  commu- 
nauté, et  cette  participation  nominale  doit,  à  la 
longue,  conduire  à  la  participation  réelle. 

Pour  une  classe  ouvrière  numériquement  et 
intellectuellement  encore  inférieure,  le  suffrage 
universel  peut,  pendant  longtemps,  représenter 
le  droit  de  choisir  son  «  boucher  »  soi-même. 
Mais  avec  le  nombre  et  l'intelligence  croissants, il 
devient  l'instrument  par  lequel  on  change  les  re- 
présentants du  peuple  de  maîtres  qu'ils  étaient 
en  serviteurs  du  peuple.  Lorsque  des  ouvriers 
anglais  aux  élections  parlementaires  votent 
pour  les  membres  des  anciens  partis,  et  qu'ils 
apparaissent  ainsi,  formellement,  comme  la 
queue  des  partis  bourgeois,  ce  n'en  est  pas 
moins,  dans  les  circonscriptions  électorales  in- 
dustrielles, cette  «  queue  »  qui  fait  chanceler  la 
a  tête  ».  Mentionnons  encore  que  l'extension 
du  droit  de  suffrage  —  en  1884  —  jointe  à  la 
réforme  de  la  représentation  communale,  a  ac- 
cordé à  la  socialdémocratie  en  Angleterre  la 
qualité  de  parti  politique. 

Et  est-ce  qu'il  en  est  bien  différemment 
ailleurs?  Le  suffrage  universel,  en  Allemagne, 
fut  tout  d'abord  un  instrument  entre  les  mains 
de  Bismarck,  mais,  finalement,  ce  fut  lui  qui  se 
servit  de  Bismarck.  Il  pouvait,  à  un  moment 
donné,  favoriser  les  intérêts  des  hobereaux  de 
l'Elbe  oriental,  mais,  depuis  longtemps,  il  est 
devenu  le  cauchemar  de  ces  mêmes  hobereaux. 
Il  pouvait,  en  1878,  permettre  à  Bismarck  de 
forger  l'arme  des  lois  d'exception  contre  les  so- 


216  SOCIALISME    THÉORIQUE 

cialistes,  mais  c'est  sur  lui  aussi  que  cette  même 
arme  s'est  ébréchée  et  c'est  lui,  finalement,  qui 
la  fit  tomber  des  mains  de  Bismarck.  Si,  en 
1878,  Bismarck,  avec  la  majorité  dont  il  dispo- 
sait alors,  avait  fait,  au  lieu  d'une  loi  d'excep- 
tion policière  une  loi  d'exception  politique,  qui 
aurait  retiré  aux  ouvriers  le  droit  de  suffrage, 
il  eût  frappé  la  socialdémocratie  d'une  manière 
beaucoup  plus  efficace  que  par  la  première.  11 
est  vrai  qu'alors  il  eût  frappé  d'autres  gens  en- 
core. Le  suffrage  universel  est,  de  deux  côtés, 
Talternative  de  la  révolution. 

Mais  le  suffrage  universel  n'est  qu'une  part 
de  la  démocratie,  bien  qu'une  part  qui,  à 
la  longue,  entraîne  les  autres  à  sa  suite,  tout 
comme  l'aimant  attire  les  parcelles  de  fer 
éparpillées.  Gela  se  fait,  il  est  vrai,  plus  lente- 
ment que  beaucoup  ne  le  désirent^  mais, 
pourtant,  cela  se  fait.  Et  la  socialdémo- 
cratie ne  peut  pas  mieux  favoriser  ce  travail 
qu'en  se  plaçant,  sans  considération  étrangère 
aucune,  dans  la  doctrine  aussi,  sur  le  terrain 
du  suffrage  universel,  de  la  démocratie,  avec 
toutes  les  conséquences  qui  en  résultent  pour 
sa  tactique. 

Dans  la  pratique,  c'est-à-dire  dans  ses  agis- 
sements, elle  l'a,  en  réalité,  toujours  fait.  Mais, 
dans  leurs  exposés,  ses  représentants  littérai- 
res ont  souvent  péché  contre  cette  règle,  et  cela 
arrive  encore  fréquemment  de  nos  jours.  Des 
phrases  conçues  à  une  époque  où  partout,  en 
Europe,  le  privilège  de  la  propriété  régnait  illi- 
mité et  qui,  dans  ces  conditions,  étaient  expli- 
cables et,  jusqu'à  un  certain  degré,  justifiées, 


ET    SOCIALDÉMOCRAilE    PRATIQUE  "lll 

mais  qui,  aujourd'hui,  ne  sont  plus  que  des 
éléments  morts,  sont  traitées  avec  un  respect, 
tel  que  si  le  progrès  du  mouvement  dépen- 
dait d'elles  etnon  pas  de  la  constatation  immé- 
diate, vivante,  de  ce  qui  peut  et  doit  être  fait. 
Ou  y  a-t-il  à  s'en  tenir  à  la  phrase  de  la  «  dic- 
tature du  prolétariat  »,  à  une  époque  où,  par- 
tout, les  représentants  de  la  Socialdémocratie 
se  placent  sur  le  terrain  de  l'action  parle- 
mentaire, de  la  représentation  proportion- 
nelle et  de  la  législation  par  le  peuple,  toutes 
mesures  contraires  à  l'idée  dictatoriale?  Cette 
idée  est,  actuellement,  à  ce  point  démodée, 
qu'on  ne  se  sert  plus  de  l'expression  «  dicta- 
ture »  sans  la  dépouiller  de  sa  signification 
réelle  qu'on  remplace  par  quelque  autre, 
beaucoup  plus  faible.  Toute  l'activité  pratique 
de  la  Socialdémocratie  vise  à  la  préparation  de 
circonstances  et  de  conditions  préliminaires 
rendant  possible  et  même  probable  le  passage, 
sans  convulsions  violentes,  de  l'ordre  social 
actuel  à  un  autre  ordre  social  supérieur.  C'est 
dans  la  conscience  d'être  les  pionniers  d'une 
civilisation  supérieure,  que  ses  partisans  trou- 
vent des  enthousiasmes  et  des  encouragements 
toujours  nouveaux,  et  c'est  en  elle  aussi  que 
réside,  en  somme,  la  justification  morale  de 
l'expropriation  sociale  méditée. 

Mais  la  dictature  de  classe  fait  partie  d'une 
civilisation  antérieure  et,  sans  parler  encore  de 
l'efficacité  et  de  la  possibilité  de  mise  en  pra- 
tique de  la  chose,  ce  n'est  qu'une  réaction  — 
résultant  d'atavisme  politique  —  de  faire  naître 
l'idée  que   le  passage  de  la  société  capitaliste 

13 


^18  SOCIALISME   THÉORIQUE 

en  société  socialiste  doive  nécessairement  s'ef- 
fectuer dans  les  formes  contemporaines  d'une 
époque  qui  ne  connaissait  pas,  ou  très  impar- 
faitement, les  méthodes  actuelles  de  la  propa- 
gation et  de  l'obtention  des  lois  et  à  qui  man- 
quaient les  organes  essentiels  pour  pouvoir  les 
connaître.... 

Il  me  semble  recommandable  aussi  d'agir 
avec  modération  dans  les  déclarations  de  guerre 
au  «  libéralisme  ».  Certes,  le  grand  mouvement 
libéral  des  temps  modernes  a,  en  tout  premier 
lieu,  profité  à  la  bourgeoisie  capitaliste,  et  les 
partis,  qui  s'approprièrent  le  mot  a:  libéral  », 
furent,  ou  devinrent,  de  simples  gardes  du  corps 
du  capitalisme. 

Entre  ces  partis  et  la  Socialdémocratie  il  n'y 
a  place  que  pour  l'antagonisme.  Mais,  en  ce 
■  qui  concerne  le  libéralisme  comme  mouvement 
historique  universel,  le  socialisme  en  est,  non 
seulement  au  point  de  vue  chronologique  mais 
encore  spirituellement,  l'héritier  légitime, 
comme  du  reste  cela  ressort  pratiquement  au 
sujet  de  chaque  question  de  principe  qui  touche 
de  près  ou  de  loin  à  l'action  socialiste.  Par- 
tout où  une  revendication  économique  du  pro- 
gramme socialiste  allait  être  réalisée  d'une  fa- 
çon ou  dans  des  circonstances  qui  semblaient 
sérieusement  menacer  l'évolution  libertaire,  la 
socialdémocratie  n'a  jamais  hésité  à  s'y  op- 
poser. Les  garanties  des  libertés  politiques  lui 
ont  toujours  été  plus  précieuses  que  la  réalisa- 
tion d'une  revendication  économique. 

Le  développement  et  la  garantie  de  personna- 
lité libre  est  le  but  de  toutes  les  mesures  socia- 


ET    SOCIALDEMüCRATIE    rRATIOüE  i^l'J 

listes,  même  de  celles  qui  semblent  être  des 
mesures  coërcifcives.  En  les  approfondissant 
on  verra  toujours  qu'il  s'agit  là  d'une  coerci- 
tion qui  augmentera  la  somme  de  liberté  dans 
la  société  et  qui  donnera  plus  de  liberté,  dans 
une  sphère  plus  large,  qu'elle  n'en  prendra.  La 
journéede  travail  maximumlegale,  par  exemple, 
est,  de  fait,  une  loi  fixant  un  minimum  de  li- 
berté, une  défense  de  vendre  sa  liberté  pendant 
plus  d'un  certain  nombre  d'heures  par  jour,  et, 
en  principe,  cette  défense  est  donc  de  même  es- 
sence que  l'interdiction,  justifiée  par  tous  les 
libéraux,  de  se  vendre  en  esclavage  définitif.  Ce 
ne  n'est  donc  pas  un  hasard  que  le  premier  pays 
où  fut  introduite  la  journée  de  travail  maxi- 
mum fut  le  pays  le  plus  démocratique  de  l'tCu- 
rope,  la  Suisse.  Or,  la  démocratie  n'est  que  la 
forme  politique  du  libéralisme.  Comme  contre- 
mouvement  contre  la  soumission  des  peuples 
à  des  institutions  imposées  du  dehors,  ou  bien 
justifiées  seulement  encore  par  la  tradition,  le 
libéralisme  avait  tout  d'abord  cherché  à  effec- 
tuer sa  réalisation  sous  la  forme  des  principes 
de  la  souveraineté  du  peuple,  lesquels  prin- 
cipes avaient  constitué  l'éternelle  discussion 
des  philosophes  des  xvii°  et  xviii*  siècles, 
jusqu'à  ce  que  Rousseau,  dans  son  «  Contrat 
social  »,  les  constituât  en  bases  du  droit 
juridique  de  toute  constitution  et  que  la  Révo- 
lution française  les  proclamât  —  dans  cette 
constitution  démocratique  de  1793,  toute  rem- 
plie de  l'esprit  de  Rousseau  —  comme  des 
imprescriptibles  droits  de  l'homme. 
La  constitution  de  1793  était  l'expression  lo- 


220  SOCIALISME    TIIEOMQUE 

gique  des  idées  libérales  de  l'époque,  et  une  lec- 
ture rapide  de  ses  dispositions  permet  de  cons- 
tater combien  peu  elle  était  contraire  au  socia- 
lisme. Aussi  Babeuf  et  les  «  Egaux  »  voyaient 
en  elle  un  excellent  point  de  départ  pour  la 
réalisation  de  leurs  idées  communistes  et  ils  ins- 
crivirent, conséquemment,  le  rétablissement  de 
la  Constitution  de  1793  en  tête  de  leurs  reven- 
dications. Ce  qui  plus  tard  se  donna  pour  du 
libéralisme  politique  n'est  que  des  atténuations 
et  des  accommodations,  correspondant  aux  be- 
soins de  la  bourgeoisie  capitaliste  après  la  chute 
de  l'ancien  régime,  tout  comme  ce  qu'on  appelle 
le  manchestérisme  n'est  qu'une  atténuation  et 
une  reproduction  partielle  des  principes  du  libé- 
ralisme économique  classique.  De  fait  il  n'y  a  pas 
une  idée  libérale  qui  ne  fasse  pas  aussi  partie 
de  l'idéologie  socialiste. 

Même  le  principe  de  la  responsabilité  écono- 
mique individuelle  qui,  apparemment,  est  tout 
ce  qu'il  y  a  de  plus  manchestérien,  ne  saurait 
être,  à  mon  avis^  ignoré  théoriquement  par  le 
socialisme,  ni  mis  hors  d'action  dans  n'importe 
quelles  circonstances.  Sans  responsabilité^ 
pas  de  liberté  ;  en  théorie  nous  pouvons  pen- 
ser ce  que  nous  voulons  sur  le  libre  arbitre, 
mais  dans  la  pratique  nous  devons  partir  de 
lui  comme  base  des  lois  morales,  car  c'est  à 
cette  condition  seulement  qu'une  morale  so- 
ciale devient  possible.  De  même  une  vie  sociale 
saine  devient  impossible  dans  nos  Etats  mo- 
dernes_,  peuplés  par  des  millions  d'êtres,  sans 
l'hypothèse  de  la  responsabilité  économique 
individuelle  de  toutes  les  personnes  capables  de 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    l'RATlQLE  "i^l'l 

travailler.  La  reconnaissance  de  la  responsa- 
bilité économique  individuelle  est  l'équivalent, 
de  la  part  de  l'individu  et  au  profit  de  la  com- 
munauté, des  services  que  lui  a  rendus  ou  offerts 
la  société. 

Qu'il  me  soit  permis  de  citer  ici  quelques 
passages  de  mon  article  sur  «  La  signification 
politico-sociale  de  l'espace  et  du  nombre  »  : 

«  Ce  n'est  que  relativement  au  deg}'é  que,  dans 
un  avenir  plus  ou  moins  proche,  la  responsabi- 
lité éconowàque  individuelle  de'è  personnes  aptes 
au  travail  sera  modifiée.  La  statistique  du  tra- 
vail peut  être  développée  énormément,  Cor- 
ganisation  du  travail  perfectionnée,  la  variation 
du  travail  facilitée  et  un  droit  au  travail  pro- 
clamé, ce  qui  garantira  à  l'individu  une  beau- 
coup plus  grande  sécurité  d'existence,  ainsi 
qu'une  plus  grande  facilité  dans  le  choix  d'une 
profession  qu'actuellement.  Les  organes  les 
plus  perfectionnés  du  self-help  économique  — 
les  grands  syndicats  professionnels  —  indiquent 
déjà  la  direction  que  l'évolution  prendra  proba- 
blement... Si,  aujourd'hui  déjà,  les  grands  syn- 
dicats garantissent  à  leurs  membres,  dans  une 
certaine  mesure,  le  droit  au  travail  et  rendent 
assez  difficile,  à  un  entrepreneur^  de  renvoyer 
un  syndicataire  sans  de  très  valables  raisons 
admises  par  le  syndicat  ;  et  si,  pour  l'embau- 
chage, ils  combinent  des  séries  d'offres  et  de 
demandes  d'emploi,  il  y  a  là,  il  me  semble,  au- 
tant d'indications  pour  le  développement  ul- 
térieur d'un  droit  au  travail  démocratique. 
D'autres  indications  du  même  genre  sont  don- 
nées par  les  conseils  de  prud'hommes,  les  of- 


222  SOCIALISME   THÉORIQUE 

fices  du  travail  et  autres  institutions  analogues, 
où  l'autonomie  démocratique,  bien  que  souvent 
d'une  manière  imparfaite  encore,  a  pris  posi- 
tion. 

D'autre  part,  l'extension  des  services  publics, 
et,  en  particulier,  de  l'enseignement  et  des  ins- 
titutions de  mutualité  (caisses  de  secours,  etc.) 
aidera  beaucoup  à  adoucir  les  formes  de  la  res- 
ponsabilité économique  individuelle. 

Mais  quanta  un  droit  au  travail  dans, ce  sens, 
que  l'Etat  garantisse  à  chacun  son  occupation 
professionnelle  respective,  ce  droit  ne  me  semble 
pas  provisoirement  devoir  se  réaliser,  ni  même 
cette  réalisation  ne  me  paraît  désirable.  Ce 
que  voudraient  ses  propagateurs  ne  pourra 
être  réalisé  que  par  les  voies  indiquées  et  par 
une  combinaison  de  diivers  organes,  et  c'est 
aussi  de  cette  façon  seulement  que  le  devoir  du 
travail  général  pourra  être  réalisé  sans  l'inter- 
vention d'une  bureaucratie  stérile.  Dans  des 
organismes  aussi  vastes  et  aussi  compliqués 
que  nos  Etats  civilisés  modernes  et  leurs  centres 
industriels,  un  droit  au  travail  absolu  ne  se  ma- 
nifesterait que  d'une  façon  désorganisatrice  et 
ne  serait  qu'une  source  de  l'arbitraire  le  plus 
odieux  et  de  disputes  infinies. 

Le  libéralisme  avait  pour  mission  historique 
de  briser  les  liens  dont  l'économie  et  les  insti- 
tutions juridiques  du  moyen-âge  ont  ligoté  le 
progrès  social.  Qu'il  se  soit  révélé,  en  premier 
lieu,  sous  l'aspect  d'un  libéralisme  bourgeois^ 
cela  ne  l'empêche  pas,  de  fait,  d'exprimer  un 
principe  social  général  beaucoup  plus  large, 
dont  l'aboutissement  sera  le  socialisme. 


ET    SOClALDÉMOCnATin:    rr.ATKU'K  ^2"» 

Le  socialisme  ne  veut  pas  créer  une  con- 
trainte nouvelle,  quelle  qu'elle  soit.  L'indi- 
vidu doit  être  libre  —  non  pas  dans  le  sens  mé- 
taphysique comme  le  rêvent  les  anarchistes, 
c'est  à-dire  libre  de  tout  devoir  envers  la  com- 
munauté, mais  libre  de  toute  contrainte  écono- 
mique dans  ses  mouvements  et  dans  le  choix  de 
sa  profession.  Et  une  liberté  semblable  n'est  pos- 
sible pour  tous  qu'au  moyen  de  l'organisation. 

Dans  ce  sens,  on  pourrait  aussi  bien  appeler 
le  socialisme  ;  «  libéralisme  organisateur  »  ;  car 
si  on  analyse  un  peu  plus  profondément  les  or- 
ganisations voulues  par  le  socialisme,  on  décou- 
vrira que  ce  qui  les  sépare  avant  tout  des  ins- 
titutions féodales  apparemment  analogues,  est 
précisément  leur  libéralisme,  leur  constitution 
démocratique,  leur  accessibilité.  C'est  pourquoi 
le  syndicat  professionnel  tendant  à  l'exclusi- 
visme des  corporations,  tout  en  étant  un  moyen 
de  défense  —  explicable  aux  yeux  des  socia- 
listes —  contre  la  tendance  capitaliste  à  encom- 
brer le  marché,  est  en  même  temps,  et  précisé- 
ment à  cause  de  son  penchant  pour  l'exclusi- 
visme, une  organisation  non-socialiste.  Il  en 
serait  de  même  du  syndicat  professionnel 
comme  propriétaire  d'une  branche  de  produc- 
tion tout  entière,  étant  donné  que  forcément  il 
tendrait  aussi  à  l'exclusivisme,  tout  comme  les 
associations  «  pures  »  de  production. 

Je  veux  citer  ici  un  passage  de  l'écrit  de  Las- 
salle,  qui  m'est  toujours  apparu  comme  un  ex- 
cellent indicateur  pour  les  problêmes  en  ques- 
tion :  «  Ce  contre  quoi  sont  dirigés  les  courants 
plus  profonds  de  notre  époque,  et  sur  quoi  ils 


^M  SOCIALISME   THÉORIQUE 

s'exténuent  encore,  ee  n'est  pas  le  moment  de 
l'individuel  —  qui  plutôt  se  rangerait  de  leur 
côté  avec  autant  de  logique  que  celui  du  géné- 
ral —  mais  ce  restant  du  moyen  âge  qui  toujours 
encore  s'accroche  dans  notre  chair  :  la  parlicu- 
lar'ué.  »  (1)  Appliqué  au  sujet  qui  nous  occupe, 
cela  signifie  que  l'organisation  doit  être  un  élé- 
ment d'union  et  non  pas  un  élément  d'éloigne- 
ment  entre  l'individu  et  la  communauté.  Lorsque 
Lassalle  reproche  au  libéralisme  de  ne  pas  re- 
vendiquer les  droits  qu'il  proclamait  au  profit 
de  l'individu  comme  tel,  mais  au  profit  d'une 
catégorie  spéciale  d'individus,  il  a  en  vue  — 
comme  cela  ressort  d'ailleurs  nettement  d'une 
phrase  immédiatement  précédente  —  le  parti 
libéral  de  Tépoque  «  notre  soi-disant  libéra- 
lisme r>  et  non  pas  le  libéralisme  théorique. 

Ce  n'est  pas  un  problème  très  simple  que  celui 
dont  je  viens  d'indiquer  quelques  points,  liest 
au  con  traire  plein  d'écueils.  La  seule  égalité  poli- 
tique a  jusqu'ici  été  partout  insuffisante  pour 
garantir  le  développement  normal  de  ces  com- 
munautés, dont  le  centre  de  gravité  était  dans 
les  grandes  villes.  Elle  n'est  pas,  comme  le 
prouve  l'exemple  de  la  France  et  des  Etats- 
Unis,  un  remède  infaillible  contre  le  parasi- 
tisme social  et  la  corruption.  S'il  n'y  avait  pas, 
dans  une  grande  partie  du  peuple  français,  un 
fond  extrordinaire  de  solidité  et  si  ce  pays 
n'était  pas  si  favorisé  au  point  de  vue  géographi- 
que, il  y  a  longtemps  que  la  France  serait  ruinée 
de  la  maladie  du  bureaucratisme.  Il  est  certain 

(1)  System,  der  ericorbenen  Rechte,  2  éd.  1  vol.  p,  221. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  325 

que  cette  plaie  est  une  des  raisons  pour  les- 
quelles, malgré  la  grande  activité  intellectuelle 
des  Français,  le  développement  industriel  de  la 
France  reste  toujours  plus  en  arrière  sur  celui 
des  pays  voisins.  Si  la  démocratie  ne  veut  pas 
surpasser  encore  l'absolutisme  centraliste  dans 
la  progression  du  fléau  de  la  bureaucratie,  il  faut 
qu'elle  soit  basée  sur  une  autonomie  largement 
étendue,  avec  une  responsabilité  économique 
individuelle  correspondante  de  toutes  les  unités 
administratives,  comme  de  tous  les  citoyens 
majeurs,  llien  ne  nuit  davantage  à  son  dévelop- 
pement normal  qu'une  uniformité  obligatoire  et 
un  protectionnisme  trop  généreusement  accordé. 
Ils  rendent  plus  difficile  ou  bien  empêchent 
toute  distinction  rationnelle  entre  des  institu- 
tions viables  et  d'autres  qui  sont  parasitaires.  Si 
l'Etat,  d'un  côté,  écarte  tous  les  obstacles  légaux 
qui  s'opposent  à  l'organisation  des  producteurs, 
et  accorde  aux  fédérations  professionnelles, 
sous  certaines  conditions  qui  empêcheront  leur 
dégénération  en  corporations  monopolistiques, 
certains  plein-pouvoir  par  rapport  au  con- 
trôle de  l'industrie,  de  façon  à  ce  que  toutes  les 
garanties  possibles  soient  données  contre  la  di- 
minution systématique  des  salaires  et  le  sur- 
travail, et  si,  d'autre  part,  par  le  moyen  des 
institutions  indiquées  plus  haut,  il  devient  im- 
possible qu'un  individu  soit  forcé  par  la  misère 
de  vendre  son  travail  dans  des  conditions  dé- 
gradantes, alors  il  peut  être  assez  indifférent  à 
la  société  qu'il  y  ait  ou  non,  à  côté  des  indus- 
tries publiques  et  coopératives,  d'autres  entre- 
prises dirigées  encore  par  des  particuliers  pour 

13* 


220  SOCIALISME   THÉORIQUE 

leur  bénéfice  propre.  Ces  entreprises  finiront 
elles-mêmes  par  prendre  un  caractère  coopé- 
ratif. 

Créer  les  institutions  en  question  ou,  là  où. 
elles  existent  déjà,  les  développer  davantage, 
voilà  les  conditions  préliminaires  de  ce  que  nous 
appelons:  lasocialisation  de  la  production.  Sans 
elles  ce  qu'on  appelle  appropriation  sociale 
des  moyens  de  production  n'aurait  probable- 
ment pour  résultat  qu'une  vaste  destruction  de 
forces  de  production,  des  expérimentations  in- 
sensées et  des  violences  irraisonnées,  et  le  gou- 
vernement politique  de  la  classe  ouvrière  ne 
pourrait,  de  fait,  être  réalisé  que  sous  la  forme 
d'un  pouvoir  central  dictatorial  et  révolution- 
naire, soutenu  par  la  dictature  terroriste  des 
clubs  révolutionnaires.  C'est  ainsi  que  se 
l'imaginaient  les  blanquistes  et  c'est  ainsi  en- 
core qu'il  était  représenté  dans  le  «  Manifeste 
communiste  »  et  dans  les  autres  écrits  contem- 
porains des  auteurs  de  ce  Manifeste.  Mais  «  en 
présence  des  expériences  pratiques  de  la  révo- 
lution de  février  et  plus  encore  de  la  Commune 
de  Paris^  où,  pour  la  première  fois,  le  proléta- 
riat eut,  pendant  deux  mois,  le  pouvoir  politique 
entre  ses  mains,  «  le  programme  révolutionnaire 
esquissé  dans  le  manifeste  est  par  endroits 
démodé  :  notamment  la  Commune  a  fourni  la 
preuve  que  la  classe  ouvrière  ne  peut  pas  tout 
simplement  s'emparer  de  la  machine  de  l'Etat 
pour  la  dirigera  son  propre  profit.  » 

Voilà  comment  s'expriment  Marx  et  Engels 
dans  l'avant-propos  de  la  nouvelle  édition  du 
Manifeste.  Et  ils  renvoient  à  f  écrit  :  «  La  guerre 


1 


KT   SOClALDÉMOCRATll!:   PRATIQUE  2^7 

civile  en  France  »  où  cette  idée  est  plus  ample- 
ment développée.  Mais  si  nous  lisons  le  passage 
en  question  —  au  troisième  chapitre  —  nous 
trouvons  là  l'exposé  d'un  programme  qui,  dans 
ses  tendances  politiques,  ressemble  d'une  ma- 
nière frappante  au  fédéralisme  de  —  Proudhon. 

«  L'unité  de  la  nation  ne  serait  pas  rompue 
mais,  au  contraire,  organisée  par  la  destruc- 
tion de  cet  Etat  qui  s'est  présenté  comme  l'in- 
carnation de  cette  unité,  mais  qui  voulait  être 
indépendant  de  et  supérieur  <)  la  nation,  sur  le 
corps  de  qui  il  n'était  pourtant  qu'une  excrois- 
sance parasitaire.  Pendant  qu'il  s'agissait  de 
faire  l'ablation  des  organes  purement  oppres- 
sifs de  l'ancien  pouvoir  gouvernemental,  ses 
fonctions  justifiées  devraient  être  arrachées  à 
un  pouvoir  qui  prétendait  se  placer  au-dessus 
de  la  société  et  confiées  aux  serviteurs  respon- 
sables de  la  société.  Au  lieu  de  décider,  une  fois 
tous  les  trois  ou  six  ans,  quel  membre  de  la 
classe  dominante,  allait  représenter  et  fouler 
aux  pieds  {vei^-und  ;^^rtreten)  le  peuple  au  par- 
lement, le  suffrage  universel  devrait  servir  le 
peuple  constitué  en  communes,  tout  comme  le 
droit  de  suffrage  individuel  sert  tout  autre  em- 
ployeur à  choisir  des  ouvriers,  des  surveillants 
et  des  comptables  pour  son  entreprise. 

«  Le  contraste  entre  la  commune  et  le  pou- 
voir de  l'Etat  a  été  considéré  comme  une  forme 
exagérée  de  la  lutte  antique  contre  la  centrali- 
sation immodérée...  La  constitution  commu- 
nale aurait,  au  contraire,  rendu  au  corps  social 
toutes  ces  forces  que  jusqu'ici  cette  excrétion 
parasitaire  qu'est  l'Etat,  qui  se  nourrit  de  la 


228  SOCIALISME   THÉORIQUE 

société  et  gène  la  liberté  de  ses  mouvements,  a 
absorbées.  Par  cet  acte  seul  déjà  elle  aurait  donné 
l'impulsion  à  la  renaissance  de  la  France.  » 

Ainsi  s'exprime  Marx  dans  «  La  guerre  civile 
en  France.  :» 

Ecoutons  à  présent  Proudhon.  Gomme  je  n'ai 
pas  sous  la  main  son  livre  sur  le  fédéralisme, 
je  veux  citer  ici  quelques  passages  de  son  livre 
«  De  la  Capacité  Politique  des  Classes  Ouvrières» , 
où,  en  passant,  il  recommande  la  constitution 
des  ouvriers  en  parti  politique  propre. 

«  Dans  une  Démocratie  organisée  suivant  les 
vraies  notions  de  la  souveraineté  populaire, 
c'est-à-dire  selon  les  principes  du  droit  contrac- 
tuel, toute  action  oppressive  ou  corruptrice  de 
la  part  du  Pouvoir-  central  sur  la  Nation,  est 
rendue  impossible  :  l'hypothèse  même  en  est 
absurde.  Et  comment  cela? 

«  C'est  que,  dans  une  Démocratie  vraiment 
libre,  le  Pouvoir  central  ne  se  distingue  pas  de 
l'assemblée  des  députés,  organes  naturels  des 
intérêts  locaux  appelés  en  conciliation. 

'(  C'est  que  chaque  député  est,  avant  tout, 
l'homme  de  la  localité  qui  l'a  choisi  pour  son 
représentant,  son  émanation,  l'un  de  ses  ci- 
toyens, son  mandataire  spécial  chargé  de  dé- 
fendre ses  intérêts  particuliers,  sauf  à  les  ac- 
corder au  mieux  avec  les  intérêts  généraux  de- 
vant le  grand  jury  (de  la  nation.  —  B.)  ; 

«  Que  les  députés  réunis,  en  choisissant  dans 
leur  sein  unecommission  executive  centrale,  ne 
la  font  pas  distincte  d'eux-mêmes,  supérieure 
à  eux,  pouvant  soutenir  ^avec  eux   un  conflit, 


I 


ET   SOGIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  220 

comme  ferait  un  élu  royal  ou  présidentiel  du 
peuple. 

«  Point  de  milieu  :  la  commune  sera  souve- 
raine ou  succursale,  tout  ou  rien.  Faites-lui  la 
part  aussi  belle  que  vous  voudrez  :  dès  l'instant 
qu'elle  ne  relève  pas  de  son  droit  propre  ;  qu'elle 
doit  reconnaître  une  loi  plus  haute,  que  le  grand 
groupe  dont  elle  fait  partie  est  déclaré  son  su- 
périeur, non  l'expression  de  ses  rapports  fédé- 
raux, il  est  inévitable  qu'un  jour  ou  l'autre  elle 
se  trouve  en  contradiction  avec  lui,  et  que  le 
conflit  éclate.  »  Mais  alors  la  logique  et  la  force 
seraient  du  côté  du  pouvoir  central.  «  L'idée 
d'une  limitation  de  l'Etat  par  les  groupes,  là 
où  règne  le  principe  de  la  subordination  et  de 
la  centralisation  des  groupes  eux-mêmes,  est 
donc  une  inconséquence,  pour  ne  pas  dire  une 
contradiction.  »  Elle  serait  le  principe  munici- 
pal du  libéralisme  bourgeois.  Mais  «  une  France 
confédérée  »,  par  contre  «  un  régime  que  l'on 
peut  regarder  comme  l'idéal  de  l'indépendance 
et  dont  le  premier  acte  serait  de  rendre  aux 
communes  la  plénitude  de  leur  autonomie  et 
aux  provinces  leur  souveraineté  »  —  voilà  la 
liberté  municipale  que  la  classe  ouvrière  aurait 
à  inscrire  sur  son  drapeau.  Et  s'il  est  dit  dans 
«  La  guerre  civile  en  France  »  que  «  le  pouvoir 
politique  du  producteur  est  incompatible  avec 
la  perpétuation  de  sa  servitude  sociale  »,  — 
nous  lisons  dans  «  De  la  Capacité  Politique  des 
Classes  Ouvrières  »  que  «  l'égalité  politique  une 
fois  déclarée,  mise  en  pratique  par  l'exercice 
du  suffrage  universel,  la  tendance  de  la  nation 
esta  l'égalité  économique.  »  «  N'est-ce  pas  jus- 


230  SOCIALISME   THÉORIQUE 

tement  ce  qu'entendaient  les  candidats  ou- 
vriers? Mais  c'est  aussi  ce  que  leurs  concur- 
rents de  la  bourgeoisie  ne  veulent  pas.  »(1)  Bref, 
en  dépit  de  toutes  les  autres  dissemblances 
entre  Marx  et  le  «  petit-bourgeois  »  Proudhon, 
leur  façon  de  voir  est,  sous  ce  rapport,  presque 
identique. 

11  n'est  pas  douteux  non  plus  —  et  nous  en 
avons  eu,  depuis,  des  preuves  pratiques  —  que 
le  développement  général  de  la  société  moderne 
tende  à  une  extension  des  compétences  des  mu- 
nicipalités et  à  un  élargissement  des  libertés 
communales.  La  commune  devient  un  levier 
de  plus  en  plus  puissant  de  l'émancipation 
sociale.  Reste  à  savoir  si  la  dissolution  de  l'Etat 
moderne  et  l'entière  transformation  de  son  or- 
ganisation, comme  se  l'imaginaient  Marx  et 
Proudhon  (la  constitution  de  l'assemblée  na- 
tionale par  des  délégués  des  assemblées  provin- 
ciales ou  régionales,  qui,  elles,  seraient  com- 
posées des  délégués  des  communes)  seront  la 
première  œuvre  de  la  démocratie,  de  façon  à  ce 
que  les  représentations  nationales,  dans  leur 
forme  actuelle,  disparaîtraient  d'emblée.  Pour 
ma  part,  j'en  doute.  Le  développement  social 
moderne  a  engendré  trop  d'institutions  dont  la 
dimension  les  soustrait  au  contrôle  des  muni- 
cipalités et  même  des  régions  et  des  provinces, 
pour  que  l'on  puisse  se  passer  du  contrôle  des 
administrations  centrales  avant  la  transforma- 
tion de  leur  organisation.  La  souveraineté  ab- 
solue des  communes,  etc.,  n'est  pas  pour  moi 

(1)  Capacité  Politique,  pp.  224,  231,  235,  214. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    rRATIQUE  2M1 

un  idéal  non  plus.  La  commune  est  une  partie 
intégrante  de  la  nation  qui  a,  envers  celle-ci, 
des  devoirs  à  remplir,  aussi  bien  qu'elle  a  des 
droits  sur  elle.  Pas  plus  qu'à  l'individu,  la  so- 
ciété ne  peut  accorder  à  la  commune  un  droit 
inconditiqnnel  et  exclusif  au  sol.  Des  domaines 
considérables,  des  forêts,  des  fleuves,  etc.,  n'ap- 
partiennent pas,  après  tout,  aux  communes  ni 
aux  régions,  qui  ne  sont  que  des  usufruitières, 
mais  à  la  nation.  Une  représentation  dans 
laquelle  l'intérêt  national,  et  non  pas  l'intérêt 
provincial  ou  local,  occuperait  le  premier  plan, 
nous  semble  donc  indispensable,  notamment 
pendant  une  période  de  transition.  A  côté  d'elle, 
ces  autres  assemblées  et  représentations  attein- 
dront une  importance  toujours  grandissante, 
de  sorte  que,  avec  ou  sans  révolution,  les  fonc- 
tions des  représentations  centrales  deviendront 
de  plus  en  plus  limitées,  et,  avec  elles,  le  dan- 
ger que  comporteraient  ces  représentations  ou 
ces  autorités  pour  la  démocratie.  Dans  les  pays 
avancés^  ce  danger  est,  actuellement  déjà,  mi- 
nime. 

Mais  il  s'agit  moins  ici  de  faire  la  critique 
des  points  isolés  de  ce  programme,  que  de  faire 
ressortir  combien  énergiquement,  dans  ce 
même  programme,  l'autonomie  est  indiquée 
comme  la  condition  primordiale  de  l'émanci- 
pation sociale,  comme  l'organisation  démocra- 
tique —  partie  d'en  bas  — y  est  signalée  comme 
destinée  à  être  la  voie  de  réalisation  du  socia- 
lisme, et  comment  ces  antagonistes  qu'étaient 
Proudhon  et  Marx  se  retrouvent  à  côté  l'un  de 
l'autre  dans  le  libéralisme. 


232  SOCIALISME   THÉORIQUE 

Gomment  les  communes  et  les  autres  corps 
sociaux  autonomes  s'acquitteront  des  devoirs 
qui  leur  incombent  dans  une  démocratie 
complète,  voilà  ce  que  l'avenir  nous  appren- 
dra. Une  chose  est  certaine  :  ils  expérimente- 
ront d'autant  plus,  et  d'autant  plus  impétueu- 
sement, —  et  par  là,  commettront  d'autant  plus 
d'erreurs  —  qu'ils  seront  plus  inopinément  mis 
en  possession  de  leur  liberté,  et  ils  agiront  avec 
d'autant  plus  de  prudence  et  de  perspicacité  — 
et,  par  conséquent,  avec  plus  de  profit  pour  le 
bien  général  —  que  la  démocratie  ouvrière  se 
sera  exercée  davantage  à  l'école  de  l'autono- 
mie. 

Si  simple  qu'apparaisse  la  démocratie  à  pre- 
mière vue,  ses  problèmes  n'en  sont  pas  moins 
difficiles  à  résoudre  dans  une  société  aussi 
compliquée  que  la  nôtre.  Qu'on  lise  le  livre  de 
Webb  sur  la  théorie  des  syndicats  profession- 
nels, et  on  verra  combien  d'expériences  les  syn- 
dicats anglais  ont  faites,  et  font  encore,  rien  que 
dans  le  but  de  trouver  une  forme  efficace  pour 
leur  administration  et  leur  direction,  etcombien 
l'avenir  dépend,  pour  les  syndicats,  de  ce  pro- 
blème constitutionnel.  Les  syndicats  ouvriers 
anglais  ont  eu  la  faculté,  depuis  plus  de  soi- 
xante-dix ans,  de  se  développer,  sous  ce  rapport, 
dans  une  entière  liberté.  Ils  ont  débuté  par  la 
forme  la  plus  élémentaire  de  l'autonomie,  et 
l'expérience  leur  a  montré  que  cette  forme  ne 
s'applique  aussi  qu'aux  organismes  les  plus  élé- 
mentaires, aux  tout  petits  syndicats  locaux.  Ils 
se  sont  vu  obligés,  à  mesure  qu'ils  grandis- 
saient, de  renoncer,  petit  à  petit,  à  certaines 


ET   SOCÏALDÉMOCRATIE    IT.ATrQUE  2o?î 

idées  favorites  du  démocratisme  doctrinaire 
(le  mandat  impératif,  le  fonctionnaire  non 
rétribué,  la  représentation  centrale  sans  pou- 
voir) comme  paralysant  leur  dévelo[>pement 
normal,  et  ils  ont  appris  à  former  une  démo- 
cratie instruite,  avec  des  assemblées  représen- 
tatives, des  fonctionnaires  payés  et  une  direc- 
tion centrale  munie  de  pleins-pouvoirs. 

Cette  phase  de  l'histoire  évolutionnaire  de  la 
«  démocratie  industrielle  »  est  extrêmement 
instructive.  Bien  que  tout  ce  qui  s'applique  aux 
syndicats  ne  soit  pas  applicable  aux  unités  des 
corps  administratifs  nationaux,  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  qu'une  grande  partie  s'en  adapte 
parfaitement  à  eux.  Le  chapitre  en  question  du 
livre  de  Webb  est  un  fragment  de  théorie  d'ad- 
ministration démocratique,  qui  à  plus  d'un  en- 
droit s'accorde  avec  les  conclusions  de  Kautsky 
dans  son  étude  sur  la  législation  directe  par  le 
peuple.  L'histoire  du  développement  des  syndi- 
cats professionnels  nous  montre  comment  l'ad- 
ministration executive  centrale  —  leur  gouver- 
nement —  peut  résulter  simplement  de  la  di- 
vision du  travail  rendue  nécessaire  par  l'exten- 
sion de  l'organisme  et  par  le  nombre  des 
ouvriers.  Il  est  possible  qu'avec  l'évolution  so- 
cialiste de  la  société  cette  centralisation  de- 
vienne aussi,  plus  tard,  superflue.  Mais  provi- 
soirement elle  est  indispensable,  même  dans  la 
démocratie.  Ce  sera  chose  impossible,  pour  les 
communes  des  grandes  villes  ou  des  centres  in- 
dustriels, d'assumer  elles-mêmes  la  direction 
de  toutes  les  entreprises  productives  et  commer- 
ciales locales.  J'ai  expliqué  cela  dans  la  pre- 


2.')4  SOCIALISME   THÉORIQUE 

mière  partie  du  présent  chapitre.  Et  il  est  tout 
à  fait  improbable,  pour  des  raisons  pratiques  — 
pour  ne  pas  parler  maintenant  des  considéra- 
tions d'équité  —  qu'elles  «  exproprieront  »  tout 
simplement,  à  la  suite  d'un  soulèvement  révolu- 
tionnaire quelconque,  toutes  ces  entreprises. 
Mais  même  si  elles  le  faisaient  (et  dans  la  plu- 
part des  cas  elles  mettraient  alors  la  main  sur 
des  coquilles  vides),  elles  seraient  obligées  d'af- 
fermer la  masse  des  entreprises  à  des  associa- 
tions, soit  à  des  associations  individuelles,  soit 
à  des  syndicats  professionnels  pour  l'exploita- 
tion associative  propre. 

Dans  tous  ces  cas,  et  quelle  que  soit  leur  con- 
dition vis-à-vis  des  entreprises  individuelles  lo- 
cales et  nationales,  la  généralité  des  professions 
aurait  à  garder  des  intérêts  propres,  ce  qui  lais- 
serait toujours  un  champ  libre  à  l'activité  sur- 
veillante des  syndicats.  C'est  surtout  dans  des 
périodes  de  transition  que  la  multiplicité  des 
organes  est  de  grande  valeur. 

Mais  nous  n'en  sommes  pas  là  encore  et  je 
n'ai  pas  la  prétention  de  tracer  des  images 
d'avenir.  Rien  de  ce  qui  doit  arriver  dans  un 
avenir  plus  éloigné  ne  me  tient  à  cœur,  mais 
ce  qui  doit  et  peut  se  faire,  dans  le  présent, 
pour  ce  présent  même  et  pour  l'avenir  le  plus 
proche.  Et  c'est  ainsi  que  j'arrive  à  cette  très 
banale  conclusion  que  la  conquête  de  la  démo- 
cratie et  la  formation  d'organes  politiques  et 
économiques  de  cette  démocratie  sont  les  con- 
ditions primordiales  et  indispensables  à  la  réa- 
lisation du  socialisme.  Si  on  répond  à  cela  que 
les  chances  pour  en  arriver  là  sans  catastrophe 


ET   SOCIALDKMOnnATIR    PRATIQUE  23;) 

politique,'  sont,  en  Allemagne,  extrêmement  mi- 
nimes, voire  même  quasi-inexistantes,  et  que  la 
bourgeoisie  allemande  devient  de  plus  en  plus 
réactionnaire,  cela  est  peut-être  exact  pour  le 
moment,  bien  que  beaucoup  d'indications  con- 
tredisent ces  affirmations.  Mais  il  n'en  saurait 
être  ainsi  indéfiniment.  Ce  qu'on  appelle  la 
bourgeoisie  est  une  classe  fort  compliquée, 
composée  de  couches  très  différentes  et  qui  re- 
présentent des  intérêts  très  hétérogènes,  c'est-à- 
dire  diverses.  Ces  couches  ne  tiennent  en- 
semble à  la  longue,  qu'autant  qu'elles  se  voient 
également  opprimées  ou  également  menacées. 
Dans  le  cas  qui  nous  occupe  il  ne  peut  s'agir, 
naturellement,  que  de  la  dernière  de  ces  deux 
éventualités,  c'est-à-dire  que  la  bourgeoisie 
constitue  une  masse  réactionnaire  unique  dont 
tous  les  éléments  se  sentent  également  menacés 
par  la  socialdémocratie,  les  uns  dans  leurs  in- 
térêts matériels,  les  autres  dans  leurs  intérêts 
idéologiques,  dans  leur  religion,  leur  patrio- 
tisme, leur  désir  d'éviter  à  leur  pays  les  hor- 
reurs d'une  révolution  violente. 

Or,  cela  n'est  pas  nécessaire.  Car  la  social- 
démocratie  ne  les  menace  pas  tous  également, 
—  elle  ne  menace  personne  en  tant  qu'indi- 
vidu —  et  elle  n'est  nullement  enthousiasmée 
par  l'idée  d'une  révolution  violente  dirigée 
contre  la  totalité  du  monde  non-prolétarien. 
Plus  clairement  cela  sera  dit  et  expliqué,  plus 
rapidement  aussi  s'évanouira  cette  crainte 
d'une  classe  tout  entière,  dont  beaucoup  d'élé- 
ments se  sentent  opprimés  d'un  autre  côté, 
contre  lequel  ils  aimeraient  mieux  faire   face 


'2S6  SOCIALISME   THÉORIOLE 

quecontre les  ouvriers,  victimes,  eux  aussi  delà 
même  oppression.  Ces  éléments  préféreraient 
aussi  être  les  alliés  des  ouvriers  que  ceux  des 
oppresseurs.  Ils  sont  peut-être  peu  sûrs.  C'est  pos- 
sible. Mais  on  se  fait  de  mauvais  alliés  en  disant 
aux  gens  :  nous  voulons  vous  aider  à  vous  débar- 
rasser de  vos  ennemis,  mais  aussitôt  après  nous 
vous  dévorerons.  Et  comme  il  ne  s'agit  en  au- 
cune façon  d'une  expropriation  générale,  si- 
multanée et  violente,  mais  d'un  remplacement 
graduel  au  moyen  de  l'organisation  et  par  la  loi, 
cela  ne  ferait  certainement  pas  de  mala  l'évo- 
lution démocratique  d'en  finir,  une  fois  pour 
toutes,  avec  la  légende  dévoratrice  si  réellement 
démodée. 

La  féodalité  avec  ses  institutions  rigides  a  dû 
être  détruite,  presque  partout,  au  moyen  de  la 
violence.  Les  institutions  libérales  de  la  société 
moderne  se  distinguent  précisément  de  la  féo- 
dalité, en  ce  qu'elles  sont  souples,  transfor- 
mables et  développables.  Elles  n'ont  pas  besoin 
d'être  détruites.  11  n'y  a  qu'à  les  développer 
davantage.  Il  faut  pour  cela  de  l'organisation 
et  une  action  énergique,  mais  pas  nécessaire- 
ment la  dictature  révolutionnaire.  «  Comme  la 
lutte  de  classes  a  pour  but  de  supprimer  radica- 
lement les  distinctions  de  classes,  on  doit,  en 
bonne  logique,  admettre  une  période  où  il  sera 
fait  un  commencement  avec  la  réalisation  de 
ce  but,  de  cet  idéal.  Ce  commencement,  ces 
périodes  consécutives,  se  trouvent  déjà  affirmés 
dans  notre  évolution  démocratique  ;  ils  nous 
viennent  en  aide  pour  remplacer  graduellement 
la  lutte  de  classes  par  l'extension  de  la  démo- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    l'HATKJUE  ^37 

cratie  sociale  pour  l'absorber  en  elle.  »  (Le 
«  Vorwärts  »  de  Bàle,  octobre  1897).  *i  La  bour- 
geoisie, quelle  que  soit  sa  nuance  —  a  dit  ré- 
cemment le  socialiste  espagnol  Pablo  Iglesias  — 
doit  se  persuader  que  nous  ne  voulons  pas  nous 
emparer  du  pouvoir  brutalement  et  par  les 
mêmes  moyens  dont  elle  s'est  jadis  servie,  c'est- 
à-dire  par  la  violence  et  l'effusion  de  sang,  mais 
par  des  moyens  légaux  qui  correspondent  à  la 
civilisation  ».  C'est  dans  le  même  sens  que  s'est 
exprimé,  sans  réserve  aucune,  ausujet  des 
appréciations  de  Vollmar  sur  la  Commune, 
l'organe  principal  du  parti  ouvrier  indépendant 
anglais,  le  «  Labour  Leader  ».  Personne  pour- 
tant n'accusera  ce  journal  de  tiédeur  dans  sa 
lutte  contre  le  capitalisme  et  les  partis  capita- 
listes. Et  un  autre  organe  de  la  démocratie  so- 
cialiste anglaise,  le  «  CUarion  »,  fit  suivre  la 
publication  d'un  extrait  de  mon  article  sur  la 
«  théorie  du  cataclysme  »  —  avec  lequel  il  se 
déclara  d'accord  —  de  ce  commentaire  : 

«  La  constitution  d'une  vraie  démocratie, 
voilà,  j'en  suis  persuadé,  la  tâche  la  plus  pres- 
sante et  la  plus  réelle  que  nous  avons  devant 
nous.  C'est  la  leçon  que  nous  a  apprise  notre 
campagne  socialiste  de  dix  ans.  C'est  l'indica- 
tion qui  résulte,  pour  moi,  de  toutes  mes  con- 
naissances et  de  toute  mon  expérience  socia- 
liste. Pour  que  le  socialisme  devienne  possible, 
il  nous  faut  d'abord  créer  une  nation  de  démo- 
crates. » 


238  SOCIALISME   THÉORIQUE 


d)  Les  devoirs  les  plus  proches  de  la  socia.ldemocra.lie. 

«  Qu'elle  ose  Aonc, paraître  ce  qu'elle 
est.  » 

Schiller,  Marie  Stuart. 

Les  devoirs  d'un  parti  sont  déterminés  par 
une  multiplicité  de  facteurs  :  ])ar  l'état  du  déve- 
loppement économique,  politique,  intellectuel 
et  moral  général  dans  le  domaine  de  son  action; 
par  le  caractère  des  partis  qui  agissent  à  côté 
de  lui  ou  contre  lui  ;  par  la  nature  des  moyens 
d'action  qu'il  a  à  sa  disposition  et  par  une  série 
de  facteurs  subjectifs  idéologiques.  Et,  avant 
tout,  par  son  but  général  et  par  ses  conceptions 
sur  les  meilleurs  moyens  pour  atteindre  ce  but. 
On  connaît  les  grandes  différences  qui  existent, 
relativement  aux  facteurs  premièrement  énu- 
mérés,  entre  les  divers  pays.  Même  dans  les 
pays  d'un  développement  industriel  à  peu  près 
égal,  nous  trouvons  des  différences  politiques 
considérables  et  de  grandes  disparités,  en  ce  qui 
concerne  la  tournure  d'esprit  des  masses  popu- 
laires.  Des  particularités  de  la  situation  géogra- 
phique, des  habitudes  populaires  enracinées,  des 
institutions  démodées  et  des  traditions  de  toute 
espèce  engendrent  une  diversité  d'idéologies, 
qui  ne  se  soumet  que  lentement  à  l'influence 
de  l'évolution  économique.  Là  même  où  des 
partis  socialistes  ont  pris,  au  début,  les  mêmes 
hypothèses  pour  point  de  départ  de  leur  acti- 
vité, ils  se  sont  vus  obligés,  dans  le  cours  des 
temps,  d'adapter  leur  manière  d'agir  aux  con- 


ET    SOCIALDEMOCUATIL    l'RATIQUL  ^Lo'J 

ditions  spéciales  de  leurs  pays  respectifs.  C'est 
pourquoi  on  peut  bien,  à  un  moment  donné, 
élaborer  des  principes  généraux  pour  la  poli- 
tique de  la  socialdémocratie,  avec  la  prétention 
de  les  appliquer  dans  tous  les  pays,  mais  ce 
qu''il  est  impossible  d'élaborer,  c'est  un  pro- 
gramme d'action,  valable  sur  tous  les  points 
pour  tous  les  pays. 

Dans  la  première  partie  du  présent  chapitre 
nous  avons  démontré  que  la  démocratie  est,  à 
un  beaucoup  plus  haut  degré  qu'on  ne  le  croit 
assez  couramment  encore,  une   condition  pri-^ 
mordiale  de  la  réalisation  du  socialisme,  c'est- 
à-dire  qu'elle  ne  l'est  pas  seulement  en  tant  qu( 
moyen,  mais  encore  comme  substance.  Sans 
un  certain  contingent  d'institutions  ou  de  tradi- 
tions démocratiques,  la  doctrine  socialiste  con- 
temporaine ne  serait  pas  même  possible.  11  ppur- 
rait  y  avoir  mouvement  ouvrier,  mais  point  de 
démocratie  sociale.    Le  mouvement   socialiste 
moderne,  quelle  que  soit  son  explication  théo- 
rique, est,  de  fait,  le  produit  de  l'influence  des 
conceptions  juridiques,  engendrées  par  la  Ré- 
volution française  et  par  elle  généralisées,  sur  le 
mouvement  des  salaires  et  du  temps  de  travail 
des  ouvriers  industriels.  Le  mouvement  nommé 
se  serait  aussi  bien  produit  sans  les  dites  concep- 
tionsjuridiques  tout  comme  sans  et  avant  elles  il 
a  existé  un  communisme  populaire  approchant 
du  christianisme  primitif.  Mais  ce  communisme 
populaire  était  très  vague  et  quelque  peu  mys- 
tique, et  le  mouvement  ouvrier  manquerait  de 
cohésion  intérieure  s'il  n'avait  pas  pour  base 
ces  institutions  et  ces  conceptions  juridiques  — 


240  SOCIALISME   THÉORIQUE 

qui,  il  est  vrai,  sont  pour  une  grande  partie  les 
compléments  nécessaires  de  l'évolution  capi- 
taliste. C'est  ainsi  que  la  chose  se  présente 
de  nos  jours  dans  les  pays  orientaux.  Une  classe 
ouvrière,  dépourvue  de  droits  politiques  mal 
éduquée  et  élevée  dans  la  superstition,  peut 
bien  de  temps  à  autre  se  révolter  et  se  livrer  à 
de  petites  conspirations,  mais  elle  n'engendrera 
jamais  un  mouvement  socialiste.  11  faut  une 
certaine  largeur  d'esprit  pour  faire  d' un  ouvrier, 
qui  occasionnellement  se  révolte,  un  socialiste. 
C'est  aussi  pourquoi  le  droit  politique  et  l'ins- 
truction populaire  figurent  partout  en  tête  du 
programme  d'action  socialiste. 

Ceci  dit  en  général.  Car  je  n'ai  pas  l'inten- 
tion, dans  la  présente  étude,  d'entreprendre, 
un  par  un,  l'appréciation  de  tous  les  points  du 
programme  d'action  socialiste.  En  ce  qui  con- 
cerne spécialement  les  revendications  les  plus 
immédiates,  formulées  par  le  programme  d'Er- 
furt  pour  la  socialdémocratie  allemande,  je  ne 
me  sens  nullement  disposé  à  proposer  des 
modifications.  Comme  sans  doute  tout  social- 
démocrate,  je  ne  considère  pas  également  im- 
portants et  efficaces  tous  les  points  de  ce  pro- 
gramme. C'est  ainsi  par  exemple  qu'à  mon  avis 
la  gratuité  de  l'administration  de  la  justice  et 
de  l'assistance  judiciaire  n'est  désirable,  dans 
les  conditions  actuelles,  qu'avec  des  restrictions. 
11  est  nécessaire  évidemment  de  prendre  des  dis- 
positions qui  permettront  au  pauvre  aussi  de 
chercher  son  droit,  mais  j'estime  qu'il  »'est  pas 
du  tout  urgent  de  faire  payer  par  l'Etat  les  frais 
de  tous  les  procès  de  propriété  etde  d'étatiser 


ET   SOCl.VLDÉMOCRAïlE   PRATigUK  '2 il 

en  tièrement  la  défense.  Cependant,  comme  les  lé- 
gislateurs contem  porains,  bien  que  pour  d'autres 
raisons,  ne  veulent  pas  entendre  parler  d'une 
semblable  mesure,  et  que,  d'autre  part,  une  légis- 
lation socialiste  ne  saurait  être  réalisée  sans  une 
réforme  radicale  de  la  justice  ou,  pour  le  moins, 
sans  des  réformes  correspondantes  à  des  institu- 
tions juridiques  nouvelles  comme  nous  les  pré- 
sentent déjà  les  conseils  de  prud'hommes,  cette 
revendication  peut  fort  bien  être  maintenue  à 
titre  d'indice. 

Quant  à  mon  doute  sur  l'efflcacité  de  cette 
revendication  dans  sa  forme  actuelle,  je  l'ai 
déjà  très  nettement  manifesté,  en  1891,  dans 
une  étude  sur  les  projets  de  programme  alors 
en  discussion.  J'y  dis  que  le  paragraphe  en 
question  donnait  «  trop  et  pas  assez  »  (Neue 
Zeit,  0*  année).  Cet  article  fait  partie  d'une  sé- 
rie d'articles,  écrits,  à  cette  époque,  en  collabo- 
ration avec  K.  Kautsky,  sur  la  question  du  pro- 
gramme, et  dont  les  trois  premières  parties 
sont  presque  exclusivement  le  travail  mental 
de  Kautsky  tandis  que  le  quatrième  article  est 
de  moi.  Je  veux  encore  citer  deux  passages  de 
cet  article,  qui  caractérisent  ma  tendance 
d'alors  au  point  de  vue  de  la  pratique  de  la  so- 
cialdémocratie,  et  qui  démontreront  combien 
peu  ma  façon  de  voir  a  changé  depuis  : 

«  Exiger  simplement  l'entretien,  aux  frais  de 
l'Etat,  de  tous  les  sans-travail,  cela  ne  veut  pas 
seulement  dire  le  renvoi  à  l'auge  de  l'Etat  de 
tous  ceux  qui  ne  peuvent  pas  trouver  du 
travail,  mais  encore  de  tous  ceux  qui  ne 
veulent    pas     trouver    du    travail...    On     n'a 

14 


242  SOCIALISME   THÉORIQUE 

vraiment  pas  besoin  d'être  anarchiste  pour 
trouver  exagérés  ces  éternels  appels  à  l'Etat... 
Nous  voulons  nous  en  tenir  au  principe  que 
le  prolétaire  moderne  est  bien  pauvre,  mais  pas 
un  mendiant  ».  Dans  cette  distinction,  «  il  y  a 
tout  un  monde,  toute  l'essence  de  notre  lutte, 
l'espoir  de  notre  victoire.  » 

c(  La  formule  :  &  transformation  des  armées 
permanentes  en  milices  populaires  »,  au  lieu 
de  «  milices  populaires  à  la  place  des  armées 
permanentes  »  —  voilà  la  variation  que  nous 
proposons  parce  qu'elle  indique  le  but  tout  en 
laissant  pleine  liberté  au  parti  de  réclamer  déjà 
aujourd'hui  où  la  suppression  des  armées  per- 
manentes est  chose  absolument  irréalisable, 
une  série  de  mesures  qui,  du  moins,  réduisent 
le  plus  possible  l'antagonisme  entre  l'armée  et  le 
peuple,  comme  par  exemple  la  suppression  de  la 
justice  militaire  spéciale^  la  réduction  de  là  du- 
rée du  service,  etc.  »  (1.  c). 

Puisque  la  question  «  armée  permanente  ou 
milices  »  est  devenue,  depuis  peu,  l'objet  de 
discussions  très  vives,  il  me  semble  que  c'est  ici 
l'endroit  de  placer  quelques  réflexions  à  ce 
sujet. 

Il  me  semble  tout  d'abord  que  la  question, 
dans  la  formule  précitée,  est  mal  posée. 
Il  faudrait  dire  «  armée  gouvernementale  ou 
armée  populaire  ».  De  cette  manière,  le  côté  po- 
litique de  la  question  serait  caractérisé  sans 
équivoque  :  l'armée  sera-t-elle  un  instrument 
dans  la  main  des  gouvernants,  ou  bien  consti- 
tuera-t-elle  la  sauvegarde  armée  de  la  nation; 
recevra-t-elle  des  ordres  de  la  couronne  ou  de 


ET    SOriALDliMOCnATFE    PHATKUI  1^1.» 

la  représentation  nationale,  prêtera-t-elle  ser- 
ment entre  les  mains  du  chef  de  la  nation  ou 
entre  celles  de  la  représentation  nationale  ? 
Pour  un  socialdémocrate  la  réponse  ne  saurait 
être  douteuse.  La  représentation  nationale  il  est 
vrai,  n'est  pas  socialiste,  ni  la  Constitution  dé- 
mocratique, et  une  armée  subordonnée  à  la  re- 
présentation nationale  pourrait  donc  être 
employée,  à  l'occasion,  à  opprimer  des  minori- 
tés, voire  même  des  majorités  effectives  qui  ne 
sont  la  minorité  qu'au  parlement.  Mais  contre 
ces  éventualités-là  il  n'y  aura  pas  de  remède,  tant 
qu'une  partie  de  la  nation  sous  les  armes  aura  à 
obéir  à  la  Représentation  du  moment.  Même 
le  soi-disant  '<  armement  général  du  peuple  » 
ne  serait  à  mon  avis,  étant  donné  la  technique 
actuelle,  qu'une  sauvegarde  illusoire  contre  la 
force  armée  organisée,  et  ne  ferait  que  causer 
—  si  la  constitution  elle-même  de  cette  armée 
populaire  ne  suffit  pas  pour  garantir  le 
peuple  contre  toute  oppression  —  de  part  et 
d'autre,  et  inutilement,  des  victimes.  Là  où  l'ar- 
mement général  du  peuple  serait  nécessaire 
encore  aujourd'hui,  il  ne  sera  pas  accordé, et  là 
où  il  est  possible,  il  serait  superflu.  Autant  je 
désire  l'éducation  d'une  génération  forte  et  sans 
peur,  autant  l'armement  général  du  peuple 
est  peu  pour  moi  un  idéal  socialiste.  Nous  nous 
habituons  heureusement  de  plus  en  plus  à  ré- 
soudre des  problèmes  politiques  par  d'autres 
moyens  que  par  des  coups  de  fusil. 

Voilà  pour  le  côté  politique  de  la  question. 
Quant  aux  côtés  techniques  (le  dressage,  la  du- 
rée du  service,  etc),  j'avoue  franchement  n'être 


24-4  SOCIALISME    THÉORIQUE 

pas  assez  homme  du  métier 'pour  me  permettre 
de  formuler  un  jugement  concluant.  Les 
exemples  des  temps  passés  qui  plaideraient  plu- 
tôt pour  des  arn;iées  quasi-improvisées  (les 
guerres  de  révolution  et  de  liberté)  ne  peuvent 
pas  être  tout  bonnement  appliqués  aux  condi- 
tions totalement  changées  de  l'art  guerrier  con- 
temporain, et  les  expériences  faites  récemment 
avec  des  corps  de  volontaires  (les  guerres  greco- 
turque  et  hispano-américaine)  ne  me  semblent 
pas  non  plus  fort  concluantes  par  rapport  aux 
conditions  spéciales  de  l'Allemagne.  Car  bien 
que  pour  ma  part  je  sois  aussi  d'avis  que  l'on 
exagère  quelque  peu, dans  nos  milieux,  «  le  dan- 
ger russe  »  ou  qu'on  le  cherche  là  où  il  n'est 
pas,  je  reconnais  cependant  qu'un  pays,  dont 
l'écrasante  majorité  de  la  population  se  com- 
pose de  paysans  politiquement  mineurs  et, 
en  outre,  fort  ignorants,  peut  toujours  deve- 
nir un  danger  pour  ses  voisins.  Dans  un  cas 
semblable  il  s'agit  donc  d'être  prêt  à  porter  la 
guerre  au  plus  vite  en  pays  ennemi  pour  la  faire 
là,  puisque,  pour  les  pays  modernes,  la  guerre 
sur  le  territoire  propre  signifie  déjà  à  moitié 
la  défaite.  La  question  serait  donc  de  savoir  si 
une  armée  de  milices  dispose  d'assez  d'entrain, 
de  sécurité  et  de  cohésion  pour  garantir  ce  ré- 
sultat, ou  s'il  faut,  pour  acquérir  ces  qualités, 
un  plus  long  séjour  sous  les  drapeaux.  Ce  que  je 
crois  pouvoir  affirmer,  sous  ce  rapport,  c'est 
que,  avec  une  préparation  efficace  de  la  jeu- 
nesse à  la  défense  et  la  mise  au  rancart  de  tous 
les  vestiges  du  fétichisme  militariste,  une  très 
considérable  réduction  du  temps  de  service  doit 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  245 

être  possible  sans  nuire  le  moins  du  monde  aux 
facultés  défensives  de  la  nation.  Cela  dépend  na- 
turellement beaucoup  de  la  bonne  volonté  des 
chefs  momentanés  de  l'armée,  mais  cette  bonne 
volonté  peut  déjà  dès  à  présent  être  stimulée 
par  un  contrôle  sérieux  exercé  par  la  représen- 
tation nationale  sur  l'organisation  militaire. 
Tout  comme  dans  la  législation  sur  les  fabriques, 
une  réduction  forcée  du  service  militaire  pour- 
rait rendre  possibles  pas  mal  de  choses  que  l'es- 
prit de  routine  et  des  intérêts  particuliers  pro- 
clament à  présent  impossibles.  La  question 
primordiale  n'est  donc  plus  —  pour  autant  du 
moins  qu'on  attache  de  l'importance  au  main- 
tien d'une  force  armée  dressée  pour  l'attaque 
comme  pour  la  défense  —  à  côté  du  change- 
ment indispensable  de  la  condition  politique  de 
l'armée,  de  savoir  s'il  faut  ou  non  une  milice, 
mais  quelle  réduction  du  service  serait  pos- 
sible, imm.édiatement  (et  graduellement  dans 
l'avenir)  sans  que  l'Allemagne  soit  placée,  vis-à- 
vis  de  ses  voisins,  dans  un  état  d'infériorité. 

Mais  est-ce  que  la  socialdémocratie,  comme 
parti  ouvrier  et  parti  de  la  paix,  a  un  intérêt  quel 
qu'il  soit  au  maintien  de  la  défense  nationale? 
Pour  nombre  de  raisonson  serait  tenté  de  répon- 
dre par  la  négative  ;  et  notamment  en  se  rappe- 
lant cette  affirmation  du  manifeste  communiste: 
«  le  prolétariat  n'a  pas  de  patrie  ».  Cependant 
cette  ^phrase,  qui  s'appliquait  parfaitement 
aux  ouvriers  de  l'époque  —  commencement  de 
1848  —  exclus  de  la  vie  politique,  a,  de  nos 
jours,  perdu  beaucoup  de  sa  valeur  et  en  per- 
dra de  plus  en  plus  à  mesure  que,  grâce  à  l'in- 

14* 


'241)  SOCIALISME   THÉORIQUE 

fluence  croissante  de  la  socialdémocratie,  l'ou- 
vrier deviendra  davantage  «  citoyen  ».  L'ouvrier 
qui,  dans  TEtatet  la  commune, est, comme  élec- 
teur, l'égal  de  tous  les  autres  citoyens,  et  par 
cela  codétenteur  des  biens  communs  de  la  na- 
tion; l'homme  dont  la  communauté  éduque  les 
enfants,  sur  l'hygiène  de  qui  elle  veille,  qu'elle 
assure  contre  des  accidents  ,  cet  homme-là 
aura  une  patrie  sans  pour  cela  cesser  d'être  ci- 
toyen de  l'univers,  tout  comme  les  nations  se 
rapprochant  de  plus  en  plus  sans  cesser  pour 
cela  de  mener  une  existence  individuelle.  L'en- 
tière dissolution  des  nations  comme  telles  n'est 
pas  un  rêve  séduisant  et,  heureusement,  cet  évé- 
nement n'est  pas  proche.  Et  pas  plus  qu'il  n'est 
désirable  qu'une  autre  des  grandes  nations  civi- 
lisées perde  son  indépendance,  il  ne  peut  être 
indifférent  à  la  Socialdémocratie  que  l'Allema- 
gne, qui  a  pris  une  part  raisonnable  dans 
l'œuvre  civilisatrice  des  nations,  soit  refoulée  en 
arrière. 

On  parle  beaucoup  aujourd'hui  de  la  con- 
quête du  pouvoir  politique  par  la  socialdémo- 
cratie, et,  étant  donnée  la  force  que  celle-ci  a 
acquise  en  Allemagne,  il  n'est  pas  impossible 
qu'à  la  suite  d'un  événement  politique  quel- 
conque, elle  soit  appelée,  à  bref  délai,  à  jouer 
un  rôle  décisif  dans  ce  pays.  Et  c'est  alors  pré- 
cisément que,  en  présence  des  autres  nations 
moins  avancées  sous  ce  rapport,  elle  sera 
obligée  d'être  nationale,  à  l'instar  des  «  indé- 
pendants »  anglais  et  des  «  jacobins  »  de  la 
Révolution  française,  si  du  moins  elle  tient  à 
garder  le  pouvoir.   En   d'autres  termes  :  elle 


ET   SUi;JALl)KMl»CHATIE    PUATlgUE  i^-47 

aura  à  confirmer  sa  capacité  de  parti  dirigeant 
—  de  classe  dirigeante  —  en  se  montrant  à 
même  de  prendre  en  mains,  avec  la  même 
décision,  les  intérêts  de  classe  et  l'intérêt  na- 
tional. 

J'écris  ceci  sans  être  animé  du  moindre  sen- 
timent de  chauvinisme,  mais  simplement  en 
scrutateur  objectif  des  devoirs  qui  incombe- 
raient à  la  socialdémocratie  dans  une  pareille 
situation.  L'internationalisme  m'est  encore 
aujourd'hui  aussi  cher  qu'à  n'importe  quel  autre 
moment  et  je  ne  crois  pas  non  plus  l'avoir  lésé 
dans  l'exposé  des  principes  ci-dessus.  C'est  seu- 
lement au  cas  où  la  socialdémocratie  se  bor- 
nait à  faire  de  la  propagande  doctrinaire  en 
limitant  l'expérimentation  socialiste  pratique, 
qu'elle  pourrait  s'obstiner  dans  une  attitude  de 
pure  critique  vis-à-vis  des  questions  politico- 
nationales.  Or,  l'action  politique  comme  telle 
constitue  déjà  une  compromission  avec  le 
monde  non-socialistë  et  elle  nécessite  des  me- 
sures qui  ne  sont  pas  toujours  socialistes. 
Petit  à  petit,  cependant,  le  national  deviendra 
aussi  bien  socialiste  que  le  municipal.  N'avons- 
nous  pas  déjà  dès  aujourd'hui,  dans  certains 
Etats  démocratiques,  des  socialistes  qui  aiment 
à  se  dire  nationalistes,  et  qui  parlent  sans  hési- 
tation de  la  nationalisation  du  sol,  du  sous- 
sol,  etc.,  au  lieu  de  s'en  tenir  à  l'expression  : 
socialisation,  qui  est  beaucoup  plus  vague,  et 
qui  constitue  plutôt  un  pis-aller  qu'un  perfec- 
tionnement de  l'expression  première. 

Dans  ce  qui  précède,  j'ai  indiqué,  en  prin- 
cipe, l'attitude  que  la  socialdémocratie  aura  à 


24-8  SOCIALISME   THÉORIQUE 

prendre,  dans  les  circonstances  actuelles,  par 
rapport  aux  questions  de  la  politique  extérieure. 
Bien  que  l'ouvrier  ne  soit  pas  encore  citoyen 
dans  le  sens  le  plus  complet  du  mot,  il  n'est 
pas  non  plus  dépourvu  de  droits  au  point  de 
pouvoir  rester  indifférent  en  ce  qui  concerne 
les  intérêts  nationaux.  Et  si  la  socialdémocratie 
n'a  pas  encore  en  mains  le  pouvoir,  elle  occupe 
pourtant  déjà,  vis-à-vis  du  pouvoir,  une  situa- 
tion qui  lui  impose  certains  devoirs.  Sa  voix 
compte  au  chapitre.  Etant  donnée  la  composi- 
tion actuelle  de  l'armée,  le  gouvernement  y 
regardera  deux  fois,  avant  de  commencer  la 
guerre  qui  a  la  socialdémocratie  pour  adver- 
saire décidée.  Même  sans  avoir  recours  à  la 
fameuse  grève  générale,  la  socialdémocratie 
pourra  se  prononcer  d'une  manière  sérieuse, 
sinon  décisive,  en  faveur  de  la  paix  et  elle  le 
fera  conformément  à  l'ancienne  devise  de  l'Iri- 
ternationale,  aussi  souvent  et  aussi  énergique- 
ment  qu'il  le  faudra.  Elle  se  prononcera  aussi, 
chaque  fois  que  des  conflits  avec  d'autres  na- 
tions se  présenteront  et  que  l'entente  directe 
sera  impossible,  pour  l'arbitrage.  Mais  il  n'y  a 
rien  qui  l'oblige  à  renoncer  à  la  sauvegarde 
des  intérêts  allemands,  au  présent  ou  à  l'ave- 
nir, lorsque  ou  parce  que  des  chauvins  anglais, 
français  ou  russes  se  formalisent  à  cause  des 
dispositions  prises  dans  ce  but.  Au  cas  où  il  ne 
s'agit  pas,  de  la  part  de  l'Allemagne,  d'une 
simple  fantaisie  ou  bien  des  intérêts  particu- 
liers de  certains  groupes  spéciaux,  sans  impor- 
tance pour  le  bien  général  —  et  parfois  même 
nuisibles  —  mais,  au  contraire,  de  sérieux  inté- 


Kl'    S0(  I  \LJjl'.\ln(.i;AI  II-,    l'KA  I  K.U  t,  'JlW 

rets  nationaux,  l'internationalisme  ne  peut 
pas  être  une  raison  d'abdication  servile  en 
face  des  prétentions  des  intéressés  étrangers. 

Ce  n'est  pas  là  une  conception  nouvelle, 
mais  la  simple  condensation  du  raisonnement 
qui  forme  la  base  de  presque  toutes  les  asser- 
tions do  Marx,  d'Engels  et  de  Lassalle  au  sujet 
de  la  politique  extérieure.  Ce  n'est  pas  non  plus 
une  attitude  compromettante  pour  la  paix  qui 
y  est  recommandée.  Les  nations,  de  notre 
temps,  ne  se  font  plus  la  guerre  si  facilement, 
et  une  attitude  ferme  peut  souvent  plus  faire 
pour  le  maintien  de  la  paix  que  des  concessions 
sans  fin. 

La  doctrine  de  l'équilibre  européen  est  au- 
jourd'hui considérée,  par  beaucoup,  comme 
démodée,  et  dans  sa  forme  ancienne  elle  l'est 
évidemment.  Mais  cela  n'empêche  pas  l'équi- 
libre des  puissances,  dans  une  forme  autre,  de 
jouer  encore  un  rôle  considérable  dans  les  dis- 
cussions internationales.  Occasionnellement,  la 
question  est  toujours  encore  de  savoir  de 
quelles  forces  dispose  telle  combinaison  de  puis- 
sances, partisans  ou  adversaires  de  telle  me- 
sure, pour  en  imposer  ou  en  empêcher  la 
réalisation.  Je  considère  comme  toute  légitime 
la  préoccupation  delà  politique  extérieure  Alle- 
magne de  s'assurer  le  droit  de  dire  son  mot 
dans  des  cas.  semblables,  et  comme  en  dehors 
du  domaine  des  préoccupations  de  la  social- 
démocratie,  de  s'opposer  aux  mesures  comman- 
dées par  cette  politique. 

Pour  citer  un  exemple.  L'acquisition  du 
golfe  de  Kiaoutschou   a  été,  à   l'époque,   fort 


!;250  SOCIALISME   THÉORIQUE 

véhémentement  critiquée  par  la.  presse  socia- 
liste allemande.  En  ce  qui  concerne  la  manière 
dont  cette  acquisition  eut  lieu,  cette  critique 
était  non  seulement  justifiée,  mais  même  né- 
cessaire. La  presse  socialiste  fit  également  bien 
de  s'opposer,  aussi  catégoriquement  que  pos- 
sible, à  toute  politique  ayant  pour  but  le  par- 
tage de  la  Chine,  vu  que  ce  partage  ne  peut,  en 
quoi  que  ce  soit,  profiter  à  l'Allemagne.  Mais, 
puisque  quelques  journaux  sont  allés  plus  loin 
encore  et  ont  déclaré  que  le  parti  devait  con- 
damner à  tous  points  de  vue  et  en  principe 
l'acquisition  du  golfe  de  Kiaoutschou,  je  dois 
dire  que  je  ne  partage  absolument  pas  cette  fa- 
çon de  voir. 

Le  peuple  allemand  n'a  pas  d'intérêt  à  ce  que 
la  Chine  soit  partagée  et  que  l'Allemagne  s'em- 
pare d'un  morceau  de  l'Empire  du  milieu. 
Mais  le  peuple  allemand  a  un  très  grand  in- 
térêt à  ce  que  la  Chine  ne  devienne  pas  la  proie 
des  autres  nations  et  à  ce  que  la  politique 
commerciale  de  la  Chine  ne  devienne  pas  le 
domaine  exclusif  d'une  autre  nation  ou  d'une 
coalition  d'autres  nations.  Bref,  l'Allemagne  a 
le  plus  grand  intérêt  à  ce  que,  dans  toutes  les 
questions  concernant  la  Chine,  ßlle  puisse  dire 
son  mot.  Son  commerce  avec  la  Chine  lui  en 
donne  le  droit.  Et  en  tant  que  l'acquisition 
de  Kiaoutschou  constitue  un  moyen  de  lui  assu- 
rer ce  droit  et  de  le  consolider  —  évidence  dif- 
ficile à  nier  —  il  me  semble  qu'il  y  a  là  une 
raison  pour  la  socialdémocratie  de  ne  pas  s'y 
opposer  en  principe.  Si  nous  laissons  de  côté 
la   manière  dont  elle    s'effectua  et  les  beaux 


ET    SOCIALDEMÜÜRATIE   PHATKJUK  '2ol 

discours  qui  l'accompagnèrent,  cette  acquisi- 
tion n'est  certes  pas  le  tour  le  plus  bête  à 
l'actif  de  la  politique  extérieure  allemande. 

Il  s'agit  d'assurer  la  liberté  du  commerce 
avec  et  dans  l'intérieur  de  la  Chine.  Car  il  est 
hors  de  doute  que  la  Chine  soit  de  plus  en  plus 
attirée  dans  le  cercle  d'action  de  l'économie 
capitaliste  et  que,  même  sans  l'occupation  de 
Kiaoutschou,  la  Russie  eût  continué  sa  poli- 
tique d'étreinte  pour  s'emparer,  à  la  première 
occasion;,  des  ports  de  la  Mandschourie.  Res- 
tait à  savoir  si  l'Allemagne  se  contenterait  du 
rôle  d'observatrice  pendant  que,  un  «  fait  ac- 
compli »  suivant  l'autre,  la  Chine  tombait  de 
plus  en  plus  sous  la  dépendance  de  la  Russie  — 
ou  bien  si  elle  s'assurerait  une  position  qui  lui 
permît  de  toujours  faire  valoir  son  influence 
dans  les  affaires  de  la  Chine  au  lieu  de  se  con- 
tenter de  protestations  tardives  et  vaines.  L'oc- 
cupation de  Kiaoutschou  n'est  donc  autre  chose 
que  l'acquisition  d'une  garantie  en  vue  des  in- 
térêts futurs  de  l'Allemagne  en  Chine,  et,  à  ce 
titre,  la  socialdémocratie  elle-même  pouvait 
l'approuver  sans  faire  quoi  que  ce  fût  de  con- 
traire à  ses  principes. 

Mais,  étant  donné  l'irresponsabilité  de  la 
direction  de  la  politique  extérieure  allemande, 
il  ne  peut  pas  être  question  de  soutenir  d'une 
façon  positive  cette  politique,  mais  uniquement 
de  la  justification  rationnelle  de  l'attitude  né- 
gative de  la  Socialdémocratie.  Sans  garanties 
que  les  entreprises  de  ce  genre  fie  finiront  pas 
un  jour  par  être  utilisées  —  par  dessus  la  tête 
de  la  représentation  nationale  —  dans  d'autres 


252  SOCIALISME   THÉORIQUE 

JDuts,  comme  un  moyen  par  exemple  de  rem- 
porter un  petit  succès  momentané,  qui  peut-être 
compromettrait  de  plus  grands  intérêts  futurs, 
la  socialdémocratie  ne  peut  pas  prendre  sur  elle 
une  part  de  responsabilité  en  ce  qui  concerne 
la  politique  extérieure. 

On  voit  que  le  présent  exposé  théorique,  rela- 
tivement à  l'attitude  à  prendre  par  le  parti 
vis-à-vis  des  questions  de  la  politique  extérieure, 
concorde  assez  bien  avec  l'attitude  jusqu'ici 
observée  par  la  socialdémocratie,  dans  la  pra- 
tique. Pour  ce  qui  est  de  déterminer  jusqu'à 
quel  point  ils  s'harmonise,  dans  ses  hypothèses 
de  principe,  avec  la  façon  de  voir  qui  prédo- 
mine dans  le  parti,  voilà  une  tache  qui  ne 
m'incombe  pas. 

En  général,  la  tradition  joue  dans  ce  genre 
d'affaires  un  rôle  beaucoup  plus  considérable 
qu'on  ne  le  pense.  Il  est  dans  la  nature  de  tous 
les  partis  progressistes  de  n'attacher  que  peu 
d'importance  aux  changements  déjà  réalisés. 
Leur  effort  principal  est  toujours  dirigé  sur  ce 
qui  n'a  pas  changé  encore,  ce  qui  est  une  ten- 
dance tout  à  fait  justifiée  et  utile  en  ce  qui  con- 
cerne certains  buts  à  réaliser.  Mais  il  arrive 
aussi  que,  pénétrés  de  la  nécessité  de  cette 
tactique,  ces  partis  tombent  dans  le  travers  de 
s'en  tenir  plus  longtemps  qu'il  ne  faut  ou  qu'il 
n'est  utile  à  des  conclusions  surannées,  résul- 
tats d'hypothèses  modifiées  depuis.  Ils  ne  voient 
pas,  ou  bien  n'attachent  pas  assez  d'importance 
à  ces  modifications;  ils  sont  toujours  à  la  re- 
cherche d'un  plus  grand  nombre  de  faits  à  l'ap- 
pui quand  même  des  conclusions  héréditaires 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  ^253 

au  lieu  de  rechercher,  en  s'appuyant  sur  l'en- 
semble des  réalités  décisives,  si  ces  conclusions 
ne  sont  pas  entre  temps  devenues  des  préjugés. 

C'est  un  «  a priorisme  n  politique  de  ce  genre 
qui  me  paraît  souvent  jouer  un  rôle  dans  la 
discussion  de  la  question  des  colonies. 

En  principe,  c'est  une  chose  absolument  in- 
différente au  socialisme  ou  au  mouvement 
ouvrier  que  des  colonies  nouvelles  prospèrent 
ou  ne  prospèrent  pas.  L'idée  que  l'extension 
des  colonies  retardera  l'avènement  du  socia- 
lisme est,  en  somme,,  basée  sur  cette  notion 
tout  à  fait  démodée,  que  la  réalisation  du  socia- 
lisme dépend  de  la  diminution  graduelle  du 
"nombre  des  gens  aisés  et  de  la  misère  toujours 
grandissante  des  masses.  Quant  à  la  diminution 
du  nombre  des  gens  aisés,  je  crois  avoir  démon- 
tré qu'elle  est  une  légende  et  la  (c  théorie  de  la 
misère  grandissante  »  est,  denos  jours,  univer- 
sellement abandonnée  —  sinon  avec  toutes  ses 
conséquences  du  moins  au  point  qu'on  n'en 
parle  que  métaphoriquement.  Mais  même  si  elle 
était  exacte,  les  colonies,  dont  il  s'agit  en  ce  mo- 
ment, pour  l'Allemagne,  sont  encore  loin  de 
pouvoir  influer  sur  les  conditions  sociales  dans 
la  métropole,  au  point  de  retarder,  ne  fût-ce  que 
d'une  année,  un  cataclysme  éventuel.  Sous  ce 
rapport,  la  socialdémocratie  allemande  n'aurait 
absolument  rien  à  redouter  de  la  politique  co- 
loniale de  l'empire.  Et  puisqu'il  en  est  ainsi, 
puisque  le  développement  des  colonies  déjà 
acquises  par  l'Allemagne  —  et  de  celles  éven- 
tuellement à  acquérir  encore  —  prendra  telle- 
ment de  temps  que,  durant  des  années  encore, 

l."3 


"^54  SOCIALISME    TIIÉURIQUE 

il  ne  pourra  pas  être  question  d'une  influence 
notable  sur  les  conditions  sociales  de  l'Alle- 
magne —  je  dis  que,  pour  ces  raisons  mêmes, 
la  socialdémocratie  allemande  peut  envisager 
cette  question  des  colonies  sans  parti  pris.  Il  ne 
peut  pas  même  être  question  d'une  influence 
sérieuse  de  la  colonisation  sur  les  conditions 
politiques  de  l'Allemagne.  Evidemment,  le 
chauvinisme  de  marine  (Marinechauvinismus) 
est  étroitement  lié  au  chauvinisme  colonial  et 
s'en  nourrit  en  partie.  Mais  il  existerait  aussi 
sans  lui,  puisque  TAllemagne  avait  une  ma- 
rine longtemps  avant  qu'elle  ne  pensât  à 
acquérir  des  colonies.  En  somme,  c'est  encore 
cette  connexité  qui  constitue  l'élément  le  plus 
essentiel  pour  combattre  la  politique  colo- 
niale. 

Pour  le  reste  il  y  a  lieu,  par  rapport  à  l'ac- 
quisition de  colonies,  à  très  sérieusement  exa- 
miner leur  valeur  et  les  perspectives  qu'elles 
offrent,  et  de  rigoureusement  contrôler  l'in- 
demnisation et  le  traitement  des  indigènes, 
ainsi  que  l'administration  tout  entière,  mais  il 
n'y  a  pas  de  raison  pour  considérer  toute  acqui- 
sition de  ce  genre  comme  rejetable  d'avance, 
Sa  position  politique,  déterminée  par  le  sys- 
tème gouvernemental  actuel,  interdit  à  la  so- 
cialdémocratie de  prendre  une  attitude  autre 
que  celle  d'un  censeur  ;  et  la  question  de  savoir 
si  l'Allemagne  contemporaine  a  besoin  de  colo- 
nies comporte,  en  ce  qui  concerne  les  colonies 
éventuellement  à  acquérir  encore,  une  réponse 
négative.  Mais  l'avenir  aussi  a  des  droits  sur 
nous.  Si  nous  tenons  compte  du  fait  que  l'Aile- 


ET   SOCIALDEMOCUATIE   l'HATIQUE  :LüO 

magne  importe  chaque  année  de  grandes  quan- 
tités de  produits  coloniaux,  nous  sommes  bien 
obligés  de  nous  dire  aussi  qu'un  jour  viendra 
peut-être  où  il  sera  désirable  de  pouvoir  faire 
venir  une  partie  de  ces  produits  de  nos  propres 
colonies.  Nous  avons  beau  nous  faire  des  illu- 
sions sur  la  rapidité  de  l'évolution  sociale  en 
Allemagne;  mais  nous  ne  devons  pas  oublier 
cependant  que,  dans  nombre  d'autres  pays,  il 
faudra  un  temps  considérable  encore  avant  que 
le  socialisme  triomphe.  Or,  s'il  n'est  pas  con- 
damnable d'utiliser  les  produits  des  plantations 
tropicales,  il  ne  peut  pas  davantage  être  con- 
damnable d'administrer  soi-même  ces  plan- 
tations. Ce  n'est  pas  le  si  mais  le  comment  qui 
est  ici  décisif.  Il  n'est  pas  indispensable  que 
l'occupation  de  pays  tropicaux  par  des  euro- 
péens nuise  au  bonheur  des  indigènes  —  et 
jusqu'ici  cela  n'a  pas  non  plus  été  toujours  le 
cas. 

La  civilisation  supérieure  a  ici,  en  dernier 
ressort,  des  droits  supérieurs.  Ce  n'est  pas  la 
conquête  mais  l'exploitation  du  sol  qui  crée  le 
titre  juridico-historique  à  son  utilisation. 

Ce  sont  là,  à  mon  avis,  les  considérations 
rationnelles  sur  lesquelles  devrait  se  régler 
l'attitude  de  la  socialdémocratie  vis-à-vis  des 
questions  de  la  politique  coloniale.  Dans  la  pra- 
tique, d'ailleurs,  elles  n'auraient  pour  résultat 
aucune  modification  notable  dans  les  votes  du 
parti,  mais,  je  le  répète  :  il  ne  s'agit  pas  là  de 
savoir  seulement  comment  on  votera  dans  telle 
circonstance,  mais  aussi  par  quoi  ce  vote  est 
justifié. 


256  SOCIALISME   THÉORIQUE 

Il  y  a,  dans  la  socialdémocratie,  des  gens, 
pour  qui  toute  intervention  en  faveur  des  inté- 
rêts nationaux,  apparaît  comme  du  chauvi- 
nisme ou  comme  une  atteinte  portée  à  l'interna- 
tionalisme et  à  la  politique  de  classe  du  proléta- 
riat. De  même  qu'à  l'époque,  Domela  Nieuwen- 
huis  taxa  de  chauvinisme  la  déclaration  de 
Bébel,  qui  avait  affirmé  qu'en  cas  d'une  agres- 
sion de  la  part  de  la  Russie,  la  socialdé- 
mocratie  marcherait  comme  un  seul  homme 
pour  la  défense  de  l'Allemagne,  de  même 
M.  Belfort  Bax  découvrit  nouvellement,  dans 
une  déclaration  semblable  de  H. -M.  Hyndman, 
du  jingoïsme  déplorable  (1).  Il  faut  reconnaître 
qu'il  n'est  pas  toujours  facile  de  tracer  la  ligne  de 
démarcation  à  partir  d'où  la  représentation  des 
intérêts  de  la  nation  propre  cesse  d'être  légitime 
et  devient  du  chauvinisme  plus  ou  moins  agres- 
sif. Mais  l'arcane  contre  l'exagération  de-  ce 
côté  ne  consiste  certainement  pas  en  une  exagé- 
ration plus  grande  encore  de  l'autre.  Il  faudrait 
plutôt  le  chercher  en  un  échange  d'idées  inin- 
terrompu entre  les  démocraties  des  divers  pays 
civilisés  et  dans  le  développement  de  tous  les 
facteurs  et  de  toutes  les  institutions  favorables 
à  la  paix. 


(!)  Hyudmau  défend  énergiqnement  l'idée  que  l'Anfrlelerre,  i)Our 
assurer  sou  approidsionnemeut  de  denrées  alimeutaires,  a  be- 
soin d'une  marine  de  jruerre  capable  de  tenir  tète  à  toutes  les 
combinaisons  possibles  d'adversaires  éA'entuels.  «  Notre  exis- 
tence de  naiion  d'bomraes  libres  dépend  de  notre  domination 
sur  mer.  Cela  ne  peut  être  dit  d'aucune  autre  nation  conlem- 
poraiue.  Comme  socialistes,  nous  avons  beau  être  ennemis  des 
armements,  il  nous  faut  pourtant  bien  reconnaître  des  faits.  ^ 
(«  Justice  »  du  31  décembi'c  1898.) 


ET   SOCIALDKMOf.RATIE    PRATIOUE  ZÖ/ 

Mais  revenons-en  à  la  question  des  plus  im- 
médiates revendications  du  programme  du 
parti.  Si  quelques-unes  de  ces  revendications 
n'ont  pas  été,  jusqu'ici,  mises  à  l'ordre  du  jour 
de  l'agitation  et  de  l'action  parlementaire  du 
parti  —  à  moins  que  ce  ne  fût  sous  la  forme 
de  réformes  partielles  —  il  y  en  a  d'autres  par 
rapport  auxquelles  le  but  à  obtenir  a  été  par- 
fois plus  avancé  que  ne  l'exigeait  le  pro- 
gramme. Ce  programme  exige,  par  exemple, 
que  le  travail  industriel  soit  interdit  pour  les 
enfants  au-dessous  de  quatorze  ans.  Or,  au 
congrès  pour  la  protection  du  travail  tenu  à 
Zurich  en  1897,  ce  fut  l'âge  de  quinze  ans  que 
l'on  fixa  comme  limite  minimum,  et  à  beau- 
coup de  socialistes  cela  ne  suffit  pas  encore. 
Pour  ma  part,  j^ai  la  conviction  qu'étant  donné 
les  circonstances,  unenouvelle  extension  nesau- 
rait  être  une  amélioration.  Si  le  temps  de  tra- 
vail n'excède  pas  les  forces  physiques  des 
jeunes  gens,  et  que  des  loisirs  suffisants  leur 
restent  pour  le  jeu,  la  récréation  et  l'éducation, 
il  ne  me  semble  pas  que  de  commencer  le  tra- 
vail productif  à  l'âge  de  quatorze  ans  révolus 
soit  un  mal  si  grand  qu'il  en  nécessite  l'inter- 
diction générale.  Tout  dépend  ici  de  la  nature 
et  des  conditions  du  travail,  comme  d'ailleurs 
cela  est  déjà  reconnu  par  la  législation  actuelle, 
lorsque,  pour  certaines  industries,  elle  défend 
entièrement  l'emploi  de  jeunes  ouvriers,  et 
que,  pour  d'autres,  elle  en  limite  rigoureuse- 
ment le  temps  de  travail.  C'est  dans  le  dévelop- 
pement ultérieur  de  ces  réglementations,  ainsi 
que  dans  le  perfectionnement  de  l'instruction 


258  SOCIALISME   THÉORIQUE 

publique,  que  je  vois  l'évolution  rationnelle  de 
la  protection  de  l'enfance  et  non  pas  dans 
l'abaissement  mécanique  de  la  limite  d'âge  pour 
le  travail  industriel. 

La  connexité  de  cette  question  avec  la  ques 
tion  scolaire  est  d'ailleurs  universellement  re- 
connue. C'est  à  partir  de  l'école  et  par  rapport 
à  elle  que  le  problème  du  travail  de  l'en- 
fance est  à  régler  pour  que  le  résultat  puisse 
être  satisfaisant.  Là  où  le  travail  industriel  nuit 
à  l'hygiène  et  aux  dispositions  éducatives  intel- 
lectuelles et  morales  de  l'école,  il  doit  être  in- 
terdit. Par  contre,  toute  prohibition  générale 
qui  atteindrait  des  classes  ouvrières,  ne  tom- 
bant plus  sous  la  loi  de  l'enseignement  obliga- 
toire, est  à  rejeter  d'emblée.  C'est  une  faute  de 
faire  entrer  dans  la  discussion  de  ce  problème 
des  considérations  économiques  comme  la  limi- 
tation de  la  production  ou  de  la  concurrence 
ouvrière.  Par  contre,  on  fera  toujours  bien  de 
se  persuader  que  le  travail  productif  ou,  pour 
me  servir  d'une  expression  moins  équivoque  : 
le  travail  socialement  utile  a  une  grande  valeur 
éducative  et  ne  doit  donc  pas  être  considéré  — 
ne  fût-ce  que  pour  cette  seule  raison  —  comme 
une  chose  à  combattre  pour  elle-même. 

Une  question  plus  importante  que  celle  de 
l'accentuation  des  revendications  déjà  inscrites 
au  programme  est  actuellement  celle  du  com- 
pléter le  programme  du  parti.  Ici  la  prati- 
que a  mis  à  l'ordre  du  jour  une  quantité  de 
questions  qui  en  partie  étaient  considérées,  lors 
de  l'élaboration  du  programme,  comme  étant 
trop  éloignées  encore  pour  que  la  socialdémo- 


ET    SUC.IALDKMOCUATIE    TTlATIQUE  ti")!' 

cratie  eût  à  spécialement  s'occuper  d'elles,  et, 
en  partie  n'étaient  pas  appréciées  quant  à  leur 
portée.  Telles  la  question  agraire^  la  question 
de  la  politique  communale ,  la  question  de  la 
coopération  et  plusieurs  questions  de  droit  in- 
dustriel. 

La  croissance  considérable  de  la  socialdémo- 
cratie  pendant  les  huit  années  qui  se  sont 
écoulées  depuis  la  rédaction  du  programme 
d'Erfurt,  son  action  sur  la  politique  intérieure 
de  l'Allemagne,  ainsi  que  l'expérience  faite 
dans  d'autres  pays,  ont  rendu  inéluctable  l'ap- 
profondissement de  toutes  ces  questions,  appro- 
fondissement qui  a  eu  pour  résultat  la  rectifica- 
tion de  plus  d'une  idée  erronée. 

En  ce  qui  concerne  la  question  agraire,  ceux- 
là  mêmes  qui  considéraient  la  petite  agricul- 
ture comme  vouée  à  la  ruine,  ont  considéra- 
blement modifié  leurs  prévisions  relativement 
à  la  durée  du  processus  de  cette  ruine.  Au 
cours  des  débats  plus  récents  sur  la  politique 
agraire  à  suivre  par  la  socialdémocratie,  il  y 
eut  bien  encore  de  considérables  divergences 
d'opinions  à  ce  sujet,  mais,  en  principe,  ces 
divergences  se  bornaient  à  ceci  :  est-ce  que,  le 
cas  échéant,  la  socialdémocratie  devra  sou- 
tenir les  paysans  comme  tels,  c'est-à-dire 
comme  entrepreneurs  agricoles  individuels 
dans  leur  lutte  contre  le  capitalisme,  et,  si 
oui,  jusqu'à  quel  point  ? 

Il  est  plus  aisé  de  formuler  cette  question  que 
d'y  répondre.  Le  fait  que  la  grande  masse  des 
paysans,  s'ils  ne  sont  pas  des  salariés,  appar- 
tiennent   néanmoins    aux  classes    laborieuses 


^r»l)  SOCIALISME   THÉORIQUE 

—  c'est-à-dire  qu'ils  ne  justifient  pas  leur  exis- 
tence par  un  simple  titre  de  propriété  ou  un  pri- 
vilège de  naissance  —  les  rapproche  incontesta- 
blement de  la  classe  salariée.  D'autre  part,  ils 
représentent,  en  Allemagne,  une  si  considérable 
fraction  de  la  population^  qu'aux  élections  leur 
vote  décide,  dans  beaucoup  de  circonscriptions, 
entre  les  partis  capitaliste  et  socialiste.  Si  la 
socialdémocratie  ne  veut  pas  se  borner  à  être 
un  parti  ouvrier,  en  ce  sens  qu'elle  ne  vise  en 
réalité  qu'à  compléter  politiquement  le  mou- 
vement syndical,  il  faut  qu'elle  cherche  à  inté- 
resser une  grande  partie  au  moins  des  paysans 
à  la  victoire  de  ses  candidats.  Ce  résultat  ne 
peut  être  obtenu,  auprès  de  la  masse  des  petits 
paysans,  qu'en  réclamant  des  mesures  qui  leur 
permettent  des  améliorations  et  des  soulage- 
ments immédiats.  Mais  la  législation,  dans 
beaucoup  de  cas,  ne  peut  pas  faire  de  distinc- 
tion entre  le  petit  paysan  et  le  paysan  moyen, 
et  d'autre  part,  elle  ne  peut  pas  venir  en  aide 
au  paysan  en  tant  que  citoyen  et  ouvrier,  sans 

—  indirectement  du  moins  —  l'aider  aussi  en 
tant  qu'  «  entrepreneur.  » 

Gela  ressort  en  outre  du  programme  de  la 
politique  agraire  socialiste  que  Kautsky  a 
esquissé,  à  la  fin  de  son  étade  sur  la  question 
agraire,  sous  la  rubrique  :  a  La  neutralisation 
de  la  classe  paysanne.  »  Kautsky  démontre 
d'une  manière  absolument  convaincante  que, 
même  après  une  victoire  de  la  socialdémocratie, 
celle-ci  n'aurait  pas  à  forcer  la  disparition  immé- 
diate de  la  petite  propriété  paysanne.  Mais  il 
est,  en  même  temps,  un  adversaire  résolu  des 


ET    SOClALDÉMOOnATlE    l^RATIQUE  2G1 

mesures  ou  revendications  tendant  à  constituer 
une  sorte  de  «  protection  du  paysan  »  ayant 
pour  but  d'artificiellement  conserver  le  paysan 
comme  entrepreneur.  Il  propose  une  série  de 
réformes,  qui  aboutiraient  au  dégrèvement  des 
communes  rurales  et  à  l'augmentation  de  leurs 
sources  de  revenus.  Or,  à  quelle  classe  ces  me- 
sures profiteraient-elles  en  premier  lieu?  Aux 
paysans,  d'après  l'exposé  de  Kautsky  lui- 
même.  Ensuite^  comme  il  l'explique  à  un  autre 
endroit  de  son  livre,  il  ne  peut  pas  être  ques- 
tion, dans  les  campagnes  et  même  sous  le  ré- 
gime du  suffrage  universel,  d'une  influence 
notable  du  prolétariat  sur  les  affaires  commu- 
nales. On  y  est  trop  isolé,  trop  arriéré,  trop 
dépendant  des  quelques  employeurs  qui  exer- 
cent le  haut  contrôle  sur  ce  prolétariat.  «  Quant 
à  une  politique  communale  qui  ne  serait  pas 
dans  l'intérêt  de  la  propriété  foncière,  il  n'y  a 
pas  même  à  penser  ;  »  pas  davantage  «  à  la 
grande  industrie  associative  agricole,  dirigée 
par  la  commune  elle-même.  »  Mais  tant  qu'il 
en  sera  ainsi,  des  mesures  comme  «  l'annexion 
des  terrains  de  chasse  des  grandes  propriétés 
terriennes  aux  communes  rurales,  la  prise  à 
la  charge  de  l'Etat  des  frais  de  l'instruction 
publique  et  de  voirie  »,  etc.,  aideront  à  l'amé- 
lioration delà  situation  économique  des  paysans 
et  équivaudront  en  pratique  à  des  mesures  de 
protection  au  profit  des  paysans. 

C'est  néanmoins  sous  deux  conditions  essen- 
tielles que  l'intervention  en  faveur  de  ce  genre 
de  protectionnisme  me  semble  ne  pas  souf- 
frir   d'objections  :    premièrement,    qu'on    lui 

15* 


202  SOCIALISME   THÉORIQUE 

oppose  une  protection  efficace  des  ouvriers 
agricoles  et,  deuxièmement  —  condition  pri- 
mordiale, d'ailleurs,  de  sa  réalisation  —  que  la 
démocratie  règne  dans  l'Etat  et  dans  la  com- 
mune (i). 

Kautsky  est  du  môme  avis.  Mais  il  n'attache 
pas  assez  d'importance  à  l'intluence  des  ou- 
vriers agricoles  dans  la  commune  rurale  démo- 
cratisée. Il  n'est  plus  que  dans  les  (communes 
tout  à  fait  isolées  que  les  ouvriers  agricoles  sont 
aussi  lourdauds  que  le  dit  Kautsky  et  le  nombre 
de  ces  communes-là  diminue  sans  cesse.  Eq 
général,  l'ouvrier  agricole  e^t,  aujourd'hui  déjà, 
assez  conscient  de  ses  intérêts  et  sous  le  régime 
du  suiîrage  universel,  il  le  deviendrait  de  plus 
en  plus.  Puis  il  existe^  dans  la  plupart  des  com- 
munes, toutes  sortes  de  contradictions  d'inté- 
rêts entre  les  paysans  eux-mêmes  et  il  y  a  parmi 
les  artisans  et  les  petits  commerçants  des  élé- 
ments qui,  en  beaucoup  de  choses,  ont  plus 
d'intérêts  de  communs  avec  les  ouvriers  agri- 
coles qu'avec  l'aristocratie  paysanne. 

Les  ouvriers  agricoles  ne  se  trouveraient  donc 
pas  souvent  en  face  d'une  seule«  masse  réaction- 


(1)  Je  laisse  ici  de  côté  des  problèmes  tecliniqucs  d'adminis- 
tration. Ce  serait  évidemment  un  contre-sens  de  vouloir  im- 
poser à  l'un  de  ces  deux  corps  —  l'Etat  —  de  fournir  les 
moyens,  et  d'accorder  aux  autres  —  les  communes  —  la  dispo- 
sition sans  contrôle  de  ces  moyens.  Il  faudrait  ou  bien  accorder 
à  l'Etat,  fournisseur  des  moyens,  un  droit  étendu  de  contrôle 
sur  les  dépenses  communales,  ou  bien  obliger  les  communes  à 
fournir  une  partie  du  moins  des  sommes  pour  elles  dépen- 
sées. Quant  à  moi,  je  suis  d'avis  que  dans  ces  affaires  l'Etat 
devra  être  l'autorité  financière  subsidiaire  et  non  pas  la  pri- 
maire. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  ^03 

naire  »  unie.  A  la  longue,  la  démocratie,  dans 
la  commune  agraire  comme  ailleurs  se  dirigera 
plutôt  dans  le  sens  du  socialisme.  Je  considère 
la  démocratie,  conjointement  avec  les  grandes 
transformations  des  moyens  de  communication, 
comme  des  leviers  plus  puissants  de  l'émanci- 
pation des  ouvriers  agricoles  que  ne  le  sont 
les  modifications  techniques  de  l'industrie  agri- 
cole. 

De  fait  le  programme  de  Kautsky  n'est,  en 
principal,  et  dans  les  points  précisément  qu'il 
considère  comme  les  plus  importants,  que  la 
mise  en  pratique  des  revendications  de  la  dé- 
mocratie bourgeoise  concernant  la  question 
agraire,  accentuées  seulement  par  des  disposi- 
tions protectrices  très  étendues  en  faveur  des 
ouvriers  agricoles.  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire 
qu'à  mes  yeux  cette  constatation  ne  signifie 
rien  moins  qu'un  blâme.  Et  je  n'y  dis  rien  non 
plus  que  Kautsky  n'ait  pas  lui-même  très  nette- 
ment affirmé.  11  croit  même  devoir  dénier  à 
son  programme  le  titre  de  programme  agraire 
socialdémocrate,  étant  donné  que  les  revendi- 
cations qui  y  sont  formulées  en  faveur  des 
ouvriers  agricoles  —  en  ce  qui  concerne  l'au- 
tonomie des  communes  agraires  —  figurent 
déjà,  pour  une  partie,  parmi  les  revendications 
ouvrières  et  politiques,  immédiates  de  la  social- 
démocratie,  et  aussi  parce  que,  à  part  1'«  étatisa- 
tion »  des  administrations  forestières  et  fluviales, 
il  n'énumère  que  de  «  petites  mesures  »  déjà 
réalisées  en  partie  et  par  rapport  auxquelles  la 
socialdémocratie  ne  se  distingue  des  autres 
partis  que   par   le   manque  d'hésitation    avec 


2Ö4  SOCIALISME   THÉORIQUE 

lequel  elle  représente  l'intérêt  collectif  envers 
la  propriété  individuelle.  Ce  n'est  pas,  d'ailleurs 
de  la  portée  de  quelques  revendications  isolées 
qu'il  dépend  de  décider  si  un  programme  peut 
s'intituler  ou  non  socialdémocrate  mais  bien  du 
caractère  et  delà  portée  de  V ensemble  de  ses  re- 
vendications. La  socialdémocratie  ne  peut  for- 
muler comme  revendications  immédiates  que 
celles  qui  s'adaptent  aux  circonstances  actuelles, 
à  condition  seulement  qu'elles  portent  en  elles 
le  germe  du  développement  ultérieur  dans  la 
direction  de  l'ordre  social  nouveau.  Mais  il 
n'existe  pas  de  revendications  de  ce  genre  qui 
ne  soient  ou  ne  seront  pas  appuyées  par  un 
parti  non-socialdémocrate  quelconque.  Une  re- 
vendication qui  aurait,  par  nécessité_,  pour 
adversaires  l'unanimité  des  partis  bourgeois 
serait,  par  ce  fait  même,  une  utopie.  Il  en  existe 
d'autres,  par  contre,  dont  la  réalisation  aiderait 
plutôt  à  consolider  l'état  de  choses  actuel  qu'elle 
ne  contribuerait  à  l'ébranler.  Telle  par  exemple 
l'étatisation  des  hypothèques,  revendication 
que  d'ailleurs  Kautsky  a  abandonnée  après 
mûre  réflexion.  Elle  n'intéresse  pas  la  social- 
démocratie. 

Kautsky  réclame,  entre  autres  choses,  des 
mesures  législatives  ayant  pour  objet  de  faci- 
liter la  constitution  des  sociétés  coopératives. 
Là-dessus,  comme  sur  beaucoup  jd'autres  points 
de  son  programme,  je  suis  entièrement  de  son 
avis.  Il  me  semble  tout  à  fait  désirable  que  les 
communes  soient  autorisées  à  acquérir  des 
terrains,  soit  par  l'achat  direct,  soit  au  moyen 
de  l'expropriation,  pour  affermer  ces  terrains 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  205 

à.  des  ouvrions  ou  à  des  associations  ouvrières  à 
un  prix  modique. 

Cette  dernière  revendication  nous  ramène  h 
la  question  coopérative.  Après  ce  que  j'ai  dit  à 
ce  sujet  dans  un  chapitre  précédent  je  puis  être 
bref  ici.  11  ne  s'agit  plus  maintenant  de  savoir 
s'il  y  aura,  ou  non,  des  sociétés  coopératives. 
Elles  existent  et  elles  continueront  à  exister, 
que  la  Socialdémocratie  le  veuille  ou  non.  Tout 
au  plus  pourrait-elle,  grâce  à  son  influence  sur 
la  classe  ouvrière,  ralentir  l'expansion  des  so- 
ciétés coopératives,  mais  ce  faisant,  elle  ne  ren- 
drait service  ni  à  elle-même,  ni  aux  ouvriers. 
La  dédaigneuse  indifférence  qui  souvent  se  ma- 
nifeste dans  le  parti  envers  le  mouvement  coopé- 
ratif, n'est  guère  plus  recommandable,  indiffé- 
rence qu'on  essaye  d'expliquer  par  cette  affir- 
mation que  des  sociétés  coopératives  socialistes 
sont  choses  impossibles  dans  le  milieu  de  la 
société  capitaliste.  11  serait  beaucoup  mieux,  à 
mon  avis,  de  se  prononcer  nettement  après 
avoir  recherché  quelles  sont  les  associations 
que  la  socialdémocratie  peut  recommander  et 
éventuellement  patronner  dans  les  limites  deses 
moyens. 

Nous  avons  vu  quel  extraordinaire  essor  les 
associations  coopératives  agricoles  ont  pris 
dans  tous  les  pays  modernes.  Mais  en  Alle- 
magne ces  associations  sont  presque  toujours 
des  associations  de  paysans  représentants  du 
mouvement  «  petit-bourgeois  »  dans  les  cam- 
pagnes. liest  évident  que  —  conjointement  avec 
la  baisse  de  l'intérêt  provoquée  par  l'accumu- 
lation grandissante  des  capitaux  —  ces  asso- 


206  SOCIALISME   THÉORIQUE 

dations  ont  beaucoup  contribué  à  soutenir  les 
entreprises  paysannes  dans  leur  lutte  contre 
la  concurrence  de  la  grande  agriculture.  Aussi 
bien  ces  associations  sont-elles  généralement 
le  rendez-vous  des  éléments  antisocialistes 
comme  des  libéraux  petits-bourgeois,  des  clé- 
ricaux, des  antisémites.  Pour  la  socialdémo- 
cratie  elles  n'offrent  pas  de  grandes  possibilités, 
bien  que  dans  leurs  rangs  il  y  ait  peut-être  plus 
d'un  petit  paysan  qui  s'approche  davantage  de 
ce  parti  que  de  tous  les  autres.  C'est  l'élément 
paysan  moyen  qui  prédomine  dans  ces  asso- 
ciations. Pour  la  socialdémocratie  la  seule 
association  des  ouvriers  agricoles  et  des  petits 
paysans  est  à  considérer,  et  la  forme  de  cette 
association  n'est  pas  encore  trouvée  et  moins 
encore  expérimentée.  Mais  n'oublions  pas  que 
des  organisations  professionnelles  d'ouvriers 
agricoles  n'ont  jusqu'ici  été  possibles  d'une 
façon  durable,  pas  même  en  Angleterre  où 
nulle  défense  de  coalition  ne  gêne  leur  déve- 
loppement. C'est  donc  à  la  socialdémocratie 
qu'incombe  le  devoir  d'indiquer  au  moins  aux 
ouvriers  agricoles  un  chemin  qui  leur  per- 
mette d'utiliser  à  leur  profit  le  moyen  de  l'asso- 
ciation. Et  ce  qu'il  faudrait  en  premier  lieu 
leur  assurer,  ce  sont  des  terrains  suffisants  et  des 
débouchés  faciles  pour  leurs  produits.  En  ce 
qui  concerne  les  terrains,  ce  seraient,  comme 
je  l'ai  dit  plus  haut,  les  communes  qui  pour- 
raient les  leur  affermer.  Quant  au  débit  de  leurs 
produits,  il  pourrait  être  assuré  par  les  sociétés 
de  consommation  ouvrière  dans  les  villes. 
Quant  à  la  fondation  des  sociétés   coopéra- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  %1 

tives  agricoles  et  ouvrières,  elle  est  une  chose 
que  la  socialdémocratie,  en  tant  que  parti,  ne 
peut  pas  entreprendre,  pas  plus  que  la  création 
des  sociétés  de  consommation.  Gomme  parti 
politique,  elle  ne  peut  pas  s'occuper  d'expéri- 
mentations économiques.  Sa  mission  est 
d'écarter  les  obstacles  légaux  qui  gênent  le  dé- 
veloppement du  mouvement  coopératif  et  de 
lutter  pour  la  transformation  efficace  de  ces 
rouages  administratifs  qui  pourraient  éven- 
tuellement aider  à  ce  développement. 

Mais  si  la  socialdémocratie,  en  tant  que  parti, 
n'est  pas  appelée  à  fonder  des  sociétés  de  con- 
sommation, cela  ne  veut  pas  dire  qu'elle  ne 
doive  pas  s'y  intéresser.  L'assertion  tant  ré- 
pétée, que  les  sociétés  de  consommation  ne 
sont  pas  des  entreprises  socialistes,  est  basée 
sur  le  même  formalisme  dont  on  a  si  longtemps 
fait  montre  envers  les  syndicats  profession- 
nels et  qui  à  présent  commence  à  faire  place  à 
l'extrême  contraire.  Qu'un  syndicat  ou  une 
société  de  consommation  ouvriers  soient  socia- 
listes ou  non,  cela  ne  dépend  pas  de  leur  forme 
mais  de  leur  essence  et  de  l'esprit  qui  les  anime. 
Ils  ne  sont  pas,  certes,  la  forêt,  mais  ils  sont 
des  arbres,  propres  à  devenir  des  parties  très 
utiles  et  très  décoratives  de  la  forêt.  En  termes 
ordinaires  :  ils  ne  sont  pas  le  socialisme,  mais, 
comme  organisations  ouvrières^  ils  portent  en 
eux  assez  de  l'élément  socialiste  pour  pouvoir 
devenir  des  leviers  puissants  et  précieux  de 
l'émancipation  socialiste.  Ils  rempliront  sans 
aucun  doute  le  mieux  leur  mission  économique 
si,  dans  leurorganisation  et  leur  administration, 


208  SOCIALISME   THÉORIQUE 

ils  sont  entièrement  abandonnés  à  eux-mêmes. 
Mais  de  même  que  l'aversion  —  et  parfois  l'hos- 
tilité —  que  beaucoup  de  socialistes  ressen- 
tirent envers  le  mouvement  syndical,  s'est 
petit  à  petit  transformée  en  une  bienveillante 
neutralité  et  ensuite  en  un  sentiment  d'homo- 
généité, de  même  il  en  sera  des  sociétés  de  con- 
sommation. La  pratique  est,  ici  comme  ailleurs 
la  plus  entraînante  des  conductrices. 

Ce  sont  les  éléments  ennemis  non  seulement 
du  mouvement  révolutionnaire,  mais  de  tout 
mouvement  d'émancipation  ouvrière  qui,  par 
leur  campagne  contre  les  sociétés  ouvrières  de 
consommation,  ont  décidé  la  socialdémocratie, 
en  tant  que  partis,  à  intervenir  en  leur  faveur. 
L'expérience  a  démontré  aussi  que  la  crainte  de 
voir  soustraire  des  forces  intellectuelles  et 
autres  au  mouvement  ouvrier  politique  par  les 
sociétés  coopératives  était  vaine.  Si  dans  quel- 
ques cas  isolés  il  en  fut  ainsi,  en  général  c'est 
plutôt  le  contraire  qui  eut  lieu.  Là  où  les  indis- 
pensables conditions  économiques  et  légales 
existent,  la  socialdémocratie  peut  sans  crainte 
assister  à  la  fondation  de  sociétés  ouvrières  de 
consommation  et  elle  fait  bien  de  leur  accorder 
toute  sa  bienveillance  et  même  de  les  favoriser 
autant  que  possible. 

Sous  un  seul  point  de  vue,  la  société  ouvrière 
de  consommation  pourrait  paraître  dangereuse 
en  principe  c'est-à-dire  comme  le  bien  qui  forme 
obstacle  au  mieux.  Par  le  mieux  j'entends  ici 
l'organisation  de  la  production  et  de  la  mise  en 
circulation  des  denrées  par  les  communes, 
vœu  figurant  dans  presque  tous  les  systèmes 


ET   SOCI.VrDKMOr.nATIE    PRATIQUE  iOl) 

démocratiques  socialistes.  Mais,  en  premier  lieu, 
la  société  de  consommation  n'.i  pasbesoin,  pour 
englober  tous  les  habitants  de  la  commune  où 
elle  fonctionne,  d'une  modification  de  principe 
quelle  qu'elle  soit.  Elle  n'a  besoin  qae  d'élargir 
sa  constitution, ce  qui  concorde  entièrement  avec 
ses  tendances  naturelles  —  dans  certainespetites 
localités,  les  sociétés  de  consommation  sont 
souvent  bien  près  d'avoir  tous  les  habitants 
pour  membres.  Et,  deuxièmement,  la  réalisa- 
tion de  cette  idée  est  encore  tellement  éloignée 
et  subordonnée  à  tant  de  changements  poli- 
tiques et  économiques,  que  ce  serait  pure  folie 
de  renoncer  en  attendant  aux  avantages  qu'ac- 
tuellement les  ouvriers  peuvent  retirer  des  so- 
ciétés de  consommation.  11  ne  peut  être  ques- 
tion^ aujourd'hui,  et  pour  ce  qui  concerne 
les  communes  politiques,  que  de  pourvoir 
aux  besoins  généraux  nettement  déterminés. 

Nous  voici  arrivés  à  la  politique  communale 
de  la  socialdémocratie .  Elle  aussi  fut  pendant 
longtemps  traitée  en  bâtarde  par  le  mouvement 
socialiste.  Il  n'y  a  pas  longtemps  encore  que 
dans  un  journal  socialiste  étranger  l'idée  d'uti- 
liser, présentement  déjà,  les  municipalités  pour 
l'œuvre  de  réforme  socialiste  sans  pour  cela 
abandonner  l'action  parlementaire,  fut  rejetée 
dédaigneusement  comme  une  idée  petite-bour- 
geoise. L"ironie  du  sort  a  voulu  que  le  rédacteur 
en  chef  de  ce  journal  ne  réussit  à  s'introduire 
dans  le  parlement  de  son  pays  que  sur  le  dos  du 
socialisme  municipal.  C'est  ainsi  qu'en  Angle- 
terre la  socialdémocratie  a  trouvé  un  champ  fer- 
tile pour  son  activité  dans  les  communes,  avant 


270  SOCIALISME   TIIÉORIOUE 

d'avoir  réussi  à  envoyer  un  représentant  au  parle- 
ment. En  Allemagne  le  développement  s'effectua 
d'une  autre  façon  ;  ici  la  socialdémocratie  avait 
depuis  longtemps  acquis  droit  de  cité  au  parle- 
ment, avant  d'avoir  pris  pied  dans  les  assemblées 
communales.  Mais  avec  son  accroissement 
continuel  augmentèrent  aussi  ses  succès  aux 
élections  municipales,  de  façon  à  rendre  de 
plus  en  plus  indispensable  .  l'élaboration  d'un 
programme  municipal  socialiste,  tel  que  pour 
certains  Etats  et  provinces  il  y  en  avait  déjà 
eu. 

Aujourd'hui  le  droit  d'expropriation  des  com- 
munes est  fort  limité,  de  sorte  que  quantité  de 
mesures,  d'un  caractère  politico-économique, 
échouent  sur  la  résistance  et  les  exigences 
démesurées  des  propriétaires  terriens.  Une 
extension  du  droit  d'expropriation  devrait  donc 
être  une  des  premières  revendications  du  socia- 
lisme municipal.  Mais  il  n'est  pas  indispensa- 
ble d'exiger  un  droit  d'expropriation  absolu, 
illimité.  On  devra  toujours  obliger  la  commune 
à  se  conformer,  pour  ces  expropriations,  aux 
prescriptions  du  droit  commun  qui  garantis- 
sent l'individu  contre  les  excès  des  majorités 
momentanés.  Les  droits  de  propriété,  reconnus 
par  la  loi  générale,  devront  être  inattaquables 
dans  toutes  les  communes,  tant  que  et  dans  la 
mesure  que  la  loi  générale  les  admet.  Retirer 
des  mains  de  quelqu'un  une  propriété  admise 
sans  le  dédommager  deviendrait  une  confisca- 
tion justifiable  seulem.ent  en  cas  de  circons- 
tances extraordinaires  (guerre,  maladies  conta- 
gieuses, etc.). 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  271 

La  socialdémocratie  devra  donc  demander 
pour  les  communes  une  extension  de  leur  droit 
d'expropriation  fort  limité  encore  dans  beau- 
coup d'Etats,  si  toutefois  elle  veut  rendre  pos- 
sible une  politique  communale  socialiste  ; 
ensuite  l'indépendance  complète  de  leur  admi- 
nistration, notamment  de  sa  police  de  sûreté... 
Puis  l'organisation  iVentreprises  communales 
directes,  comme  par  exemple  les  services  publics 
et  tout  ce  qui  peut  favoriser  la  politique  ou- 
vrière des  communes.  Par  rapport  aux  entre- 
prises commerciales,  il  faudra  établir  en  prin- 
cipe que  toutes  les  entreprises,  intéressant  les 
besoins  généraux  des  habitants  et  qui  ont  un 
caractère  monopolistique,  seront  dirigées  par 
la  commune  elle-même  qui  en  outre  s'efforcera 
d'élargir  de  plus  en  plus  le  cercle  de  ses  com- 
pétences. En  ce  qui  concerne  la  politique 
ouvrière,  on  devra  exiger  des  communes  que, 
comme  employeuses  directes  ou  indirectes 
d'ouvriers  elles  payent  et  fassent  payer  les 
minima  de  salaires  fixés  par  les  syndicats 
ouvriers,  et  garantissent  le  droit  de  coalition 
des  travailleurs.  Il  ne  faut  cependant  pas  per- 
dre de  vue  que  sll  n'est  que  juste  que  les  com- 
munes, en  tant  qu'employeuses  d'ouvriers,' 
donnent  le  bon  exemple  aux  entrepreneurs 
privés  en  ce  qui  concerne  les  conditions  de  tra- 
vail, ce  serait  pourtant  faire  preuve  d'un  sens 
politique  peu  perspicace  que  d'imposer  en 
faveur  des  ouvriers  communaux  des  conditions 
à  tel  point  supérieures  que  vis-à-vis  de  leurs 
collègues  professionnels  ils  se  trouveraient  dans 
la  situation  d'une  catégorie  extraordinaire  de 


272  SOCIALISME   THÉORIQUE 

privilégiés  et  que  la  production  communale 
deviendrait  beaucoup  plus  coûteuse  que  celle 
des  entrepreneurs  privés.  Un  semblable  état 
de  choses  ne  conduirait  qu'à  la  corruption  et 
à  l'affaiblissement  de  l'esprit  public. 

Le  développement  économique  des  temps 
modernes  a  indiqué  aux  municipalités  d'autres 
devoirs  encore  :  la  fondation  et  le  contrôle  des 
caisses  de  secours  en  cas  de  maladie  suivie, 
bientôt  peut-être,  par  la  reprise  en  gestion  pro- 
pre de  l'assurance  contre  l'invalidité.  Ensuite 
l'institution  de  bourses  de  travail  et  de  conseils 
de  prud'hommes.  En  ce  qui  concerne  les  bourses 
de  travail,  la  socialdémocratie  formule  comme 
revendication  minimum  leur  caractère  égali- 
taire  et,  en  ce  qui  concerne  les  conseils  de  pru- 
d'hommes, leur  institution  obligatoire  et  l'exten- 
sion de  leur  compétence.  Vis-à-vis  de  l'assurance 
communale  contre  le  chômage,  l'attitude  dii 
parti  est  quelque  peu  sceptique  sinon  hostile, 
étant  donné  la  prédominance  de  l'idée  que  ce 
genre  d'assurances  incombe  de  droit  aux  syndi- 
cats professionnels.  Or,  cette  conception  ne  peut 
s'appliquer  qu'aux  professions  très  organisées 
qui,  malheureusement,  ne  sont  encore  qu'une 
petite  minorité.  La  grande  masse  des  tra- 
vailleurs est  encore  inorganisée  et  il  faudrait 
voir  sil'assurancecommunale  contrele  chômage 
ne  pourrait  pas  être  organisée,  d'un  commun 
accord  avec  les  syndicats,  de  façon  à  devenir, 
au  lieu  d'un  empiétement  sur  les  fonctions 
légitimes  des  syndicats,  le  moyen  de  faciliter 
ces  fonctions.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  conseillers 
municipaux  socialdémocrates  devront  toujours 


ET    SOClALDÉMOCnATIE    l'UATloUE  27o 

énergiquement    réclamer    l'entente    préalable 
avec  les  syndicats. 

Tout  indique  que  le  socialisme  municipal  est 
unlevier  indispensable  pour  la  formulation  etla 
réalisation  intégrale  de  ce  que  nous  avons 
appelé,  dans  un  chapitre  précédent,  le  droit  du 
travail  démocratifjue. 

Mais  il  restera  à  l'état  défectueux  tant  que  te 
suffrage  pour  les  municipalités  sera  suffrage  de 
classe  —  ce  qui  est  le  cas  dans  plus  des  trois 
quarts  de  l'Allemagne.  Gomme  dans  la  question 
des  diètes  et  des  autres  organes  de  l'autonomie 
administrative  (les  arrondissements  et  les  pro- 
vinces) nous  nous  voyons  donc  devant  la  ques- 
tion suivante  :  comment  la  Socialdémocratie 
peut-elle  arriver  à  en  finir  avec  les  suffrages  de 
classe  qui  prédominent  chez  elle  ?  comment 
peut-elle  conquérir  la  démocratisation  de  ces 
suffrages  ? 

....  Pour  des  raisons  diverses,  il  ne  me  paraît 
pas  d'une  bonne  politique  de  faire  dépendre  la 
tactique  de  la  socialdémocratie  seulement  des 
conditions  et  des  possibilités  des  élections  au 
Reichstag.  Nous  avons  vu  qu'avec  elles  cela  ne 
va  pas  si  vite  en  avant  que  l'on  pouvait  le  sup- 
poser après  les  succès  de  1890  et  1893.  Dans  les 
périodes  triennales  de  1887  à  1890  et  de  1890  à 
1893  le  vote  socialiste  s'augmenta  de  87  et  de 
25  pour  cent,  mais  dans  les  cinq  ans  de  1893  à 
1898,  il  ne  s'est  accru  que  de  18  °/o.  C'est  aussi 
une  croissancîe  très  considérable,  mais  ce  n'est 
pas  une  croissance  qui  puisse  nous  permettre 
d'attendre  des  choses  extraordinaires  pour  un 
avenir  très  prochain. 


^74  SOCIALISME   THÉORIQUE 


Il  faut  que  la  socialdémocpatie  ait  le  courage 
de  s'émanciper  de  la  phraséologie  du  passé  et 
de  vouloir  paraître  ce  qu'actuellement  elle  est 
-  en  réalité  :  im  parti  de  réformes  démocratiques  et 
?-  socialistes.  Il  ne  s'agit  pas  d'abjurer  le  soi-disant 
droit  à  la  révolution,  ce  droit  purement  spécu- 
latif, qu'aucune  constitution  ne  saurait  mettre 
en  paragraphe  ni  aucun  code  prohiber  et  qui 
existera  tant  que  la  loi  naturelle  nous  forcera 
à  mourir  si  nous  renonçons  au  droit  de  respi- 
rer. Ce  droit  inécrit  et  imprescriptible  n'est 
pas  plus  atteint,  si  on  se  transporte  sur  le  terrain 
de  la  réforme,  que  le  droit  de  défense  légitime 
n'est  supprimé  par  le  fait  que  nous  nous 
sommes  donné  des  lois  réglant  nos  différends 
personnels  ou  de  propriétés. 

Et  est-ce  que  vraiment  la  socialdémocratie 
est  aujourd'hui  autre  chose  qu'un  parti  visant  à 
la  transformation  socialiste  de  la  société  par  le 
moyen  de  réformes  démocratiques  et  écono- 
miques ?.... 

Dans  ses  discours  sur  les  attentats,  Bebel  a, 
avec  la  dernière  énergie,  repoussé  l'insinuation 
que  la  socialdémocratie  comportait  une  poli- 
tique de  violence  et  tous  les  journaux  du  parti 
ont  enregistré  ces  discours  en  les  approuvant. 
Nulle  part  on  n'a  protesté  contre.  Kautsky,  dans 
son  étude  sur  la  question  agraire,  développe 
des  principes  de  politique  agraire  de  la  social- 
démocratie  qui  ne  sont  autre  chose  que  des 
réformes  démocratiques.  Le  programme  com- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  475 

munal  de  Brandebourg  est  un  programme  de 
réformes  démocratiques.  Dans  le  Reichstag  alle- 
mand, le  parti  réclame  l'extension  des  compé- 
tences et  l'institution  obligatoire  des  conseils 
de  prud'hommes,  ces  organes  promoteurs  de  la 
paix  économique. 

Je  le  répète:  plus  la  socialdémocratie  se  déci- 
dera à  vouloir  paraître  ce  qu'elle  est,  plus  aussi 
ses  chances  augmenteront  de  réaliser  des 
réformes  politiques. 

Certes,  la  peur  est  un  facteur  puissant  dans 
la  politique,  mais  on  se  trompe  en  croyant 
qu'il  suffit  de  provoquer  la  peur  pour  obtenir 
tout  ce  qu'on  veut.  Ce  n'est  pas  quand  le  mou- 
vement chartiste  était  dans  sa  phase  la  plus 
révolutionnaire  que  les  ouvriers  anglais  obtin- 
rent le  droit  de  suffrage,  mais  lorsque  l'écho 
des  tirades  révolutionnaires  s'était  éteint  et 
qu'ils  s'allièrent  à  la  bourgeoisie  radicale  dans 
la  lutte  pour  les  réformes.  Et  si  quelqu'un  m'ob- 
jecte qu'une  chose  semblable  serait  impossible 
en  Allemagne  par  exemple,  je  lui  recommande 
de  lire  ce  que,  il  y  a  quinze  à  vingt  ans,  la  presse 
libérale  écrivait  au  sujet  des  luttes  syndicales 
et  de  la  législation  ouvrière,  et  comment  les  re- 
présentants de  ces  partis  parlaient  et  votaient 
au  Reichstag  au  cours  des  débats  sur  ces  ques- 
tions. Il  reconnaîtra  peut-être  ensuite  que  la 
réaction  politique  n'est  certainement  pas  le  phé- 
nomène le  plus  significatif  dans  l'Allemagne 
contemporaine. 


CHAPITRE  V 


BUT  FINAL  ET  MOUVEMENT 


Kaal   contre  cant. 

A  plusieurs  endroits  de  la  présente  étude  j'ai 
parlé  de  l'influence  considérable  qu'exerce  la 
tradition,  dans  la  socialdémocratie  comme 
ailleurs,  sur  l'appréciation  des  faits  et  des  idées. 
Je  dis  expressément  «  dans  la  socialdémocratie 
commue  ailleurs  »  parce  que  cette  puissance  de  la 
tradition  est  un  phénomène  fort  répandu  dont 
aucun  parti,  aucune  tendance  littéraire  ou  artis- 
tique ne  sont  exempts  et  qui  même  joue  un  rôle 
considérable  dans  la  plupart  des  sciences.  Et 
il  sera  toujours  difflcile  de  l'extirper  complète- 
ment. Il  se  passera  toujours  un  temps  considé- 
rable avant  que  les  hommes  reconnaissent  Tin- 
compatibilité  de  la  tradition  avec  ce  qui  existe 
d'une  façon  suffisamment  radicale  pour  pouvoir 
jeter  aux  orties  la  dite  tradition.  Et  jusqu'à  ce 
qu'il  en  soit  ainsi,  la  tradition  est  généralement 
le  moyen  le  plus  efficace  pour  faire  tenir  en- 
semble ceux-là  que  nul  autre  intérêt  sérieux, 
aucune  pression  extérieure  ne  lient.  De  là  la  pré- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  ^277 

férence  intuitive  de  tous  les  hommes  d'action, 
aussi  révolutionnaires  que  soient  leurs  buts,  pour 
la  tradition.  Never  swop  liorses  tvhlist  crossùiQ  a 
stream  (ne  changez  jamais  de  chevaux  en  tra- 
versant un  fleuve).  Cette  devise  de  Lincoln  a  son 
origine  dans  la  même  pensée  qui  inspira  à 
Lassalle  son  fameux  anathème  contre  «  l'esprit 
boudeur  du  libéralisme  »  cette  «  maladie  de  la 
pensée  individuelle  »,  et  du  «tout  savoir  mieux». 
Tandis  que  la  tradition  est  conservatrice,  la  cri- 
tique est  toujours  destructive  en  premier  lieu. 
Au  moment  d'une  action  sérieuse,  la  critique  la 
plus  justifiée  même  peut  donc  être  mauvaise 
et,  par  conséquent,  à  rejeter. 

Reconnaître  ceci  ne  veut  naturellement  pas 
dire  qu'il  faille  déclarer  sacrée  la  tradition  et 
damner  la  critiqne.  Les  partis  ne  se  trouvent 
pas  toujours  dans  un  courant  où  toute  l'atten- 
tion n'est  dirigée  que  sur  un  point.  Et  pour  un 
parti  qui  veut  tenir  compte  des  réalités  de  l'évo- 
lution, la  critique  est  indispensable,  tandis  que 
la  tradition  peut  devenir  une  charge  écra- 
sante. 

Or,  dans  la  plupart  des  cas^,  les  hommes 
n'aiment  pas  à  intégralement  se  rendre  compte 
de  la  portée  des  médications  qui  se  sont  pro- 
duites dans  les  données  de  leurs  traditions.  Gé- 
néralement ils  préfèrent  ne  tenir  compte  de  ces 
modifications  qu'en  ce  qui  concerne  la  constata- 
tion des  faits  indéniables,  et  à  les  mettre  autant 
que  possible  au  diapason  des  tirades  familières.^ 
Le  moyen  pour  arriver  à  ce  résultat  s'aj)pelle 
avocasserie  et  ce  qui  en  résulte  pour  la  phra- 
séologie, cant. 

16 


Î17S  SOCIALISME   THÉORIQUE 

Cant  —  le  mot  est  anglais  et  date  du  xvi^  siè- 
cle, où  il  caractérisait  le  radotage  piétiste  des 
puritains.  Dans  son  sens  plus  général  il  signi- 
fie la  réthorique  fausse  et  insipidement  rabâ- 
chée, ou  bien  sciemment  répétée  en  dépit  de  sa 
fausseté  et  utilisée  dans  un  but  quelconque  — 
soit  qu'il  s'agisse  de  religion  ou  de  politique,  de 
théories  ternes  ou  de  réalités  éblouissantes. 
Dans  ce, sens  plus  large^  le  cant  est  vieux 
comme  le  monde  —  pas  de  pires  cantistes^,  par 
exemple  que  les  Grecs  de  la  période  post-clas- 
sique —  et  il  se  manifeste  sous  mille  formes 
dans  notre  vie  moderne.  Chaque  nation,  chaque 
classe  et  chaque  groupe  uni  par  une  doctrine 
ou  par  un  intérêt,  ont  leur  cant  respectif.  Pour 
une  bonne  part,  le  .cant  est  devenu  à  tel  point 
une  chose  de  convention  et  de  forme,  que  per- 
sonne ne  se  trompe  plus  sur  son  vide  absolu  et 
que  la  guerre  qu'on  lui  fait  est  devenue  un 
simple  passe-temps.  Il  n'en  est  pas  de  même  du 
ccmt  qui  s'affiche  comme  science  et  de  la  tirade 
politique  devenue  cant. 

Mon  assertion  que  «  ce  qu'on  appelle  d.'ha- 
bitude  le  but  final  du  socialisme  ne  m'est  rien, 
le  mouvement  tout  »  a  été  considérée  par 
beaucoup  comme  la  négation  de  tout  but  déter- 
miné du  mouvement  socialiste.  Entre  autres 
M.  George  Plekhanow  me  le  reproche  avec 
amertume 

Le  but  final  !  Eh  bien,  il  continuera  à  être  le 
but  fmal.  «  La  classe  ouvrière...  n'a  pas  à  réali- 
ser des  utopies  toutes  prêtes,  par  décret  popu- 
laire. Elle  sait  que,  pour  réaliser  sa  propre 
émancipation  et,  avec  elle,  cette  forme  supé- 


ET   SOCIALDIÎMOCIUTFE    PRATIQUE  ""i?!! 

rieure  de  l'existence  à  laquelle  la  société  ac- 
tuelle, de  par  sa  propre  évolution  économique, 
s'approche  irrésistiblement,  elle,  la  classe  ou- 
vrière, aura  à  passer  par  de  longues  luttes,  par 
toute  une  série  de  phases  historiques  à  la  suite 
desquelles  les  hommesetlescirconstances  seront 
complètement  changés.  Elle  n'a  pas  à  réaliser 
des  idéaux,  elle  n'a  qu'à  donner  l'essor  aux  élé- 
ments de  cette  société  nouvelle  qui  ont  germé 
déjà  dans  le  sein  de  la  société  bourgeoise  qui  s'é- 
croule. »  Ainsi  s'exprime  Marx  dans  «  La  guerre 
civile  en  France  ».  C'est  à  ce  passage  de  Marx 
—  quant  au  fond  de  sa  pensée  —  que  je  pensais 
en  écrivant  ma  phrase  sur  le  but  final.  Marx, 
en  somme,  ne  dit  pas  autre  chose  que  ceci:Je 
m  0  u  vem^nt,J^u*u£i:iÊâsion__des_j^ 
et^tout  but  final  fixé  d'avance ^u  à  Tencontje 
de  celnoiIvFmehTë'srlrFéel.  J'ai  déclaré  jadis 
d'^ITqïïêJTbainionrîévôIôlîïrers  la  forme  de  cette 
phrase  du  but  final  pour  autant  qu'elle  autorise 
cette  interprétation  que  tout  but  général  du 
mouvement  ouvrier  formulé  en  principe  doive 
être  déclaré  sans  valeur.  Mais  tout  ce  qui,  sous 
forme  de  théories  préconçues  sur  l'issue  du 
mouvement,  tend  au-delà  de  ce  but  général 
et  qui  détermine  la  direction  principale  et  le 
caractère  du  mouvement,  aboutira  toujours 
fatalement  à  l'utopisme  et  formera  à  un  moment 
donné  obstacle  à  là  marche  ascendante  de  la 
théorie  et  la  pratique  du  mouvement. 

11  suffit  de  connaître  un  peu  l'histoire  de  la 
socialdémocratie  pour  savoir  que  le  parti  a 
grandi  en  agissant  toujours  à  l'encontre  des 
théories  de  ce  genre  et  en  enfreignant  les  déci- 


280  SOCIALISME   THÉORIQUE 

sions  prises  conformément  à  ces  théories.  Ce 
qu'Engels  dit  dans  son  avant-propos  à  l'édition 
nouvelle  de  «  La  guerre  civile  »,  concernant 
les  blanquistesetles  proudhoniens,  à  savoir  que 
les  deux  partis  furent  obligés,  dans  la  pratique, 
à  agir  à  l'encontre  de  leur  propre  dogn^e,  s'est 
répété  maintes  fois  encore  sous  d'autres  formes. 
Une  théorie  ou  une  déclaration  de  principes, 
qui  n'est  pas  assez  large  pour  permettre,  à  cha- 
que degré  nouveau  de  l'évolution,  l'examen 
des  intérêts  les  plus  immédiats  de  la  classe 
ouvrière,  sera  toujours  enfreinte,  comme  jus- 
qu'ici tous  les  rejets  de  petites  réformes  par- 
tielles et  d'entente  avec  les  partis  bourgeois 
avancés,  ont  toujours  été  oubliés.  Ce  qui  n'em- 
pêchera pas  la  plainte  de  se  formuler,  à  tous  les 
congrès  du  parti,  que  pendant  la  lutte  électo- 
rale on  ait  négligé  de  mettre  assez  en  avant  le 
but  final  du  socialisme 

C'est  parce  que  je  ne  présente  pas  la  situa- 
tion des  ouvriers  comme  désespérée,  que  je  re- 
connais la  possibilité  de  l'améliorer  et  beaucoup 
d'autres  faits  encore  constatés  par  des  écono- 
mistes bourgeois,  que  M.  Plekhanow  me  rejette 
dans  les  rangs  des  «  adversaires  du  socialisme 
scientifique  ». 

«  Socialisme  scientifique  »  —  en  effet.  Si  ja- 
mais le  mot  «  science  »  est  devenu  du  cant  pur, 
c'est  ici. 'La  phrase  de  la  désespérance  de  la 
situation  de  l'ouvrier  a  été  écrite  il  y  a  plus 
de  cinquante  ans.'Dn  la  rencontre  dans  toute  la 
littérature  radicale-socialiste  de  1830  à  1850,  et 
beaucoup  de  constatations  semblaient  la  justi- 
fier. Ainsi,    il  est  compréhensible   que  Marx, 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PRATIQUE  ^81 

dans  a  La  Misère  de  la  Philosophie  »,  affirme 
que  la  somme  des  frais  d'entretien  minimum 
de  l'ouvrier  constitue  son  salaire  naturel  ; 
que  dans  le  Manifeste  Communiste  les  auteurs 
déclarent  catégoriquement  que  «  l'ouvrier  mo- 
derne, par  contre,  au  lieu  de  s'élever  avec  le 
progrès  de  l'industrie,  tombe  toujours  plus  au- 
dessous  des  conditions  de  sa  classe.  L'ouvrier 
devient  un  indigent  et  le  paupérisme_se  déve- 
lopp_e.plus  rapidement  encore  que  la  population 
et  la  richesse  »  ;  qu'on  lise  dans  les  «  Luttes  de 
classe  »  que  la  moindre  amélioration  dans  la 
situation  de  l'ouvrier  «  sera  toujours  une  utopie 
dans  la  république  bourgeoise.  ))|_Si  la  situation 
des  ouvriers  est  encore  désespérée  aujourd'hui, 
toutes  ces  assertions  sont  naturellement  encore 
exacteSjLe  reproche  de  M.  Plekhanow  implique 
cette  exactitude.  La  désespérance  de  la  situa- 
tion de  l'ouvrier  serait  donc  un  axiome  iné- 
branlable du  «  socialisme  scientifique  ».  Tandis 
que  reconnaître  les  faits  qui  contredisent  ces 
assertions, |c'est,  d'après  M.  Plekhanow,  marcher 
dans  les  traces  des  économistes  bourgeois  qui  ont 
constaté  ces  faits.  C'est  à  eux  que  reviendraient 
d'après  lui,  de  droit  les  remerciements  que 
Kautsky  m'a  adressés.  «  Adressons-les  donc, 
puisque  nous  y  sommes,  à  tous  les  partisans  et 
adorateurs  des  harmonies  économiques  et  avant 
tout  —  naturellement  —  à  l'immortel  Bastiat.  » 
Le  grand  humoriste  anglais  Dickens  a,  dans 
un  de  ses  romans,  fort  bien  caractérisé  cette 
méthode  de  discussion,  a  Votre  fille  a  épousé 
un  mendiant»,  dit  à  son  mari  une  dame  plutôt 
besogneuse  mais  fanfaronne,  et  sur  la  réplique 

16* 


^8-2  SOCIALISME   THÉORIQUE 

du  bonhomme  que  pourtant  leur  gendre  n'en 
est  pas  précisément  à  tendre  la  main  :  «  Vrai- 
ment V  Je  ne  savais  pas  qu'il  avait  de  si  grandes 
propriétés  ». 

Il  existe  partout  des  gens  naïfs  que  des  sorties 
de  ce  genre  impressionnent.  Reconnaître  des 
choses  que  des  économistes  bourgeois  ont  oppo- 
sées aux  hypothèses  socialistes  —  quelle  aberra- 
tion !  Mais  moi  je  suis  assez  endurci  pour  taxer 
d'enfantillages  les  sarcasmes  de  mistress  Wilfer. 
Une  erreur  ne  devient  pas  sacrée  par  le  fait 
qu'à  un  moment  donné  Marx  et  Engels  l'ont 
partagée,  et  une  vérité  ne  perd  rien  de  sa  va- 
leur parce  qu'un  économiste  anti-socialiste  ou 
pas  tout  à  fait  socialiste  l'a  constatée  le  premier. 
Dans  le  domaine  dô  la  science,  la  tendance  ne 
crée  pas  de  privilèges  et  ne  notifie  pas  d'arrêtés 
d'expulsion... 

M.  Plekhanow  appelle  cela  «  amalgame  » 
éclectique  du  socialisme  scientifique  avec  les 
doctrines  des  économistes  bourgeois.  »  Gomme 
si  neuf  dixièmes  des  éléments  du  socialisme 
scientifique  n'étaient  pas  empruntés  aux  écrits 
des  «  économistes  bourgeois  »,  et  comme  s'il 
pouvait  jamais  être  question  d'une  science  de 
parti. 

Pour  le  malheur  du  socialisme  scientifique 
de  M.  Plekhanow,  les  phrases  précitées  de  Marx, 
concernant  l'état  désespéré  de  la  situation  de 
l'ouvrier,  ont  été  détruites  dans  un  livre  inti- 
tulé «  Le  Capital.  Critique  de  l'économie  poli- 
tique ».  Dans  ce  livre  il  est  fait  mention,  entre 
autres  choses,  de  la  «  renaissance  physique  et 
morale  »  des  ouvriers  textiles  du  Lancashire, 


ET   SOCIALDÉ.MOCr.ATIE    l'IiAliulK  '2^o 

renaissance  «  manifeste  pour  les  plus  abêtis 
même  »,  et  qui  était  la  conséquence  de  !a  loi 
sur  les  fabriques  de  1847.  On  n'avait  donc  pas 
même  eu  besoin  do  la  république  bourgeoise 
pour  provoquer  une  amélioration  sérieuse  dans 
la  situation  d'une  importante  catégorie  de  tra- 
vailleurs. Dans  le  même  livre  on  peut  lire  que 
la  société  actuelle  n'est  «  pas  un  cristal  figé, 
mais  un  organisme  transformable  et  toujours 
en  voie  de  transformation  »,  et  que  dans  le  trai- 
tement des  questions  économiques  par  les  re- 
présentants officiels  de  cette  société,  «  le  progrès 
(était)  manifeste  ».  L'auteur  de  ce  livre  dit  en- 
core que,  s'il  a  consacré,  dans  son  livre,  une 
place  aussi  considérable  aux  résultats  obtenus 
par  la  législation  sur  les  fabriques  anglaise, 
c'était  pour  inciter  les  Etats  continentaux  à 
imiter  cet  exemple  et  à  agir  de  façon  à  ce  que 
le  processus  de  la  transformation  sociale  prît 
des  formes  toujours  plus  humaines.  Tout  cela 
ne  signifie  pas,  j'imagine,  la  désespérance  de  la 
situation  des  ouvriers,  mais  la  possibilité  d'amé- 
liorer cette  situation.  Et  comme,  depuis  1866, 
époque  où  tout  cela  fut  écrit,  la  législation  en 
question  n'a  pas  été  affaiblie  mais,  au  contraire, 
améliorée,  généralisée  et  complétée  par  des  lois 
et  des  institutions  de  tendances  similaires,  il 
ne  peut  être  question —  et  moins  encore  au- 
jourd'hui qu'alors  —  de  l'état  désespéré  de  la 
situation  des  ouvriers.  Si  de  constater  des  faits 
semblables  veut  dire  suivre  les  traces  de  «  l'im- 
mortel Bastiat  »,  un  des  premiers  suiveurs  de 
cet  économiste  libéral  serait  —  Karl  Marx. 
M.  Plekhanow  cite  avec  une  grande  satis- 


284  SOCIALISME   THÉORIQUE 

faction  cette  assertion  de  Liebknecht  :  «  Un  es- 
prit comme  Marx  devait  être  en  Angleterre 
pour  y  écrire  son  «  Capital  »,  mais  Bernstein 
se  laisse  imposer  par  le  développement  colos- 
sal de  la  bourgeoisie  anglaise».  Mais  il  trouve 
cette  appréciation  encore  trop  favorable  en  ce 
qui  me  concerne.  On  p'a  pas  besoin  d'être 
un  Marx  pour,  tout  en  vivant  en  Angleterre, 
rester  fidèle  au  socialisme  scientifique  d'Engels 
et  de  Marx.  Mon  apostasie  s'expliquerait  plu- 
tôt par  «  mon  manque  de  connaissance  «  de  ce 
socialisme. 

11  ne  me  viendra  naturellement  pas  à  l'idée 
de  me  chamailler,  à  ce  sujet,  avec  un  écrivain 
dont  la  science  exige  de  proclamer  jusqu'au  mo- 
ment du  bouleversement  général,  et  dans  toutes 
les  circonstances,  la  situation  des  ouvriers 
comme  désespérée.  Il  n'en  est  pas  de  même  en 
ce  qui  concerne  Liebknecht.  Si  j'ai  bien  com- 
pris, il  a  bien  voulu  m'accorder  des  circons- 
tances atténuantes.  Tout  en  lui  sachant  gré  de 
ses  bonnes  intentions,  je  décline  les  circons- 
tances atténuantes.  Je  suis  bien  éloigné,  natu- 
rellement, de  me  comparer  à  ce  penseur  qu'était 
Marx.  Mais  il  ne  s'agit  pas  ici  de  ma  plus  ou 
moins  grande  infériorité  vis-à-vis  de  Marx. 
Quelqu'un  peut  avoir  raison  contre  Marx,  tout 
en  n'ayant  ni  son  savoir  ni  son  intelligence.  Le 
tout  est  de  savoir  si  les  faits  par  moi  constatés 
sont  exacts  ou  non,  et  s'ils  justifient  ou  non  les 
conséquences  que  j'en  ai  tirées.  De  ce  qui  pré- 
cède il  résulte  que  même  un  esprit  comme  Marx 
peut  ne  pas  être  exempt  de  voir  ses  conceptions 
primitives  considérablement  modifiées  en  An- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   TRATIQUE  285 

gleterre,  et  que  lui  aussi  a  abandonné  en  An- 
gleterre certaines  idées  qu'il  y  avait  apportées. 

Cependant,  on  pourra  m'objecter  que  Marx, 
tout  en  reconnaissant  certaines  améliorations, 
ne  s'en  est  pourtant  pas  beaucoup  laissé  influen- 
cer en  ce  qui  concerne  ses  conceptions  fon- 
damentales. A  preuve,  dira-t-on,  son  chapitre 
sur  la  tendance  historique  de  l'accumulation 
capitaliste,  qui  se  trouve  à  la  fin  du  premier 
volumedu  «Capital.  »  A  quoi  je  répondrais  que, 
pour  autant  que  le  fait  est  exact,  il  plaide  con- 
tre le  dit  chapitre  et  non  pas  contre  moi. 

On  peut  comprendre  de  très  différentes  ma- 
nières ce  chapitre  tant  cité.  Je  crois  avoir  été  le 
premier  qui  Taie,  et  cela  plus  d'une  fois,  inter- 
prété comme  étant  la  caractéristique  sommaire 
de  la  tendance  du  développement  inhérente,  il 
est  vrai,  à  l'accumulation  capitaliste,  mais  qui 
dans  la  pratique  ne  se  manifeste  pas  nettement, 
par  conséquent  n'a  pas  forcément  à  amener  la 
conflagration  des  antagonismes  décrits  dans  ce 
chapitre.  Engels  ne  s'est  jamais  prononcé  contre 
cette  interprétation,  et  il  ne  l'a  jamais  déclarée 
erronée,  pas  plus  verbalement  que  par  écrit.  Il 
n'a  rien  dit  non  plus  lorsque,  en  1891,  j'écrivis  : 
«  Il  est  de  toute  évidence  que  là  où  la  législa- 
tion, c'est-à-dire  l'action  systématique  et  cons- 
ciente de  la  société,  intervient  efficacement, 
l'action  des  tendances  de  l'évolution  écono- 
mique peut  être  contrecarrée  et  éventuelle- 
ment supprimée  même,  Marx  et  Engels  ne  l'ont 
jamais  nié  ;  bien  au  contraire  ils  l'ont  toujours 
affirmé.  »  Si  on  comprend  le  chapitre  en  ques- 
tion dans  ce  sens,  il  faut  toujours  mentalement 


^86  SOCIALISME   THÉORIQUE 

ajouter  le  mot  «  tendance  »  à  toutes  ses  phrases 
isolées,  pour  ainsi  s'exempter  de  lanécessité  de 
les  mettre  d'accord  avec  la  réalité  par  des 
tours  de  force  d'une  rhétorique  de  faussaire. 
Mais  alors  le  chapitre  lui-môme  perd  de  plus  en 
plus  de  sa  signification  à  mesure  que  l'évolution 
réelle  avance.  Car  sa  signification  théorique 
n'est  pas  dans  la  constatation  de  la  tendance 
générale  vers  la  centralisation  et  l'accumulation 
capitaliste  (démontrées  longtemps  avant  Marx 
par  des  économistes  bourgeoiset  des  socialistes), 
mais  dans  l'exposé  spécialement  marxien  des 
circonstances,  et  des  formes  dans  lesquelles  elle 
se  réalise  à  un  degré  plus  élevé  et  des  résultats 
auxquels  elle  devrait  aboutir.  Sous  ce  rapport 
cependant,  l'évolution  effective  engendre  tou- 
jours des  institutions,  des  forces  et  des  réalités 
nouvelles  en  présence  desquelles  le  dit  exposé 
apparaît  comme  insuffisant  et  perd  propor- 
tionnellement de  sa  valeur  annonciatrice  de 
l'évolution  future.  C'est  ma  façon  de  voir. 

Mais  on  peut  comprendre  ce  chapitre  d'une 
autre  manière  encore.  On  peut  l'interpréter 
comme  signifiant  que  toutes  les  améliorations 
passées  et  à  venir  ne  sont  et  ne  seront  que  des 
palliatifs  temporaires  contre  les  {tendances 
oppressives  du  capitalisme  ;  qu'elles  ne  consti- 
tuent que  des  modifications  insignifiantes,  im- 
puissantes à  la  longue  contre  la  menaçante 
conflagration  des  antagonismes  constatée  par 
Marx  et  qui,  finalement,  se  produirait  tout  de 
même  en  amenant  la  révolution  cataclysmique. 
Cette  interprétation  pourrait  invoquer  en  sa 
faveur  la  forme  catégorique  des  phrases  finales 


ET   SOGLVLDÉMOCIIATIE   l'JlATlgUE  2ö7 

du  chapitre,  et  elle  est  d'une  certaine  façon 
confirmée  par  ce  fait  que  le  lecteur  y  est  de 
nouveau  renvoyé  au  maixifeste  communiste 
peu  après  l'apparition  de  Hegel  avec  sa  néga- 
tion de  la  négation,  sa  reconstitution,  sur  une 
base  nouvelle,  de  la  propriété  individuelle  niée 
par  le  mode  de  production  capitaliste. 

Il  est  inadmissible,  à  mon  avis,  de  proclamer 
tout  bonnement   exacte  l'une  de  ces  interpré- 
tations et  absolument  fausse  l'autre.  Pour  moi, 
le  dit  chapitre  confirme  plutôt  le  dualisme  qui 
caractérise  toute  l'œuvre  monumentale  de  Marx 
etquise  manifeste,  bien  que  moins  catégorique- 
ment, à  d'autres  endroits  encore.  Un  dualisme 
qui  consiste  en  ceci  que  l'œuvre  prétend  vou- 
loir être  une  enquête  scientifique  et  en  même 
temps  prouver  une  thèse  toute  prête  déjà  long- 
temps avant  la   conception    de  cette   œuvre  ; 
qu'elle  a  pour  base  une  hypothèse,  oùlaconclu- 
sion  à  laquelle  elle  voulait  arriver,  était  fixée 
d'avance.  Le  retour  au  manifeste  communiste 
nous  révèle  la  très  réelle  survivance  d'un  reste 
d'utopie  dansle  système  marxien.  Marx  avait,  en 
principe,  accepté  la  solution  des  utopistes  mais 
il  avait  constaté  l'insuffisance  de  leurs  moyens 
et  de  leurs  preuves.  Il  entreprit  donc  la  correc- 
tion et  s'y  attela  avec  le  zèle,  l'ardeur  critique 
et  la  véracité  d'un  génie  scientifique.  Il  ne  dissi- 
mula   aucun  fait    important,    pas    plus    qu'il 
n'essaya  de  diminuer  de  force  la  portée  de  ces 
faits,  tant  que  l'objet   de  son  examen   n'avait 
pas  de  rapports  directs    avec    le  but  final  de 
l'hypothèse  à  démontrer.  Jusque-là  son  œuvre 
demeure   exempte  de  toute  tendance  préjudi- 


"288  SOCIALISME   THÉORIQUE 

ciable  à  sa  valeur  scientifique.  Car  la  sympa- 
thie générale  pour  les  tentatives  d'émancipation 
de    la   classe  ouvrière  ne  constitue  pas  en  soi 
un  obstacle  à  la  recherche  scientifique.  Mais 
lorsque  Marx  s'approche  des   points  où  le  dit 
but  final    est    sérieusement  mis   en  question, 
il  devient  vague  et  incertain  et  il  arrive  à  des 
contradictions  comme  celles  que,  dans  la  pré- 
sente étude,  j'ai  signalées  dans  le  chapitre  sur 
le  mouvement  des  revenus  dans  la  société  mo- 
derne.  Et  alors  on   voit   que   ce  grand  esprit 
scientifique  était,  tout  de  même  le  prisonnier 
d'une  doctrine.  Il  a  bâti,  dans  le  cadre  d'une 
construction    préconçue,  un  édifice   puissant, 
dans   l'érection   duquel  il   s'est    tenu    stricte- 
ment aux  lois    de   l'architecture    scientifique 
tant    qu'elles  ne  juraient   pas    avec  les  con- 
ditions que  lui  prescrivait  la  forme  du  cadre 
original,  mais  qu'il    négligea   ou   tourna  aux 
endroits  où  ce  cadre  était  trop  étroit  pour  per- 
mettre leur  observation.  Au  lieu  de  démolir  le 
cadre  lui-même  aux  endroits  gênants,  il  modifia 
son  propre  édifice  au  détriment  de  ses  propor- 
tions et  le  subordonna  ainsi   aux  exigences  du 
cadre. 

Etait-ce  la  conscience  de  l'irrationalisme  de 
cette  condition  qui  toujours  l'incita  à  corriger 
des  détails  et  délaisser  l'achèvement  de  l'œuvre, 
Quoi  qu'il  en  soit,  je  suis  d'avis  que,  là  où  se 
révèle  ce  dualisme,  le  cadre  devra  tomber  pour 
faire  venir  à  bien  l'édifice.  C'est  dans  l'édifice 
et  non  pas  dans  le  cadre  que  réside  ce  qui  mé- 
rite de  survivre  à  Marx, 

Rien  ne  me  semble  davantage  justifier  cette 


ET    SOGIALDÉMOCKATIL    l'HATlQUE  :28'.-) 

façon  de  voir  que  l'inquiétude  avec  laquelle  pré- 
cisément ces  marxistes  qui  ne  se  sont  pas  encore 
séparés  du  schème  dialectique  de  l'œuvre  —  le 
cadre  —  cherchent  à  se  cramponner  à  certaines 
assertions  du  «  Capital  »  depuis  plus  ou  moins 
longtemps  dépassées  par  la  réalité.  C'est  du 
moins  par  cela  seul  que  je  cherche  à  m'expli- 
quer  comment  un  homme  habituellement  aussi 
sérieux  que  Kautsky  a  pu  me  contredire  quand 
j'affirmai  —  au  congrès  de  Stuttgard  —  que  le 
nombre  des  possédants  augmentait  depuis  long- 
temps au  lieu  de  diminuer  :  «  Si  cela  était  vrai, 
l'époque  de  notre  victoire  serait  non  seulement 
très  éloignée  encore,  mais  nous  n'arriverions 
jamais  au  but.  Si  c'est  le  nombre  des  capita- 
listes qui  augmente  et  non  pas  celui  des  dépos- 
sédés, nous  nous  éloignons  toujours  davantage 
du  but  à  mesure  que  se  réalise  le  progrès,  et 
c'est  alors  le  capitalisme  qui  s'établit  et  non 
pas  le  socialisme  ». 

N'était  sa  connexité  avec  le  schème  démons- 
tratif de  Marx,  cette  phrase,  dans  la  bouche  de 
Kautsky,  me  serait  incompréhensible.  C'est 
dans  un  sens  analogue  que  M"^  Luxembourg, 
dans  ses  articles  —  qui,  en  ce  qui  concerne 
leur  esprit  méthodique,  comptent  parmi  les 
meilleurs  écrits  contre  moi  —  m'a  reproché 
qu'avec  ma  façon  de  comprendre  les  choses,  le 
socialisme  cessait  d'être  une  nécessité  objective 
historique,  et  avait  désormais  une  base  idéa- 
liste. Bien  que  sa  démonstration  contienne 
quelques  tours  de  force  de  logique  horripilants  et 
aboutisse  à  une  identification  absolument  arbi- 
traire de  l'idéalisme  avec  l'utopisme,  elle  touche 

17 


590  SOCIALISME   THÉORIQUE 

pourtant  le  fond  de  la  question  en  ce  que,  en 
effet,  je  ne  subordonne  pas  la  victoire  du  socia- 
lisme à  son  «  immanente  nécessité  écono- 
mique »  et  que  je  ne  crois  ni  possible,  ni  néces- 
saire de  lui  donner  une  justification  purement 
matérialiste. 

Que  le  nombre  des  possédants  s'accroisse  au 
lieu  de  diminuer,  ce  n'est  pas  là  une  invention 
d'économistes-harmonistes  bourgeois,  mais  une 
vérité  aujourd'hui  inébranlable,  notamment  ré- 
vélée, au  grand  déplaisir  des  intéressés,  par  les 
employés  du  fisc.  Mais  qu'est-ce  que  ce  fait  a  à 
faire  avec  la  victoire  du  socialisme?  Pourquoi 
la  réalisation  du  socialisme  dépendrait-elle  de 
la  confirmation  ou  de  la  négation  de  ce  fait  ? 
Mais  uniquement  parce  que  le  schème  dialec- 
tique paraît  le  vo^iloir  ainsi,  parce  qu'une 
planche  -de  l'édifice  menace  de  tomber  dès 
qu'on  reconnaît  que  le  surproduit  social  n'est 
pas  approprié  par  un  nombre  décroissant  mais, 
au  contraire,  par  un  nombre  croissant  de  pos- 
sédants. Or,  la  seule  doctrine  spéculative  est 
touchée  par  cette  question  qui  est  d'un  intérêt 
tout  à  fait  secondaire  en  ce  qui  concerne  les 
efforts  matériels  des  travailleurs.  Ni  leur  lutte 
pour  la  démocratie  politique,  ni  leur  lutte  pour 
la  démocratie  économique  n'en  sont  atteintes. 
Les  résultats  de  cette  lutte  ne  dépendent 
pas  de  la  concentration  du  capital  entre  les 
mains  d'un  nombre  décroissant  de  capitalistes, 
ni  d'aucun  autre  détail  de  l'édifice  dialectique, 
-  mai.i  de  la  croissance  de  la  richesse  sociale, 
I  c'est-à-dire  des  forces  productives  sociales, 
IJointes  au  progrès  social  général,  et  plus  parti- 


KT    .SOCfALDKMOrn.XTIF^    PP,.\TI0r(; 


;>'.»l 


culièrement  de  la  maturité  intellectuelle  et  mo- 
rale de  la  classe  ouvrière  elle-même  (1). 


(1)  Dans  la  discussion  soulevée  pav  mou  livre,  K.  Kautsky  s'est 
donné  beaucoup  de  peine  pour  prouver  qu'entre  autres  la  statis- 
tique de  la  Saxe  ^l'État  le  plus  industriel  de  l'Allemagne  i  prouve 
que  les  classes  qui  s'acci'oissont  le  plus  vite  dans  la  société 
moderne  sont  les  prolétaires  de  salaires  moyens  et  les  million- 
naires. En  comparaison  de  ceux-ci,  les  autres  classes  diminuent. 

Voyons  un  peu  la  statistique  sur  laquelle  Kautsky  base  cette 
«  confirmatiou  de  la  thèse  de  Jlarx  ». 

Elle  nous  montre  le  mouvement  suivant  : 


Rerenus  annuels 
(iDÄrks) 

• 

Individus 
leeetifés 

on   1879 

Individus 
recensés 
en  1891 

Augmentation 
pour  cent 

Jusqu'à  800 

de  800  à  1  600 

de  1  600  à  3  300 

de  3  300  à  9  600 

de  9  600  à  54  000     ...     . 
plus  de  54  000 

828,686 

165,362 

61,819 

24,072 

4,683 

238 

973,257 

357,974 

106.136 

41,890 

10.518 

886 

17,3 

116,4 

71,6 

74,0 

154.4 

272,0 

Si  l'on  ne  regarde  que  les  pour  cent,  Kautsky  paraît,  au 
premier  coup  d'œil,  avoir  absolument  raison.  Mais  un  second 
examen  nous  fait  remarquer  que  la  classe  qui  s'accroît  le  moins 
c'est  la  classe  des  prolétaires  de  salaires  plus  bas  :  Et  comme 
cette  classe  est  plusieurs  fois  plus  nombreuse  que  celle  des  pro- 
létaires de  salaires  moyens,  l'augmentation  de  celle-ci  perd 
toute  signification  pour  notre  question.  Prises  ensemble,  les  deux 
classes  des  prolétaires  se  sont  accrues  dans  l'espace  d'une 
quinzaine  d'années, de  33,  8  o^/^,  c'est-à-dire  beaucoup  moins  que 
les  classes  de  revenus  petits-bourgeois,  bourgeois-moyens, 
grands-bourgeois  et  tnillionnaires.  Les  classes  moyennes  de 
letir  côté  se  sont  nndtipliêes  au  double  de  la  multiiJlication 
moyenne  qui  était  de  37,8  o/^. 

Voilà  ce  que  la  statistique  dit  au  sujet  de  la  «  thèse  ». 

Mais  si  nous  laissons  de  côté  les  pour  cent  de  l'accroisse- 
ment des  classes  isolées,  et  si  nous  analysons  la  relation  pro- 
portionnelle des  classes  les  unes  avec  les  autres,  tious  trouve- 


29:2  SOCIALISME   THÉORIQUE 

Si  la  victoire  du  socialisme  dépendait  de  la 
décroissance  continuelle  du  nombre  de  capita- 
listes, alors  la  socialdémocratie,  pour  agir  lo- 
giquement, devrait,  sinon  favoriser  de  toutes 
ses  forces  l'entassement  de  capitaux  entre  un 
nombre  de  mains  toujours  plus  restreint,  du 
moins  s'abstenir  de  tout  ce  qui  pourrait  retar- 
der cette  décroissance.  En  réalité  elle  fait  très 
souvent  tout  le  contraire.  Ainsi,  quand  il  s'agit 
de  ses  votes  dans  les  questions  d'impôt.  Au 
point  de  vue  de  la  théorie  du  cataclysme,  une 
part  considérable  de  son  action  pratique  est  un 
véritable  travail  de  Pénélope.  Mais  ce  n'est  pas 
elle  qui  a  tort  sous  ce  rapport.  La  faute  est  dans 
la  doctrine  en  ce  qu'elle  fait  croire  que  le  pro- 
grès dépend  de  l'état  de  plus  en  plus  mauvais 
des  conditions  sociales. 

Dansl'avant-propos  de  son  étude  sur  la  ques- 
tion agraire,  Kautsky  s'oppose  à  ceux  qui 
parlent  de  la  nécessité  d'abandonner  le 
marxisme.  11  voit  bien,  dit-il,  surgir  des  doutes 
et  des  critiques,  mais  cela  seul  ne  veut  pas  dire 
encore  que  le  point  de  vue  marxiste  soit  dé- 
passé par  un  point  de  vue  supérieur. 

Cela  est  exact  en  ce  que  des  doutes  et  des  cri- 
tiques ne  sont  pas  encore  une  réfutation  posi- 
tive. Mais  ils  peuvent  en  être  les  indices. 
D'ailleurs,  est-ce  qu'il   s'agit  bien    réellement 


rons  que  les  deux  classes  prolétaires  tout  en  avaat  diminué 
relativement  formaient  en  1894  encore  les  89.32  "/oi  c"est-<à-dire 
presque  le  dix-neuviéme  du  tout  !  Et  voilà  ce  que  la  statistique 
dit  au  sujet  des  aspirations  socialistes  de  ces  classes. 

Ed.  B. 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATriH'K  'IQo 

autant  d'abandonner  le  marxisme  que  de  re- 
pousser certains  restes  d'utopisme  que  le 
marxisme  traîne  après  lui  et  dans  lesquels 
nous  avons  à  chercher  l'origine  des  contradic- 
tions théoriques  et  pratiques  que  ses  critiques 
lui  reprochent?... 

Des  contradictions  de  cette  espèce  existent 
entre  autres,  en  ce  qui  concerne  la  définition, 
des  rapports  dans  l'histoire  entre  Téconomie  et 
la  force,  et  elles  trouvent  leur  contre-partie  dans 
l'appréciation  des  problèmes  pratiques  et  des 
possibilités  du  mouvement  ouvrier  que  j'ai  ex- 
posés ailleurs  déjà.  Il  est  nécessaire,  cependant, 
quej'y  revienne  ici.  Mais  nous  n'avons  pas  à  exa- 
miner la  question  de  savoir  jusqu'à  quel  point, 
originairement  et  dans  le  cours  ultérieur  de 
l'histoire,  la  force  a  influencé  l'économie  et  in- 
versement, mais  la  question,  uniquement,  delà 
faculté  créatrice  de  la  force  dans  la  société  con- 
temporaincAj'andis  que  jadis  certains  marxistes 
attribuaient  un  rôle  purement  négatif,  sous  ce 
rapport,  à  la  force,  il  se  manifeste  à  présent 
une  tendance  à  l'exag-ération  dans  une  direction 
contraire. '/On  est  tout  disposé  à  attribuer  à  la 
force  une  omnipotence  créatrice  et  l'accentua- 
tion de  l'action  politique  apparaît  absolument 
comme  la  quintessence  du  «  socialisme  scienti- 
fique »  — du  «  communisme  scientifique  », 
comme  une  mode  nouvelle  a  rebaptisé  ce 
terme  sans  grand  avantag-e  pour  son  sens  lo- 
gique. 

11  serait  sot  de  revenir  aux  préjugés  de  géné- 
rations antérieures  concernant  les  facultés  du 
pouvoir  politique,  car  cela  voudrait  dire  aller 


294  SOCIALISME   THÉORIQUE 

en  arrière  d'eux.  Les  préjugés  des  utopistes  par 
exemple  avaient  leur  bonne  raison,  et  l'on  peut 
même  à  peine  les  appeler  des  préjugés  puis- 
qu'ils étaient  basés  sur  la  très  réelle  infériorité 
intellectuelle  des  classes  ouvrières  de  l'époque, 
infériorité  en  présence  de  laquelle  il  n'y  avait 
d'autre  alternative  que,  d'un  côté,  l'avènement 
d'une  plébocratie  passagère  et,  de  l'autre,  le 
retour  à  l'oligarchie  de  classe.  Dans  ces  cir- 
constances,[le  renvoi  à  la  politique  devait  appa- 
raître comme  une  diversion  à  des  questions 
plus  pressantes.  Aujourd'hui  ces  appréhensions 
se  sont  pour  une  bonne  part  évanouies  et  nul 
homme  sérieux  ne  songera  à  critiquer  l'ac- 
tion politique  par  les  arguments  d'un  autre 
âge. 

Le  marxisme,  nous  l'avons  vu,  retourna  tout 
d'abord  la  chose  et  prôna,  en  invoquant  à  l'ap- 
pui de  cette  théorie  les  facultés  potentielles  du 
prolétariat  industriel,  l'action  politique  comme 
devant  être  l'objet  principal  du  mouvement. 
Mais  quelles  contradictions  !  Le  marxisme 
reconnaissait,  et  par  là  il  se  distingua  des 
partis  démagogiques,  que  la  classe  ouvrière 
n'avait  pas  encore  atteint  le  degré  de  ma- 
turité indispensable  à  son  émancipation  et 
que  les  conditions  économiques  de  cette  matu- 
rité n'existaient  pas  encore.  Et  malgré  cela  il 
recommandait  toujours  de  nouveau  une  tac- 
tique, comme  si  ces  deux  conditions  essen- 
tielles étaient  à  peu-  près  remplies.  Dans  ses 
publications, nous  rencontrons  des  passages  où 
la  maturité  insulfisante  des  ouvriers  est  expo- 
sée avec  une  sévérité  qui  diffère  fort  peu  du  doc- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE   PRATIQUE  295 

trinarisme  des  premiers  socialistes,  et,  un  peu 
plus  loin^  nous  trouvons  des  passages  d'après 
lesquels  il  semblerait  que  toute  civilisation, 
toute  intelligence,  toute  vertu  se  soient  réfugiées 
au  sein  de  la  seule  classe  ouvrière  et  qui  font 
qu'on  ne  peut  s'expliquer  pourquoi  les  plus 
extrêmes  des  socialistes  révolutionnaires  et  des 
anarchistes  d'action  n'auraient  pas  raison.  En 
conséquence,  l'action  politique  est  toujours  de 
nouveau  formulée  d'après  l'idée  de  l'imminente 
catastroplierévolutionnaire,vis-à-vis  de  laquelle 
l'action  légale  n'apparaît  longtemps  que  comme 
un  pis-aller,  un  soulagement  momentané.  Mais 
ce  qui  fait  entièrement  défaut,  c'est  toute  sé- 
rieuse discussion  de  cette  question  :  que  peut- 
on  attendre  de  l'action  légale,  que  peut-on 
attendre  de  l'action  révolutionnaire? 

Qu'en  ce  qui  concerne  ces  deux  méthodes  il 
y  ait  de  grandes  divergences  cela  saute  aux 
yeux.  Mais  généralement  on  ne  les  cherche 
qu'en  ceci,  que  la  loi  ou  le  moyen  de  réformes 
légales  est  censé  représenter  l'action  plus  lente, 
l'action  révolutionnaire,  par  contre,  la  plus 
rapide  et  la  plus  radical.  Or,  cela  n'est  pas 
toujours  exact.  C'est  de  la  nature  des  mesures 
prises,  de  leur  importance  pour  les  différentes 
classes  de  la  population  et  les  habitudes  popu- 
laires que  dépend  la  plus  ou  moins  grande  effi- 
cacité respective  des  deux  méthodes,  la  légale 
et  la  révolutionnaire. 

Dans  un  sens  général,  on  peut  dire  que  les 
moyens  révolutionnaires  agissent  plus  vite 
pour  ce  qui  est  d'écarter  les  obstacles  qu'une 
minorité  privilégiée  oppose  au  progrès  social. 

iv 


200  SOCIALISME    TIIÉOIIIQUE 

En  d'autres  termes  :  leur  force  agit  dans  une 
direction  négative. 

La  législation  agit  plus  lentement  sous  ce 
rapport.  Ses  moyens  sont  généralement  des 
moyens  de  compromis.  Elle  ne  vise  pas  à  la  sup- 
pression mais  au  rachat  convenable,  suivant  les 
exigences  de  l'heure  présente,  des  droits  acquis. 
Mais  elle  est  plus  forte  que  la  révolution  là  où 
les  préjugés  et  l'esprit  borné  de  la  grande 
masse  forment  obstacle  à  la  marche  du  progrès 
social  ;  elle  est  préférable  partout  où  il  s'agit  de 
créer  des  institutions  économiques  durables, 
c'est-à-dire  pour  l'œuvre  politico-sociale  posi- 
tive. 

'  Dans  la  législation,  à  des  époques  calmes, 
c'est  l'intelligence  qui /domine  le  sentiment. 
Dans  la  révolution,  le  sentiment  prédomine  sur 
l'intelligence.  Mais  si  le  sentiment  est  souvent 
un  dirigeant  défectueux,  Tintelligence  est  un 
moteur  plutôt  lourd.  Là  où  la  révolution  pèche 
par  précipitation,  la  législation  de  tous  les  jours 
le  fait  par  sa  lenteur.  La  législation  agit  comme 
force  méthodique,  la  révolution  comme  force 
(élémentaire. 

Dès  qu'une  nation  est  arrivée  à  une  situation 
politique  où  des  droits  de  la  minorité  pos- 
sédante ont  cessé  de  former  un  obstacle  sérieux 
à  la  marche  en  avant  du  progrès  social,  l'appel 
à  la  révolution  violente  devient  une  phrase 
vide  de  sens  (1).  On  peut  renverser  un  gouver- 


(1)  «  Par  l)onheur,  le  révolutioiiiurnsme  a  cessé  dans  ce  pays 
d'être  autre  chose  qu'une  phrase  affectée  ».  —  Rapport  mensuel 
du  Parti  ouvrier  indépendant  d'Angleterre,  de  janvier  1899. 


KT    SÜClALbK.MOCUATlK    l'KATIOUE  ll'Ji 

nement,   une   minorité   privilégiée,  mais  non 
pas  un  peuple. 

La  loi  elle-même,  appuyée  surla  force  armée, 
est  souvent  impuissante  contre  les  mœurs  et 
les  préjugés  enracinés  dans  le  peuple.  La  lamen- 
table situation  économique  de  l'Italie  contem- 
poraine n'est  nullement  imputable  en  dernier 
lieu  au  mauvais  vouloirdela  maison  de  Savoie, 
lin  présence  de  la  corruption  des  fonctionnaires, 
qui  est  devenue  une  tradition,  et  de  la  légèreté 
des  masses  populaires,  les  meilleures  lois  et 
dispositions  sont  souvent  illusoires.  De  même 
en  Espagne,  en  Grèce  et,  plus  encore,  en 
Orient.  Même  en  France,  où  la  République  a  fait 
énormément  pour  le  progrès  de  la  nation,  elle 
n'a  pas  réussi  à  extirper  de  la  vie  nationale 
certaines  gangrènes.  Elle  lésa  même  aggravées. 
Ce  qui,  sous  la  royauté  bourgeoise,  paraissait 
être  une  corruption  inouïe  est  devenu  aujour- 
d'hui un  jeu  d'enfant.  Une  nation,  un  peuple 
ne  sont  des  unités  qu'au  figuré,  et  la  souverai- 
neté du  peuple,  même  légaleoDcnt  proclamée, 
n'en  fait  pas  pour  cela  un  facteur  déterminant 
réel.  Elle  peut  mettre  le  gouvernement  sous 
la  dépendance  de  ceux-là  justement  vis-à-vis  de 
qui  il  devrait  être  fort  (1)  :  les  fonctionnaires,  les 
politiciens  professionnels,  les  propriétaires  de 
journaux.  Gela  est  aussi  vrai  pour  des  gouverne- 
ments révolutionnaires  et  pour  des  gouverne- 
ments constitutionnels. 

La  dictature  du  prolétariat,  cela  veut  dire, 


(1)  Il  A^a  sans  dire  qu'il  s'agit  ici  seulement  de  force  morale, 
c'est-à  dire  de  l'indépendance  de  l'esprit. 


298  SOCIALISME   THÉORIQUE 

partout  où  la  classe  ouvrière  ne  dispose  pas 
déj9  de  très  fortes  organisations  économiques 
et  où  il  n'a  pas  acquis  encore,  par  son  appren- 
tissage dansdesassenablées  autonomes,  un  degré 
très  élevé  d'indépendance  morale  —  la  dictature 
d'orateurs  de  clubs  et  de  littérateurs.  Je  ne 
souhaite  pas  à  ceux-là,  qui  voient  dans  l'écrase- 
ment et  la  persécution  des  organisations  ou- 
vrières etdansl'exclusion  des  ouvriers  des  corps 
législatifs  et  administratifs,  le  comble  de  l'art 
gouvernemental,  d'expérimenter  un  jour  cette 
différence  dans  la  pratique.  Et  je  ne  le  souhai- 
terais pas  davantage  pour  le  mouvement 
ouvrier  lui-même. 

Malgré  les  progrès  considérables  que  la  classe 
ouvrière  a  faits  au  point  de  vue  intellectuel  poli- 
tique et  économique  depuis  les  jours  où  Marx 
et  Engels  écrivaient,  je  ne  la  considère  pas 
même  aujourd'hui  encore  comme  assez  avancée 
pour  prendre  en  mains  le  pouvoir  politique. 
Je  crois  d'autant  plus  de  mon  devoir  de  dire 
cela  ouvertement  que  sous  ce  rapport  pré- 
cisément un  «cant  »  s'introduit  dans  la  littéra- 
ture socialiste  qui  menace  d'étouffer  tout  juge- 
ment sain,  et  je  sais  que  nulle  part  je  ne  serai 
aussi  sûr  d'une  appréciation  objective  de  mes  re- 
marques que  de  la  part  de  ceux  des  ouvriers  qui 
forment  Tavant-garde  dans  la  lutte  pour  l'éman- 
cipation de  leur  classe.  Jusqu'ici  je  n'ai  jamais 
rencontré,  chez  aucun  ouvrier  avec  qui  je  par- 
lais des  prublèmes  socialistes,  une  opinion 
uliVértnite  de  la  mienne  sous  ce  rapport.  Seuls, 
des  littérateurs  qui  n'ont  jamais  vécu  dans  le 
vrai  mouvement   ouvrier,  pourront  avoir  là- 


ET   SOCIALDÉMOCRATTE    PRATIQUE  i299 

dessus  une  appréciation  difTérente.  De  là  la 
fureur  comique  —  pour  ne  pas  me  servir 
d'une  expression  plus  forte —  de  M.  Plekhanow 
contre  tous  les  socialistes  qui  ne  voient  pas  dès 
maintenant  édin?,\di  classe  ouvrière  ce  que  sa 
destinée  historique  lui  réserve  de  devenir,  et 
qui  voient  encore  des  problèmes  où  lui  voit  des 
solutions  toutes  prêtes.  Car  le  prolétariat  c'est 
lui!  Celui  qui  ne  pense  pas  comme  lui,  au 
sujet  du  mouvement,  est  un  savant etun  philis- 
tin, (j'est  la  vieille  chanson  dont  l'âge  n'a 
pas  accru  les  charmes. 

Ce  n'est  pas  vaincre  l'utopisme  que  de  trans- 
porter, spéculativement,  dans  le  présent,  ce  qui 
doit  se  réaliser  dans  l'avenir.  Nous  avons  à 
prendre  les  ouvriers  tels  qu'ils  sont.  Et  ils  ne 
sont  ni  aussi  généralement  tombés  dans  le  pau- 
périsme comme  le  prévoyait  le  Manifeste  com- 
muniste, ni  aussi  exempts  de  préjugés  et  de 
défauts  que  nous  le  voudraient  faire  croire 
leurs  adulateurs.  Ils  ont  les  vertus  et  les  vices 
que  comportent  les  conditions  sociales  dans 
lesquelles  ils  vivent.  Et  ni  ses  conditions,  ni 
leurs  effets  ne  sauraient  être  supprimés  du  jour 
au  lendemain. 

La  plus  violente  des  révolutions  ne  saurait 
que  fort  lentement  modifier  le  niveau  général 
de  la  grande  majorité  d'une  nation.  Il  est  tout 
à  fait  bien  de  répondre  à  la  fameuse  objection 
des  adversaires  du  socialisme,  qu'une  réparti- 
tion égalitaire  des  revenus  changerait  fort  peu 
au  revenu  de  la  grande  masse  —  que  cette  ré- 
partition égalitaire  n'est  qu'une  partie  infime 
de  ce  que  le  socialisme  aura  à  réaliser.  Mais  il 


300  SOCIALISME   THÉORIQUE 

ne  faut  pas  pour  cela  oublier  que  cette  autre 
chose,  l'augmentation  de  la  production,  n'est 
pas  une  affaire  si  facile  à  improviser.  «  Ce  ne 
sera  que  lorsque  les  forces  productives  sociales 
auront  atteint  un  certain  degré  de  développe- 
ment, très  élevé  même  pour  les  temps  actuels, 
qu'il  deviendra  possible  d'augmenter  à  tel  point 
la  production  que  l'abolition  des  différences  de 
classe  pourra  être  un  progrès  réel  et  qu'elle 
pourra  être  durable  sans  entraîner  un  arrêt, 
voire  même  un  recul  dans  le  mode  de  production 
social.  »  Quel  est  donc  le  philistin,  le  savant 
qui  a  écrit  cela,  monsieur  Plekhanow?  Per- 
sonne autre  que  Frédéric  Engels. 

Avons-nous  dès  maintenant  atteint  le  degré 
de  développement  des  forces  productives,  in- 
dispensable pour  l'abolition  des  classes?  En 
présence  des  chiffres  fantastiques  dressés  jadis 
et  basés  sur  une  généralisation  du  développe- 
ment de  certaines  industries  particulièrement 
favorisées,  des  écrivains  socialistes  contempo- 
rains se  sont  donné  pour  tâche  d'arriver,  par  des 
calculs  minutieux,  à  des  évaluations  appropriées 
des  possibilités  de  la  production  dans  une  so- 
ciété socialiste.  Et  les  résultats  par  eux  obtenus 
diffèrent  considérablement  des  dits  chiffres. 
Quant  à  la  réduction  du  temps  de  travai4  à  cinq, 
quatre  et  même  trois  en  deux  heures,  prônée 
jadis,  il  ne  pourra  pas  en  être  question  pen- 
dant longtemps  encore  sans  un  abaissement 
simultané  du  niveau  des  exigences  vitales  ma- 
térielles. Même  avec  une  organisation  collecti- 
viste du  travail,  il  faudrait  que  l'on  commençât 
à  travailler  très  jeune  pour  cesser  à  un  âge  fort 


ET    SOC.IALDÉMOCRATIE    l'IUTl(.)UE  oO  I 

avancé,  afin  de  pouvoir  restreindre  le  temps  de 
travail  à  moins  de  huit  heures  par  jour,  si  du 
moins  la  somme  totale  des  produits  et  des  ser- 
vices sociaux  doit  rester  la  même  (1). 

En  quelques  mots,  il  est  impossible  de  mettre 
la  classe  ouvrière  tout  entière,  dans  le  courant 
de  quelques  années,  dans  une  situation  sérieu- 
sement différente  de  celle  où  elle  vit  mainte- 
nant. Cette  vérité  devrait  en  premier  lieu  être 
comprise  par  ceux-là  précisément  qui,  en  ce 
qui  concerne  les  proportions  numériques  entre 
les  classes  pauvres  et  les  possédants,  aiment 
à  s'adonner  à  des  exagérations  fantastiques. 
IVd^is  celui  qui  pense  d'une  façon  irrationnelle 
sur  un  point,  le  fait  aussi  d'habitude  sur  tels 
autres.  Et  c'est  pourquoi  je  ne  m'étonne  nulle- 
ment que  le  même  Plekhano^v,  tant  indigné  de 
ne  pas  me  voir  présenter  comme  désespérée  la 
situation  des  ouvriers,  n'a  rien  à  opposer  à  mes 
allégations,  concernant  l'impossibilité  d'aban- 
donner avant  longtemps  encore  le  principe  de 
la  responsabilité  personnelle  des  individus  ca- 
pables de  travail,  rien  que  l'écrasante  qualifica- 
tion de  «  philistin  ».  On  n'est  pas  pour  rien  le 
philosophe  de  l'irresponsabilité. 

Ceux  qui  connaissent  de  près  le  véritable 
mouvement  ouvrier    verront    cependant    que 


(1)  Ici  je  reconnais  m'ètre  laissé  peut-être  un  peu  trop 
entraîner  par  la  discussion.  Prises  textuellement,  les  proposi- 
tions susdites,  sont  sans  doute  exagérées.  Ce  que  je  visais  en 
réalité,  ce  sont  les  problêmes  d'organisation  et  d'administratioa 
et  les  grandes  différences  dans  la  productibilité  des  diverses 
branches  de  production.  J'ai  constaté  cela  déjà  visà-A'is  de  la 
critique  allemande.  E.  B. 


âU^  SOCIALISME   THÉORIQUE 

l'absence  de  ce  genre  de  qualités,  qui  semblent 
«  philistines  »  aux  prolétaires  de  circonstance 
issus  de  la  bourgeoisie,  n'y  est  pas  très  goûtée, 
qu'on  n'y  cajole  pas  du  tout  le  prolétarisme 
moral,  mais  que,  bien  au  contraire,  on  s'y 
donne  beaucoup  de  mal  pour  faire  d'un  prolé- 
taire un  «  philistin  ».  Avec  le  prolétaire  vaga- 
bond, sans  foyer  et  sans  famille,  nul  sérieux  et 
durable  mouvement  syndical  ne  serait  possible. 
Ce  n'est  pas  un  préjugé  bourgeois,  mais  une 
conviction  acquise  par  un  travail  d'organisa- 
tion de  plusieurs  dizaines  d'années  qui  a  fait  de 
tant  de  leaders  ouvriers  anglais  —  socialistes  et 
non-socialistes  —  des  partisans  fervents  du 
mouvement  en  faveur  de  la  tempérance.  Les 
socialistes-ouvriers  connaissent  les  défauts  de 
leur  classe,  et.  loin  de  les  glorifier,  les  cons- 
ciencieux d'entre  eux  cherchent  à  les  combattre  . 
de  toutes  leurs  forces. 

Je  veux  encore  revenir  à  l'allégation  de 
Liebknecht  que  je  me  serais  laissé  imposer  par 
l'énorme  développement  de  la  bourgeoisie  an- 
glaise. Gela  n'est  vrai  qu'en  tant  que  je  me  suis 
convaincu  de  l'inexactitude  des  affirmations 
concernant  la  disparition  des  classes  moyennes, 
affirmations  qui  pendant  longtemps  ont  eu 
cours  dans  notre  littérature  et  étaient  basées 
sur  les  données  d'une  statistique  défectueuse. 
Mais  cela  seul  n'a  pas  suffi  pour  modifier  ma 
façon  de  penser,  quant  à  la  rapidité  et  au  ca- 
ractère de  l'évolution  vers  le  socialisme.  D'une 
influence  beaucoup  plus  grande  fut,  sous  ce  rap- 
port, ce  qu'une  connaissance  plus  approfondie 
du  mouvement  ouvrier  classique  des  temps  mo- 


FT   S()r:F.\I,DÉMOCR\TIR    I'KATIQÜK  '^»0^^ 

derne  m'a  enseigné.  Et^  sans  vouloir  généraliser 
sans  discernement,  je  suis  convaincu,  eij'ai  en- 
tendu de  différents  côtés  confirmer  qu'en  prin- 
cipe il  n'en  est  pas  autrement,  dans  les  pays 
continentaux,  qu'en  Angleterre.  11  ne  s'agit  pas 
ici  de  phénomènes  nationaux,  mais  interna- 
tionaux. 

Nous  ne  pouvons  pas  exiger  d'une  classe  dont 
la  grande  majorité  est  mal  logée,  peu  instruite 
et  insuffisamment  salariée,  ce  degré  élevé  d'in- 
telligence et  de  moralité  qui  devra  résulter  de 
l'institution  et  du  fonctionnement  durable  d'une 
communauté  socialiste.  Nous  ne  voulons  donc 
pas  le  lui  attribuer.  Réjouissons-nous  de  la 
grande  somme  d'intelligence,  d'abnégation  et 
d'activité  que  le  mouvement  ouvrier  moderne 
a  en  partie  révélée,  en  partie  engendrée,  mais 
ne  reportons  pas,  sans  discernement,  sur  la 
masse,  sur  les  millions,  ce  qui  sans  contredit  se 
peut  dire  de  l'élite  —  mettons  de  quelques  cen- 
taines de  mille.  Je  ne  veux  pas  répéter  tout  ce 
qui  m'a  été  dit  sous  ce  rapport  verbalement  et 
par  écrit,  par  les  ouvriers,  et  je  n'ai  pas  non 
plus  à  me  défendre,  vis-à-vis  de  gens  intelli- 
gents, de  la  suspicion  de  pharisaisme  et  d'étroi- 
tesse  d'esprit.  Mais  j'avoue  volontiers  qu'ici 
je  mesure  avec  deux  mesures.  C'est  justement 
parce  que  j'espère  tout  de  la  classe  ouvrière 
que  j'apprécie  tout  ce  qui  tend  à  la  corruption 
de  son  jugement  moral  avec  infiniment  plus  de 
sévérité  que  ce  qui  se  fait,  dans  cet  ordre  d'idées, 
dans  les  classes  supérieures,  et  que  je  constate 
avec  le  plus  grand  regret  comment  dans  certains 
organes  de  la  presse  ouvrière  une  sorte  de  dé- 


304-  SOCIALISME    TIIKOUloUE 

cadence  littéraire  s'étale  qui  ne  saurait  avoir 
qu'une  action  déconcertante  et,  finalement,  cor- 
ruptrice. La  classe  ouvrière  a  besoin  d'une  mo- 
rale saine  et  non  pas  d'un  état  d'esprit  blasé  et 
décadent.  11  est  de  peu  d'importance,  en  somme, 
qu'elle  ait  ou  non  un  but  final  déterminé,  pourvu 
qu'elle  poursuive  énergiquement  la  réalisation 
des  buts  les  plus  proches.  Le  point  capital  est 
que  ces  buts  soient  pénétrés  d'un  principe  dé- 
terminé qui  est  l'expression  d'un  état  supérieur 
de  la  vie  sociale  tout  entière  et  d'une  concep- 
tion sociale  qui  signifie,  dans  l'évolution  uni- 
verselle^ un  progrès  en  même  temps  qu'une 
morale  et  une  justice  supérieures. 

Dans  ce  sens-là,  je  ne  peux  pas  souscrire  à  la 
sentence  :  «  La  classe  ouvrière  n'a  pas  d'idéaux 
à  réaliser.  »  J'y  vois  plutôt  le  produit  d'une 
erreur,  à  moins  qu'elle  ne  soit  une  simple  bou- 
tade. Et  c'est  dans  ce  sens  encore  que  j'ai  in- 
voqué, à  l'époque,  contre  le  «  cant»  qui  cherche 
à  s'introduire  dans  le  mouvement  ouvrier  sous 
le  couvert  de  la  dialectique  hégélienne,  Fesprit 
du  grand  philosophe  de  Königsberg,  la  critique 
de  la  raison  pure.  Les  attaques  de  fureur,  où 
j'ai  par  là  mis  M.  Plekhanow,  ont  fortifié  ma 
conviction  que  la  socialdémocratie  a  besoin 
d'un  Kant  qui  en  finirait  une  bonne  fois  avec 
les  théories  défraîchies;  qui  démontrerait  que 
son  matérialisme  apparent  est  au  plus  haut 
degré  de  l'idéologie  —  une  idéologie  d'autant 
plus  facilement  égarante  —  et  que  le  mépris  de 
l'idéal,  l'exaltation  des  facteurs  matériels  au 
point  d'en  faire  des  puissances  omnipotentes 
de  l'évolution  sont  des  erreurs  constatées,  cha- 


ET   SOCIALDÉMOCRATIE    PP.ATK.tUE  .')0r) 

que  fois  que  l'occasion  s"en  est  présentée,  par 
ceux-là  mêmes  qui  les  proclament.  Un  homme 
semblable,  qui  exposerait  avec  une  netteté  con- 
vaincante ce  qui,  de  l'œuvre  de  nos  grands 
précurseurs,  mérite  et  est  destiné  à  être  con- 
servé, et  ce  qui  en  peut  et  doit  être  écarté, 
nous  mettrait  aussi  à  même  d'apprécier  avec 
plus  d'impartialité  ces  travaux  qui,  bien  que  ne 
partant  pas  des  mêmes  points  de  vue  qui  nous 
semblent  actuellement  indiscutables,  visent 
pourtant  au  même  but  en  vue  duquel  lutte  la 
socialdémocratie.  Nul  penseur  impartial  ne 
niera  que  sous  ce  rapport  la  critique  socialiste 
ait  souvent  faibli.  J'ai,  pour  ma  part,  fait 
comme  les  autres  et  je  ne  jette  donc  la  pierre  à 
personne.  Mais  c'est  justement  parce  que  je 
m'en  suis  moi-même  rendu  coupable  que  je 
crois  avoir  le  droit  de  proclamer  l'urgence  d'y 
remédier.... 

Ce  qu'il  faut  au  mouvement  socialiste  contem- 
porain, c'est,  à  côté  des  esprits  combatifs,  d'au- 
tres ordonnant  et  condensant,  assez  élevés 
pour  séparer  l'ivraie  de  la  bonne  graine,  et  qui 
pensent  assez  largement  pour  reconnaître  aussi 
la  petite  plante  germée  dans  un  aytre  champ 
que  le  leur  propre, 

Des  hommes  en  un  mot  qui,  s'ils  ne  sont  pas 
des  rois  peut-être,  sont  du  moins  des  républi- 
cains ardents  dans  l'empire  de  la  pensée  socia- 
liste. 


FIN 


TABLE  DES  iMATlERES 


1.  —  Réponse  à   mes  critiques  socialistes.  Préface  pour 

l'édition  Française i 

II.  —  Avant-propos  de  l'édition  Allemande xxix 

I.  —  Les  bases  fondamentales  du  socialisme  marxiste.    .  1 

II.  —  Le  marxisme  et  la  dialectique  hégélienne   ....  35 

III.  —  L'évolution  économique  de  la  société  moderne     .     .  64 

IV.  —  La  mission  et  les  facidtés  d'accomplissement  de  la 

socialdémocratie 145 

V.  —  But  final  et  mouA-ement 276 


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